lundi 26 janvier 2015
Contre l'austérité, la Grèce donne le pouvoir à Syriza
Après la très nette victoire de son parti, le jeune leader de la gauche radicale Alexis Tsipras devrait être chargé de former un gouvernement ce lundi.
Alexis Tsipras attend désormais d'être convoqué, dès ce lundi après-midi, par le président de la République, pour former le nouveau gouvernement grec. Après la très nette victoire de son parti, Syriza, dimanche lors des législatives anticipées, il a le soir même adopté, face à ses supporters massés sur une grande place du centre ville d'Athènes, une stature et un ton de premier ministre, sûr d'avoir une majorité dans la nouvelle Assemblée.
«Le mandat donné par le peuple annule les plans d'austérité», a lancé Alexis Tsipras à la foule. «Le nouveau gouvernement évitera la confrontation destructrice avec ses partenaires» européens, a-t-il toutefois lancé, en souhaitant négocier avec ses créanciers une «nouvelle solution viable» pour la Grèce et l'Europe.
Syriza devrait être en mesure de constituer un nouveau gouvernement d'ici mercredi matin, a annoncé un dirigeant du parti dans la nuit de dimanche à lundi. Selon les résultats quasiment définitifs, avec 149 élus, il manque deux sièges au parti d'Alexis Tsipras pour décrocher la majorité absolue au Parlement.
Le leader de la gauche radicale va devoir mener des négociations avec plusieurs petits partis comme les centristes de To Potami ou les Indépendants grecs (anti-austérité) qui ont exprimé leur soutien à la formation conduite par Alexis Tsipras.
Avec la prime de 50 députés accordés au parti arrivé en tête, il n'est pas besoin pour Syriza de dépasser les 50 %. Mais les calculs sont complexes, car ils doivent prendre en compte tous les résultats des partis. Ceux qui franchissent les 3 % nécessaires pour entrer au Parlement, comme les autres. Le «Mouvement des socialistes démocrates», le nouveau parti de l'ancien premier ministre Georges Papandréou, a longtemps hésité, puis finalement échoué dans la soirée devant ce seuil des 3 %.
Selon les mêmes mesures enregistrées auprès des électeurs, le parti de droite du premier ministre sortant, Antonis Samaras, estimé entre 23 et 27 %, a subi un très sérieux revers électoral. Aux dernières législatives de 2012, la Nouvelle Démocratie l'avait sur le fil emporté sur Syriza. Deux années plus tard d'une politique d'austérité qui a saigné les citoyens grecs, la comparaison entre les deux formations structurant la scène politique athénienne a perdu de sa pertinence. La Nouvelle Démocratie, dimanche, a été vraiment distancée, les instituts de sondage la plaçant, dimanche en début de soirée, entre 7 et 12 points derrière sa concurrente de la gauche radicale.
L'espoir d'Antonis Samaras, tout au long de la campagne, avait été de faire jeu quasiment égal avec Alexis Tsipras. Évidemment, à mesure que l'échéance approchait, le premier ministre sortant savait que la victoire le fuyait. Son départ, vendredi soir, de son dernier meeting à Athènes, devant une marée de drapeaux bleu et blanc grecs, avait sonné comme un adieu. Samaras aura bien du mal à garder un rôle prépondérant au sein de sa propre formation. Les membres de celle-ci pourraient être prompts à l'écarter puis à s'entre-déchirer. Et la stratégie qui consistait à maintenir la pression sur Syriza à l'intérieur du Parlement, pour parvenir à imposer rapidement de nouvelles législatives anticipées, comme cela avait été le cas en 2012, sera difficile à mettre en œuvre.
Alexis Tsipras a fixé une ligne à d'éventuelles alliances. «Aux commandes, avait-il averti, il n'est pas question pour nous d'accepter des représentants des points de vue de Mme Merkel. Nous n'avons pas l'intention de nous allier dans un gouvernement avec les envoyés du mémorandum.» En Grèce, le terme «mémorandum» désigne l'ensemble des mesures d'austérité qui ont été imposées par ses créanciers, l'UE et le FMI, depuis 2010, en échange de prêts pour éviter au pays la faillite.
