TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO
Affichage des articles dont le libellé est Alain Duhamel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alain Duhamel. Afficher tous les articles

mardi 14 janvier 2014

La leçon de Roosevelt à Hollande

La leçon de Roosevelt à Hollande


Voilà un livre que François Hollande devrait lire de toute urgence : il rassemble, avec une excellente préface introductive de Denis Griesmar, les fameuses causeries au coin du feu (Fireside Chats) du président Franklin Delano Roosevelt. Elles s'étendent de 1933, date de sa première entrée en fonctions, à 1944, année du Débarquement en Normandie, mais aussi de sa quatrième élection présidentielle victorieuse, quelques mois avant sa mort d'une crise cardiaque. Ainsi, durant onze années consécutives, le président Roosevelt s'est-il adressé directement par la radio à ses compatriotes, plusieurs fois par an, à chaque moment qu'il jugeait décisif. Ces interventions radiophoniques nous fascinent doublement : d'une part, parce qu'elles correspondent chronologiquement à cette crise des années 30 qui présente tant de points communs avec la situation actuelle ; d'autre part, et peut-être surtout, par l'extrême originalité et nouveauté de la méthode de communication présidentielle inventée par le président Roosevelt en pleine tempête.
Sur le plan politique, ce qui frappe avant tout, c'est l'extraordinaire énergie que ne cesse de déployer Roosevelt - de quoi nous inspirer quelque nostalgie - et la marge impressionnante d'actions qu'il parvient à dégager - de quoi provoquer une envie mélancolique chez François Hollande. Durant ces années Roosevelt, face à la dépression économique, à la catastrophe bancaire, à la misère de millions d'Américains, à la terrible sécheresse qui ruine les agriculteurs, puis à l'approche de la guerre et à l'agression traîtresse des Japonais, le président américain fait face et innove, n'hésitant ni à fermer provisoirement les banques pour éviter l'effondrement du système financier ni à transgresser tous les canons libéraux pour mener une politique résolument dirigiste. Il agit sur les prix, lance des grands travaux, vole au secours des fermiers, relance l'activité par des déficits budgétaires énormes, multiplie les investissements publics, impose des augmentations de salaire. De quoi épouvanter la plupart des économistes actuels. Il est vrai qu'à l'époque les gouvernements avaient les coudées beaucoup plus franches qu'actuellement et que, si Roosevelt a littéralement ranimé l'économie américaine, son New Deal battait sérieusement de l'aile à l'approche de la guerre, qui l'a peut-être sauvé. La décennie Roosevelt n'en ressemble pas moins à une épopée du volontarisme.
Elle n'a été possible que grâce au lien unique que Franklin Delano Roosevelt a su créer avec le peuple américain. C'est là que ses causeries au coin du feu ont joué un rôle majeur. À cette époque, encore plus anxiogène qu'aujourd'hui, la presse était essentiellement locale, la télévision était dans les limbes. Le seul président américain à avoir été élu quatre fois a eu le coup de génie de comprendre que la radio lui offrait la possibilité de s'adresser directement au peuple américain tout entier, mais aussi, par la même occasion, à chaque foyer en particulier, donc de mettre sur pied une sorte de dialogue inégal mais sacralisé entre le chef de l'État et les citoyens. Ses causeries, suffisamment rares pour rester des moments solennels, mais suffisamment simples pour être comprises par la grande masse du peuple, ont connu un véritable triomphe. Le président Roosevelt en soignait méticuleusement la forme, s'exprimant d'une voix claire sur un ton naturel, prenant à témoin ses interlocuteurs, multipliant les arguments de bon sens et les exemples accessibles. En retour, il recevait des millions de lettres et de témoignages. Il avait inventé, au plus fort d'une tempête historique, un mode d'expression original, familier et cependant débordant d'énergie, d'initiatives, et vibrant d'optimisme, aux antipodes des éructations hallucinées de Hitler. Ainsi a-t-il rétabli la confiance après le désastre bancaire, rendu l'espoir aux chômeurs, aux fermiers ruinés, aux petits propriétaires étranglés. Ainsi a-t-il, après des années d'isolationnisme lorsqu'il était concentré sur la seule Amérique, su entraîner peu à peu son peuple réticent et meurtri par la crise vers un engagement croissant dans la guerre, économiquement, financièrement, puis militairement après Pearl Harbor.
C'est aussi une leçon ou un exemple pour les gouvernants d'aujourd'hui. Face à la crise économique et sociale, face à l'ébranlement des valeurs, face à un pessimisme destructeur et au travail de sape des déclinistes de tout poil, la question du lien entre le président et les citoyens ne peut plus se poser de façon ordinaire. Il faut savoir imaginer un type de communication radicalement différent, comme l'a fait Roosevelt, et d'autant plus que l'information continue et les réseaux sociaux imposent des règles inédites. Cela implique, certes - c'est un préalable -, franchise, cohérence et fermeté. Cela ne peut se passer de premiers résultats tangibles, mais cela transite obligatoirement par une stratégie de communication inventive, novatrice, sérieuse et ambitieuse. À la Roosevelt.
Causeries au coin du feu. 1933-1944, de Franklin Delano Roosevelt. Traduit de l'américain et préfacé par Denis Griesmar (Bartillat, 420 p., 24 euros).