Parmi les partis «anti-austérité» s'étant opposés au mémorandum, Syriza ne peut pas compter sur ses frères ennemis staliniens du KKE, le Parti communiste grec, crédité de 4,5 à 5,5 %. C'est impossible avec les néonazis de l'Aube dorée, dont il faut souligner le score exceptionnel, alors que toute la direction de ce parti est actuellement en prison. Aube dorée est arrivé troisième, juste au dessus de 6 %, devant To Potami (la Rivière), une nouvelle formation centriste apparue aux Européennes de 2014, qui ne semblait pas devoir franchir cette barre.
Bien qu'à l'opposé de l'échiquier politique, le parti des Grecs indépendants (Anel), auquel on donnait entre 3,5 et 4,5 %, a voté contre le mémorandum. L'alliance entre l'extrême gauche et cette droite nationaliste n'est donc pas totalement inconcevable.
Grèce: les unes de la presse européenne
Au lendemain de la victoire de Tsipras, les éditorialistes s'inquiètent dans leur grande majorité des conséquences économiques pour l'Europe.
Les journaux grecs ont préféré attendre pour imprimer que les derniers résultats électoraux tombent au petit matin, et ne sont arrivés, exceptionnellement, qu'à 9 heures lundi dans les Kiosques d'Athènes. TaNea («Les Nouvelles») quotidien de centre-gauche, barre sa une, d'un sobre: «36,3%, la Grèce a tourné la page». L'intérieur est plus allant. Selon ce journal, «la grande victoire de Tsipras créé une très importante chance pour la gauche, non seulement en Grèce mais aussi en Europe. Ce sont les premières élections du Non contre le mémorandum et le premier «oui» pour essayer de changer l'économie et la politique qui mènent le peuple vers la misère. La victoire de Tsipras va conduire vers un grand changement en Europe. La Grèce peut maintenant avoir l'espoir qu'on comprenne la direction qu'elle veut prendre».
Son concurrent de centre-droit et quotidien de référence I Kathimerini, parle «d'une nouvelle scène». Après le «triomphe» de Syriza, «c'est un message fort adressé à la zone euro», souligne l'analyse de Dimitris Kontogiannis: «une austérité excessive aura des conséquences politiques et sociales si elle est longtemps poursuivie». Avec l'Europe, ajoute-t-il, «un compromis serait la meilleure solution, mais nécessiterait des concessions de part et d'autres. Que cela soit possible demande encore à être vérifié».
L'éditorialiste, pour lequel «les pourparlers avec la Troïka seront le principal test», rappelle que dans sa dernière interview avant le scrutin, Alexis Tsipras avait dit que, premier ministre, il ne reconnaîtrait pas la Troïka, formée des représentants de la Commission européenne, ceux de la banque centrale europénne et ceux du Fonds monétaire international. «Si Syriza s'arc-boute sur ses positions», souligne Dimitris Kontogiannis, «et que les préteurs ne cèdent pas»…
Quotidien de gauche, Efimerida ton syntakton («Le Journal des Rédacteurs») salue, enthousiaste, en Une: «Une victoire lourde comme l'histoire». AVGI, le journal proche de Syriza annonce une «Victoire- jalon pour le Grèce». Les gros titres sont informatifs mais sonnent comme des slogans: «Le gouvernement de tous les grecs, annonce Alexis Tsipras». «Un message pour l'Europe , contre l' austérité».