vendredi 30 août 2013

Un inventaire polémique du sarkozysme

Un inventaire polémique du sarkozysme


Voici, au moment où, à droite, il n'est question que d'inventaire du sarkozysme, un petit pamphlet qui tombe à pic. 
Il a été publié au printemps dans l'indifférence générale : trop tôt. Maintenant que le débat est ouvert et fait même rage, il mérite pleinement que l'on y revienne. Outre qu'il est fort bien écrit et mené au triple galop, il présente en effet deux originalités (1). Son auteur,Thomas Clay, universitaire fort engagé à gauche, soutient une thèse intelligemment iconoclaste. Alors que souvent on considère le sarkozysme comme un pointillisme désordonné, comme un puzzle intellectuel en folie, il souligne au contraire la cohérence idéologique de la démarche, son projet conceptuel, celui de renouveler radicalement l'éventail des valeurs fondatrices de la France. Évidemment, il le fait sur un mode polémique, constamment et uniquement ultracritique. Pour lui, Nicolas Sarkozy est le grand déconstructeur de la République, obsédé par le modèle américain, version conservatrice, cela va de soi, menant le combat des idées pour remplacer les piliers de la solidarité par l'aventure de l'individualisme. C'est excessif, c'est partial (sous le mandat sarkozyen, quel autre pays que la France consacrait un tel pourcentage de ses ressources financières à la solidarité sociale ?), mais c'est intéressant et cela comporte une part de vérité habituellement occultée.
L'autre originalité de la méthode Thomas Clay est, au lieu d'évaluer comme on le fait d'habitude le sarkozysme à travers le prisme du personnage ou le récit de ses batailles polémiques homériques et de ses combats sisyphéens contre la crise, de dresser un bilan minutieux de son oeuvre législative. Dites-moi quelles sont les lois qu'il a fait voter sous sa présidence et je vous dirai qui il est : astucieux, mais bien entendu totalement à charge, avec brio, et aussi avec une mauvaise foi remarquable. Ainsi l'instauration du service minimum dans les transports devient-elle pour notre auteur une attaque oblique contre le sacro-saint droit de grève. Ainsi la réforme de la gendarmerie devient-elle une entorse à ce grand principe républicain de l'"éloignement de l'armée cantonnée dans ses casernes", comme si la gendarmerie ne se caractérisait pas depuis toujours par son implantation dans la population... On criminalise le port de la cagoule dans les manifestations ? Atteinte aux libertés ! On assouplit (fort peu) le travail dominical ? Régression sociale scandaleuse. Tout est à l'avenant, précis, polémique, furieusement accusatoire. Au moins le procureur Thomas Clay obligera-t-il les lieutenants rebelles du sarkozysme et leurs cadets affamés à se prononcer clairement sur le bien-fondé des mesures législatives du quinquennat précédent. Et, à lire de près ce libelle inspiré, il deviendra difficile de prétendre en tout cas qu'il ne s'agissait que de "réformettes".
1. Les lois du sarkozysme (Odile Jacob, 88 p., 13,90 euros).

lundi 29 octobre 2012

Cris d'alarme contre les dénis français 

 
Les sonneurs de tocsin doivent choisir leur moment. 

Celui que l'on traverse actuellement, avec la crise de l'Europe et le désenchantement français, se prête hélas trop bien à faire retentir leur écho. Les deux cris d'alarme que poussent Nicolas Baverez et Sophie Pedder ne seront donc pas pris à la légère. Les lecteurs du Point le savent bien : Baverez s'acharne depuis vingt ans à prédire le déclin français si une prise de conscience collective et une réaction énergique ne se produisent pas. Les faits lui donnent raison et son pessimisme foncier trouve chaque année plus de confirmation. Avec Réveillez-vous ! (1), il récidive impérieusement, brandissant une panoplie d'arguments peu contestables. La France s'enfonce, c'est un fait. Elle rétrograde à tous les classements mondiaux, qu'il s'agisse de la compétitivité (six places perdues en deux ans), de la marge des entreprises, du coût du travail (supérieur de 10 % à celui de l'Allemagne, alors qu'il lui était inférieur de 15 % en 2000), de la part des exportations françaises dans le commerce mondial ou du poids des dépenses publiques.
Pour reconstruire, Nicolas Baverez veut une nouvelle architecture d'ensemble. Il a une obsession : que surtout la France ne reproduise pas les erreurs catastrophiques des années 30, qu'elle écarte l'impasse de la déflation pour mettre en place au contraire une politique de reflation à l'allemande. Fallait-il pour autant invoquer un Munich intellectuel et moral, asséner que la France se trouve au seuil de la guerre civile ? Le disciple distingué, savant et clairvoyant de Raymond Aron perd ici la mesure de son maître. L'essayiste ne résiste pas assez aux facilités du polémiste.
Sophie Pedder, correspondante à Paris du prestigieux The Economist, choisit plutôt les armes de l'enquêtrice pour aboutir à un diagnostic, dans Le déni français (2), qui arrive par des moyens différents à des conclusions proches de celles de Nicolas Baverez. Son oeil anglo-saxon, sa méthode empirique donnent une force impressionnante à son sombre verdict. Un État obèse (emplois publics deux fois plus nombreux qu'en Allemagne), une efficacité des dépenses publiques qui nous situe au 56e rang mondial, un taux d'absentéisme abusif, cinq années de plus à la retraite que les Allemands, un Code du travail archaïque : Sophie Pedder n'omet cependant pas nos atouts et, ayant exploré nos provinces, juge les Français plus lucides que leurs dirigeants. Des nuances bienvenues qui donnent du crédit à sa thèse.

vendredi 24 juin 2011

Radiographie du nouveau lepénisme

Jusqu'ici, Marine Le Pen a bénéficié d'un traitement médiatique particulièrement clément. Cette mansuétude s'explique. La présidente du Front national est une femme encore jeune, mère de famille ostensiblement moderne, nouvelle venue parmi les dirigeants politiques de premier plan. Elle excelle à la radio et à la télévision, avec du culot, de la pugnacité et du charisme. Le populisme progresse en Europe, l'extrême droite se redresse, les sondages de Marine Le Pen l'encouragent, même s'ils fléchissent légèrement. Elle est presque à la mode. Voici deux livres, écrits par des femmes, qui viennent rompre le consensus paradoxal qu'elle avait su créer.

Le premier est dû à Caroline Fourest et Fiammetta Venner, deux spécialistes reconnues de l'extrême droite et des intégrismes religieux. Leur "Marine Le Pen" (1) constitue certainement l'ouvrage le plus intelligent et le mieux informé sur le sujet. Elles se penchent avant tout sur le processus de "dédiabolisation" entrepris par Marine Le Pen. Habilement, elles se gardent bien de la caricaturer ou de la sous-estimer. Elles soulignent au contraire les épreuves personnelles subies (l'attentat de 1976, les brimades à l'école, le départ théâtral de sa mère), lui reconnaissent à tort ou à raison un don de sympathie et, à juste titre, des qualités politiques évidentes. Elles décortiquent avec subtilité et minutie - d'ailleurs, tout leur livre est minutieux - les rapports père-fille avec Jean-Marie Le Pen. Elles n'escamotent rien des inflexions imprimées par la dauphine couronnée de l'entreprise familiale Le Pen. Elles mettent avec vigueur l'accent sur la continuité des thèmes. Derrière les modifications de vocabulaire, les changements de cap (le passage du tout-libéral à l'étatisme, nationalisations comprises) ou l'OPA apparente sur la laïcité, on retrouve toujours la xénophobie, le nationalisme, le protectionnisme, l'autoritarisme. L'intéressant est qu'elles le démontrent avec une connaissance encyclopédique des textes, des témoignages, du personnel et de la petite contre-société que constitue l'extrême droite, toujours avec une précision pédagogique. Seul regret, les quelques pages finales, une sorte de vade-mecum de la résistance au Front national que le reste du livre rend bien inutile.