«L'option nucléaire de laisser les banques s'effondrer»
Changement d'ambiance en Angleterre. David Cameron utilise le résultat des urnes grecques comme argument pour sa campagne électorale pour les législatives de mai prochain au Royaume-Uni. Pour le premier ministre britannique, «l'incertitude économique accrue» en Grèce souligne la nécessité de maintenir le cap de sa politique d'austérité. Le ministre des Finances George Osborne ajoute que le vote des Grecs est une défaite des «programmes économiques qui ne marchent pas» et non de l'austérité en elle-même. Mais le gouvernement de Londres est prêt à faire preuve de souplesse pour étendre un délai de paiement de la dette grecque à la fin du mois, rapporte le Times. Selon The Independent, toute la question est désormais de savoir «qui va cligner des yeux en premier: Athènes ou l'UE et le FMI». Pour le Telegraph, «les fonctionnaires européens sont convaincus que l'UE a les meilleures cartes en main dans le clash à venir avec le nouveau premier ministre grec, en particulier l'option nucléaire de laisser les banques s'effondrer, et M. Tsipras connaît ses faiblesses».
Le Guardian voit dans la victoire de Syriza une leçon pour les gauches européennes. L'éditorialiste Zoe Williams compare la défiance du parti d'extrême-gauche grec à celle des nationalistes écossais dans la campagne pour l'indépendance: une capacité à faire face aux pouvoirs établis pour se faire l'avocat du peuple. Elle incrimine l'attitude du Labour à cette aune, «un parti de gauche qui ne peut pas affronter les risques évoqués par les investisseurs ne sera jamais en mesure de défendre quoi que ce soit de façon crédible», écrit-elle.
L'Allemagne accueille Syriza avec scepticisme
L'Allemagne s'était préparée à la victoire de Syriza en Grèce. Quoi qu'il en soit, pour les médias allemands, le vote de dimanche pose désormais plus de problèmes qu'il n'en résout. En page deux de Bild, le quotidien populaire le plus lu d'Allemagne, le ton est donné. «Combien nous coûte ce poing levé?», titre le journal à côté d'une photo d'Alexis Tsipras victorieux.
Dans son éditorial, il insiste et prévient les Grecs: «un contrat est un contrat». Puis: «L'Europe n'est pas un tripot où chacun peut jouer comme il veut». En évoquant «le choix de Tsipras», le Frankfurter Allgemeine Zeitung place le nouveau leader de la Grèce, «un populiste qui a promis à son électorat des lendemains qui chantent et la bataille à l'UE», devant ses responsabilités. «Il a le choix entre un compromis avec la Troïka et une banqueroute, qui conduirait son pays plus profondément dans l'abime». «Quels sont les différents scénarios pour la Grèce?», s'interroge le quotidien Tagesspiegel, qui dresse la liste des questions qui se posent désormais, d'une hypothétique sortie de la Grèce de la zone euro aux mesures que devra prendre le nouveau gouvernement pour ne pas décevoir ses électeurs. «Tsipras a fait la culbute», ironise le quotidien Süddeutsche Zeitung en estimant que le leader de Syriza avait déjà commencé à nuancer ses positions. Moins positif, Die Welt se demande si «l'Europe se laissera rançonner par Tsipras?».
De l'autre côté du paysage politique, le journal de gauche TAZ demande «que la démocratie soit respectée». Mais le quotidien souline aussi qu'Alexis Tsipras a désormais «un problèm»: contre «l'holocauste social il a promis d'augmenter les pensions, l'aide sociale, d'engager des fonctionnaires et d'introduire un salaire minimum». Mais même un gouvernement de gauche ne peut pas «simplement imprimer de l'argent». Lundi matin, les journaux allemands s'interogeianeuit aussi sur l'attitude qu'adopterait la Chancelière vis-à-vis de son nouvel interlocuteur.
«Un enfant sans certificat de naissance”
La presse espagnole couvre la victoire de Syriza quasiment comme s'il s'agissait d'élections nationales: d'El País (centre gauche) à ABC (droite), en passant par les journaux régionaux, tous consacrent leur information principale et la photo de Une au triomphe de la gauche radicale grecque. Résultats, graphiques, reportages et éditoriaux s'affichent en première page, complétés le plus souvent par l'analyse en creux de la situation politique espagnole, avec en toile de fond l'essor de Podemos, parti ami de Syriza.