Nathalie Kosciusko-Morizet publie, elle, sous un bon titre, "Le Front antinational"(2), un petit livre rapide, spontané et vigoureux. Femme de droite revendiquée, la ministre de l'Ecologie a de fortes convictions républicaines qu'elle développe ici sans complexe. Elle aussi démythifie sans langue de bois l'extrême droite, qui, chez Marine Le Pen, s'affuble du masque plus ambigu du populisme. Elle souligne notamment l'irréalisme absolu du programme économique du Front national et les conséquences désastreuses que son application aurait en particulier pour les classes moyennes et populaires. Elle remarque aussi, judicieusement, que Marine Le Pen, si elle sait apparaître plus moderne que son père, n'est en rien plus modérée que lui.


1. Grasset, 430 pages, 20 euros. 2. Editions du Moment, 94 pages, 9,95 euros.

vendredi 18 février 2011

Dialogue de deux hommes d'Etat

Le titre est exécrable, le livre est délectable (1). Le dialogue entre Alain Juppé et Michel Rocard, conduit par Bernard Guetta, est d'une qualité revigorante. Non pas que la forme soit particulièrement séduisante : comme trop de livres d'entretiens, elle oscille entre l'écrit et l'oral, même si le contraste entre la volubilité inépuisable de Michel Rocard et les synthèses limpides d'Alain Juppé provoque parfois un effet comique. Sur le fond, en revanche, quel plaisir ! Voilà deux anciens Premiers ministres, l'un de gauche, l'autre de droite, tous deux inspecteurs des Finances d'origine, tous deux forts d'une véritable expérience internationale, tous deux nourris de leurs mandats locaux, qui échangent librement, vigoureusement et cependant cordialement leurs points de vue sur à peu près tous les problèmes du moment. C'est stimulant, c'est original et c'est surtout intelligent. Avec eux deux, la politique n'est jamais primaire, superficielle ou manoeuvrière. L'habileté n'est d'ailleurs pas leur marque personnelle ; le mariage entre l'action et la réflexion, si.

Bien entendu, ce qui saute aux yeux des lecteurs, c'est la convergence ou au moins la proximité de leurs analyses sur la plupart des sujets. Michel Rocard a beau être un social-démocrate proclamé, Alain Juppé peut s'afficher en gaulliste presque social, souvent leurs diagnostics coïncident et plus d'une fois leurs thérapeutiques cousinent. L'un et l'autre sont partisans de la suppression de l'ISF, d'une TVA sociale ou d'une TVA verte. Tous deux approuvent le relèvement de l'âge de la retraite, la prise en charge en partie assurantielle de la dépendance et appellent de leurs voeux une énergique régulation financière internationale. Alain Juppé n'est pas un disciple de Milton Friedman et Michel Rocard, s'il a lu Marx, parvient très bien à l'oublier.

Les démagogues pourront donc, s'ils les lisent, triompher sur l'air de "Tous pareils". Ils se tromperont, comme d'habitude. Sur de nombreux thèmes, Rocard et Juppé se distinguent : l'Europe, la durée hebdomadaire du travail, les moeurs, parfois les institutions. Les deux anciens chefs du gouvernement se ressemblent certes par leur indépendance : Michel Rocard n'est pas tendre pour les socialistes, Alain Juppé n'a rien d'un sarkolâtre. En revanche, l'un comme l'autre assument pleinement leur identité politique. Il est vrai que, si l'on compare leurs débats aux fameux face-à-face de Michel Debré et Pierre Mendès France en 1965 - ils sont dignes du parallèle -, la marge s'est réduite entre les hommes de gouvernement. Les différences culturelles et de tempérament résistent cependant nettement mieux que les clivages idéologiques.

1. "La politique telle qu'elle meurt de ne pas être" (JC Lattès, 316 pages, 18 E).

samedi 22 janvier 2011

Le rêve français de Jean-Pierre Chevènement

Jean-Pierre Chevènement s'est toujours fait une certaine idée de la France : une République glorieuse et souveraine, laïque et socialiste, dirigiste et industrialiste. Au soir de sa vie politique, il médite sur le destin contrarié de cette patrie en péril ainsi que sur le bilan du rôle qu'il a joué lui-même durant plus de quatre décennies au service d'un projet inassouvi. Cela nous vaut un beau livre, de loin le meilleur qu'ait jamais écrit son orgueilleux auteur, un livre dense et sincère, original et informé, notamment à propos de l'Allemagne (1). On y retrouve la grande intelligence et l'ardent sectarisme, la vraie culture et l'immuable bonne conscience, la cohérence et la myopie d'un homme politique de premier plan. Le rêve français de Jean-Pierre Chevènement est ainsi le miroir de son auteur.

L'ancien ministre revisite avec précision et exigence un itinéraire personnel et l'empreinte qu'ont laissée ses idées. Lui qui a puissamment contribué à placer le Parti socialiste dans les mains de François Mitterrand, qui a été la plume officielle des projets du PS de 1972et 1979, qui a occupé les postes ministériels les plus marquants, aboutit à cette conclusion véridique et désenchantée : il n'a pu empêcher le Parti socialiste au pouvoir de basculer irrésistiblement vers le social-libéralisme. Malgré ses combats tumultueux, ses démissions fracassantes, ses ruptures rageuses, il n'a pu infléchir une trajectoire de la gauche qui a épousé la trajectoire de la France.

Tout cela ne serait que l'honorable récit d'un " cocu magnifique " si Jean-Pierre Chevènement ne consacrait l'essentiel de sa réflexion au destin de la France durant ce quasi-demi-siècle. C'est le meilleur du livre. On le voit, on le vit luttant en vain contre le pari pascalien de François Mitterrand " La France est notre patrie, l'Europe est notre avenir ". Et pourtant, ce nationaliste de gauche qui ne conçoit pas que patriotisme et fédéralisme européens soient compatibles ne préconise pas la sortie de l'euro et suspend aujourd'hui l'avenir de la France à une Europe européenne inspirée par Paris et Berlin. Ce rationnel impérieux avoue ainsi une logique buissonnière. Un utile contrepoint à ces réflexions plus stimulantes que convaincantes peut se trouver dans la lecture du livre de Jean-Pierre Rioux, l'un de nos bons historiens, " Les centristes, de Mirabeau à Bayrou "(2). C'est un essai brillant, enlevé (presque trop), sur une famille politique qui, depuis plus de deux siècles, est constamment caricaturée et sous-estimée mais se console en gouvernant ou en influençant bien plus que Jean-Pierre Chevènement n'a jamais pu le faire.

1. " La France est-elle finie ? ", Fayard, 315p., 19E.
2. Fayard, 314p., 18,50E.


vendredi 15 octobre 2010

Louis-Philippe, le dernier roi possible

Il est parvenu au pouvoir sous les vivats, mais il a peu à peu suscité une haine démesurée. Il a conduit une rupture nécessaire avec son prédécesseur, avec hardiesse et, au départ, habileté avant d'irriter les Français et de paraître perdre la main. Il est devenu la victime d'une presse déchaînée et de citoyens désenchantés qui l'ont cruellement identifié à l'argent roi, voire à l'affairisme. Il a mené une politique étrangère intelligente et résolue. Il connaissait comme personne l'opinion, ses fluctuations, ses faiblesses et les moyens de l'amadouer, et puis il a donné l'impression de l'oublier. Il manipulait avec adresse les hommes avant de s'enliser dans le choix d'un ultime Premier ministre. Il voulait fortifier le Parlement mais il ne se résolvait pas à partager son pouvoir : ces caractères qui pourraient s'appliquer à un autre, plus contemporain, ce sont ceux de Louis-Philippe, le dernier roi possible, selon sa propre évaluation.