Les journaux les plus mesurés parlent d'un défi de la Grèce. Le catalan La Vanguardia personnalise: “La Grèce défie Merkel”, alors que pour El Mundo (centre droit), “La Grèce défie la Troïka”. Ce journal, qui place chaque jour une citation en première page, retient ce lundi un commentaire de Valéry Giscard d'Estaing: “Une Europe sans la Grèce aurait été comme un enfant sans certificat de naissance”.
À droite, ABC et La Razón rivalisent d'inquiétude: “Le populisme s'approprie de la Grèce”, titre le premier en Une, tandis que le second inaugure le terme de “Desgrecia”, un jeu de mot liant la Grèce au malheur (“desgracia”, en espagnol) après que ses électeurs se sont “jetés dans l'abisme du populisme”. El País (centre gauche) s'en tient au présage d' “une période d'agitation en Europe”.
La réaction de Bruxelles et des capitales européennes est le sujet qui occupe la majorité des éditoriaux espagnols. Avec une question sous-jacente: négocier ou pas une restructuration de la dette publique? Pour El Mundo, «L'UE doit négocier avec Syriza mais être ferme dans ses exigences avec la Grèce». Entre l'inflexibilité et l'abandon de l'austérité, le quotidien suggère un chemin intermédiaire: «L'Europe peut assouplir les délais du remboursement de la dette ou négocier une baisse des taux d'interêt, parce que l'idée n'est pas d'asphyxier les Grecs, mais elle doit éviter de parler d'une réduction de la dette ou d'une renégociation qui supposerait un impayé pour les créanciers internationaux, car cela supposerait un précédent dangereux et donnerait des ailes à d'autres mouvements populistes». La Razón, dans son éditorial «L'Europe face au tremblement de terre grec» ajoute un argument national pour s'opposer aux prétentions de Syriza: “Cela placerait en mauvaise posture les membres qui, comme l'Espagne, ont honoré leurs engagements dans des conditions très difficiles”.
La comparaison entre Athènes et Madrid, entre la Syriza d'Alexis Tsipras et le Podemos de Pablo Iglesias est sous entendue dans toutes les analyses. Dimanche, Pablo Iglesias lançait un avertissement au gouvernement de Mariano Rajoy lors d'un grand meeting à Valencia: “Tic tac, tic tac”, a-t-il fait répéter aux militants, «Le compte à rebours à commencé pour Rajoy!». La peur d'un «effet contagion» est présente chez les conservateurs, mais, rappelle El País, il existe aussi au sein du Parti populaire (PP) de Rajoy l'idée que les difficultés de Syriza pourraient décourager les électeurs tentés par Podemos. Attention, met en garde le quotidien dans son éditorial, «Même si, par certains aspects, ces élections présentent des points communs avec d'autres situations -comme l'Espagne-, il serait intellectuellement abusif de les comparer. Et, à la longue, la comparaison ne sera sans doute pas rentable pour qui prétend la faire».
Et la Grèce choisit le communisme
Comme prévu, cette semaine sera consacrée en Europe aux petits soubresauts politiques grecs. Encore une fois, l’Union Européenne va devoir s’adapter à une nouvelle donne plutôt hostile, en se tortillant pour ne pas trop bouleverser l’opinion publique, les marchés, les médias et les institutions elles-mêmes. Et encore une fois, les leçons ne seront pas tirées de ce qui se passe.
Le peuple grec a donc choisi Syriza comme grand vainqueur des élections législatives. Les différents sites d’information épluchent les estimations et résultats au fur et à mesure qu’ils tombent, en insistant au passage sur la nature historique du vote qui vient de se dérouler en Grèce : ni le parti socialiste du cru (PASOK), ni la droite démocrate locale n’ont réussi à réunir assez de voix pour constituer une majorité, même relative, alors que Syriza, d’extrême-gauche, emporte la timbale et s’approche très près de la majorité absolue.