Il fait l'objet d'une nouvelle biographie sérieuse, solide, bien étayée, due à Arnaud Teyssier (1). Louis-Philippe a été jusqu'ici beaucoup caricaturé, dénaturé, sous-estimé, y compris et surtout par les historiens. Cette nouvelle approche ne veut pas être un plaidoyer mais devient, par les faits, une réhabilitation. Pour les Français, Louis-Philippe, impitoyablement immortalisé par Daumier sous les traits d'une poire, reste le roi bourgeois, bon père de famille, pacifique, médiocre, éclipsé par la gloire impériale, assimilé aux déboires et à l'aveuglement de ses cousins Louis XVIII et Charles X. La réalité est pourtant toute différente.


Né sous Louis XV, mort en son exil anglais sous le prince-président, Louis-Philippe a été le plus intelligent et le plus clairvoyant des derniers monarques français. A Valmy et Jemmapes, lieutenant-général de 20 ans, il se conduit avec éclat et jamais il n'acceptera de porter les armes contre la France. Exilé, il mène une existence aventureuse et même périlleuse. Sous la Restauration, la branche aînée, qui se méfie à bon droit des Orléans, le tient à l'écart. Il passe pour libéral, moderne. Ovationné, porté au pouvoir dans l'allégresse en 1830, il croit enraciner la monarchie constitutionnelle en élargissant les libertés et les pouvoirs du Parlement mais, malgré des présidents du Conseil marquants - Casimir Perier, Molé mais surtout Thiers et Guizot -, il ne se contente pas de régner, il gouverne. Politique brillant, diplomate lucide, il est moins heureux en matière sociale. Et puis il s'embrouille dans ses virevoltes. Accablé par Chateaubriand, Tocqueville ou Lamartine, défendu par Hugo, Dumas, Renan, son règne, novateur au départ, s'achève dans l'indécision, le tumulte, le rejet. Injustement, inévitablement.


1. " Louis-Philippe, le dernier roi des Français " (Perrin, 450 pages, 23 E).

jeudi 30 septembre 2010

La haine anti-Sarkozy

Nicolas Sarkozy n’est certes pas le premier président de la Ve République à être violemment attaqué. Le général de Gaulle a fait l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Valéry Giscard d’Estaing a terminé son septennat sous les feux croisés d’une presse déchaînée et d’une opposition virulente. François Mitterrand a été agressé, calomnié (où est l’immense fortune qu’on lui attribuait sans l’ombre d’un indice ?). Jacques Chirac n’a pas été ménagé lors des «affaires» sulfureuses qui se sont succédé sous son double mandat.

Avec Nicolas Sarkozy, il s’agit cependant d’autre chose : le chef de l’Etat cristallise contre lui une véritable haine personnelle qui submerge Internet, inonde la presse quasi tout entière, s’épanouit dans les débats à la radio et à la télévision, inspire livre après livre, imprègne ses adversaires transformés en ennemis inexpiables, émerge largement dans les sondages où les pourcentages de ceux qui lui sont farouchement hostiles battent tous les records. Nicolas Sarkozy est devenu l’homme le plus détesté de France, le président le plus honni de la Ve République.

La question qui se pose est évidemment de savoir quels sont les facteurs qui ont déclenché cet ostracisme spécifique. Ils n’ont pas existé de toute éternité, puisqu’il fut un temps, encore proche - trois années - durant lequel Nicolas Sarkozy fut très populaire dans l’opinion et adulé par une grande partie de la presse et des médias. Quand il était ministre de l’Intérieur ou de l’Economie, de 2004 à 2007, le futur président était même l’homme à la mode. Télévisions et radios s’arrachaient cet invité qui faisait l’événement et drainait des audiences records. Ses conférences de presse tournaient aux shows hollywoodiens.

Durant la campagne présidentielle, si Ségolène Royal bénéficia de nombreux appuis, lui-même ne manqua pas de soutiens, c’est une litote. Lorsqu’il fut élu, il y eut même entre la presse et lui une lune de miel surréaliste. Les hebdomadaires de toutes sensibilités multipliaient les couvertures triomphales qui se vendaient comme des petits pains. Le nouveau président était l’intime des principaux propriétaires ou des dirigeants des médias, le familier de dizaines de journalistes qui n’avaient jamais rêvé un accès aussi facile et des relations aussi familières avec un président de l’altière Ve République. Trois ans plus tard, le même chef de l’Etat se trouve dans la ligne de mire générale, métamorphosé en cible obsessionnelle. L’adulation a tourné à l’exécration.

Il porte naturellement lui-même une grande part des responsabilités de cette mutation d’une brutalité sans précédent. Il a voulu l’extrême présidentialisation, il a tenu à tout incarner, à tout assumer. Il en paie le prix. On s’étonne souvent que François Fillon soit plus populaire que lui. C’est l’inverse qui serait étrange, puisque Nicolas Sarkozy revendique et porte toutes les décisions significatives. Or, devant une crise dont on a sous-estimé la violence, les risques et la part personnelle qu’il a pris dans son traitement, il a personnifié un chapelet sans fin de mauvaises nouvelles : il est le messager en deuil, symboliquement exécuté pour avoir annoncé des sacrifices quand il promettait monts et merveilles.

Bien entendu, ce n’est pas le seul motif de l’acharnement qu’il suscite. Nombre des réformes qu’il a imposées, judicieuses ou pas, lui ont aliéné des catégories entières de la population. Plusieurs de ses choix politiques - en matière sécuritaire, tout particulièrement - ont soulevé l’indignation de ses opposants et parfois de ses alliés. En rapprochant l’immigration de la délinquance, il a choqué neuf intellectuels sur dix. Et puis, son goût de la transgression, voire de la provocation a dérangé, parfois exaspéré : sa façon de s’exprimer quelquefois comme s’il jouait dans une cour de récréation a rompu avec tous les codes de la Ve République ; l’exhibition de sa vie privée tumultueuse a déplu, même à ceux qui en pistent les moindres détails ; sa brutalité, ses maladresses inédites avec les journalistes, voire avec leurs directeurs, n’a rien arrangé.

Chez ce virtuose de la communication, la forme a irrésistiblement éclipsé et défiguré le fond. L’un des handicaps de Nicolas Sarkozy est que ses dérapages, ses dérives ont lieu sous le feu permanent des projecteurs, alors que ses bons choix ou ses initiatives positives - il y en a - passent inaperçus. En hystérisant la vie politique, en clivant toujours davantage la société, en déchaînant la foudre et les orages, il s’ampute lui-même du prestige présidentiel. L’hyperprésident se déprésidentialise, contradiction burlesque. Du coup, il souligne ses erreurs et il escamote ses succès au détriment de son image, de son pouvoir et de son rôle. Même si les médias, la presse et ses adversaires ne sont pas eux-mêmes en retard ni d’une croisade, ni d’une attaque ad hominem.

dimanche 26 septembre 2010


Jacques Julliard, l'argent et le pouvoir

Jacques Julliard a toujours rêvé d'être Bernanos, Péguy ou Georges Sorel. Les saintes colères du premier, les nobles fulminations du deuxième, les fulgurances intermittentes du troisième le fascinent et le façonnent. Elles légitiment sans doute à ses yeux sa vocation de polémiste furieux et féroce, elles autorisent, elles encouragent même non seulement ses réquisitoires mais aussi ses injustices et ses falsifications. Ainsi, dans un long article intitulé " Les riches, le pouvoir et la droite " qui fait la couverture du Nouvel Observateur du 2 au 8 septembre, me prend-il à partie pour une chronique parue dans Le Point sous le titre " L'argent-diable " (n° 1972). J'avais tenté de comprendre l'allergie spécifique des Français à l'argent du voisin, à l'argent comme symbole social. Pourquoi aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, dans les pays anglo-saxons, mais aussi en Italie ou en Espagne, ces nations latines, ou encore au Japon et maintenant en Chine, admire-t-on volontiers les capitaines d'industrie et les réussites matérielles, classe-t-on avec soin les grandes fortunes, regarde-t-on l'argent comme un critère certes non exclusif ni toujours dominant mais positif, alors qu'en France la détestation, l'exécration l'emportent rituellement, innervant la littérature et le théâtre, submergeant le débat public ?

Que n'avais-je pas écrit ? Brandissant sa plume aiguisée comme une faucheuse, Julliard me métamorphose sans appel en domestique des puissants, en majordome des grandes fortunes, en ennemi du peuple, en persécuteur des pauvres. J'avais eu beau prendre en compte la violence du capitalisme financier, les cruautés de la mondialisation, les dérèglements du système financier, les responsabilités des banquiers anglo-saxons ou de spéculateurs de tout poil, l'indécence de l'affaire Woerth-Bettencourt, l'extrême maladresse du Fouquet's, le danger d'incarner dans notre douce France l'alliance du pouvoir et de l'argent, cela ne suffisait pas. Nous sommes en 1793, Fouquier-Tinville a besoin de coupables. Au Nouvel Observateur, il y a Jean Daniel pour l'altitude et pour la rectitude, notamment vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas comme lui, et il y a Jacques Julliard pour l'étoupille et les mousquetades, le plaisir de tirer l'emportant grandement sur l'utilité de viser juste.

Ce qui est dommage avec les pamphlétaires, surtout quand ils ne manquent ni de culture ni de profondeur, c'est qu'ils détruisent le débat au lieu de le stimuler. Jacques Julliard a été dans ses vertes années l'un des piliers de la " deuxième gauche ", presque son intellectuel organique. Il conseillait Edmond Maire ou Michel Rocard. Il incarnait une forme de modernisme mais aussi de réalisme par rapport à la gauche traditionnelle, au grand courroux de François Mitterrand, qui, à son sujet, pestait contre les éternels embarras des catholiques de gauche. Voilà qu'il considère aujourd'hui que la " deuxième gauche " court le risque de la compromission, voire de la soumission aux lois du marché. Il juge que la social-démocratie, elle, est déjà tombée dans le traquenard partout en Europe. Il appelle désormais à une social-démocratie de combat, refusant tout compromis avec un libéralisme qu'il définit comme une " vaste entreprise d'asservissement de l'homme à son gagne-pain, de l'ouvrier à son emploi, du consommateur à son pouvoir d'achat ". Il appelle en France à un grand rassemblement contre le néocapitalisme, de l'extrême gauche au centrisme. C'est politiquement assez candide, l'extrême gauche récusant par principe le réformisme et les centristes n'entendant absolument pas rompre avec le capitalisme. Derrière ces thèses, il y a la conviction d'une dérive définitive et tragique du capitalisme dont la France serait, avec le sarkozysme, l'allégorie caricaturale. Cela vaudrait au moins discussion. La " France-fric ", c'est son expression, cette quintessence supposée de l'égoïsme et de la cupidité, consacre tout de même 54 % de ses ressources aux dépenses publiques et de solidarité. Il n'y a pas cinq pays au monde où le bouclier social demeure aussi complet.

Julliard ne croit pas à la capacité du système à tirer les conséquences de ses crises, de ses dérives, de ses outrances. Pourtant, les Etats-Unis de Barack Obama et l'Union européenne, la semaine dernière, se sont justement dotés d'instruments de surveillance, de contrôle et de pilotage. A partir de novembre, le G20 va pendant un an tenter de les compléter, de les renforcer sous la houlette de cette France que Julliard voit aujourd'hui hideusement défigurée. En fait, derrière les bûchers que dresse violemment Jacques Julliard, il y a l'éternelle nostalgie d'une nouvelle et introuvable utopie, l'espérance de contribuer personnellement à son invention et la poursuite d'un combat sans fin contre les élites françaises, chargées de tous les péchés du monde et dont il voit l'emblème scandaleux dans les visages de Nicolas Sarkozy, d'Eric Woerth et de la famille Bettencourt. Jacques Julliard aimerait tant devenir l'alchimiste d'une troisième gauche enfin morale, enfin généreuse, une fée capable de surmonter par enchantement les contradictions du possible et du souhaitable, une fée réconciliant les espérances populaires et les contraintes gestionnaires. Mais pourquoi ces idéalistes démontrent-ils si souvent leur amour de l'humanité par la haine de leurs adversaires ?