On ne s’étonnera pas de la gêne moite du parti socialiste français à la nouvelle que l’extrême-gauche a remporté les élections grecques, gêne camouflée par les périphrases niaises d’un Cambadélis toujours affûté comme du beurre chaud, « inconditionnellement pour la victoire de la gauche rassemblée », c’est-à-dire pas comme là-bas où avoir sa carte du PASOK doit s’apparenter à une vexation honteuse ou un gage de pilier de bistrot.
Mais finalement, peu importe : le pays va maintenant avoir une ligne claire, un programme limpide, un chef évident (Alexis Tsipras, le leader de Syriza), et va se sortir de l’ornière dans laquelle il était tombé en 2010 suite à la crise de la zone euro, en faisant de petits bonds comme un jeune cabri sur les pentes rocailleuses et léchées par le soleil méditerranéen des paisibles îles grecques. C’est évident. Youpi, l’austérité, c’est fini.
Mais si, voyons. Rappelez-vous : l’austérité, qui a essentiellement consisté à tabasser les classes moyennes d’impôts et à faire des petites coupes cosmétiques dans les services sociaux et les dépenses des administrations pour donner le change aux institutions internationales, va laisser la place à un beau programme flambant neuf, très peu servi et franchement innovant, grossièrement basé sur l’ouverture de nouveaux sprinklers à pognon.
Plus en détail, le parti Syriza (une coalition de partis divers et variés, en réalité, mais tous délicieusement marxistes, collectivistes ou assimilés, hein, n’oublions pas nos fondamentaux) envisage d’appliquer les propositions suivantes.
D’autre part, un programme de gauche ne serait pas vraiment un programme de gauche sans la distribution automatique et gratuite de bonbons divers et variés. C’est le cas avec Syriza (qui a une réputation à tenir en matière de populisme, zut alors) qui ajoute à son package financier un volet « électricité gratuite », une annulation de certains prêts bancaires pour les plus modestes, des aides étatiques pour les dépenses alimentaires ou de loyers, le retour aux douces années d’assurance maladie « gratuite » (payée par les autres, européens surtout), des créations massives de jobs publics, et — bien sûr — l’augmentation des pensions versées afin de rattraper les coupes actées depuis 2010.
Tout ceci sera financé grâce aux énormes excédents budgétaires qui… que… enfin bon, disons, pour innover, qu’on va taxer les riches (je vous le rappelle, c’est un programme tout nouveau, jamais vu à la télé, inédit, mérite l’essai, etc.). Bref : ça va forcément bien marcher.
À présent, le chemin est tracé, et il est d’une épuisante banalité.
La première hypothèse — fort hardie — est bien sûr que les nouveaux dirigeants grecs, pas complètement dépourvus de toute lucidité, renoncent à leurs lubies électoralistes et populistes (je vous avais dit qu’elle était hardie) ; un « bon » vent de sociale-démocratie molle souffle alors sur la Grèce qui continuera donc de vivoter aux crochets de l’Europe en faisant semblant d’appliquer un programme inabordable. La situation ne s’améliorera évidemment pas pour les Grecs, qui pourront continuer à accuser l’ultra-turbo-libéralisme, mais permettra de faire durer un statu quo douloureux mais gérable pour pas mal d’autres pays européens. Évidemment, ce chemin n’a rien d’enviable, mais il ménage un peu tout le monde, autour du pays. Hollande pourra s’en inspirer, quand le tour de la France sera venu… En fait, rassurez-vous : même hardie, cette hypothèse reste la plus probable, sur le papier en tout cas.
La seconde hypothèse, un peu moins joyeuse et un tantinet plus rocailleuse dans le parcours, est que les nouveaux arrivants décident qu’après tout, foutus pour foutus, autant y aller carrément. Ils appliquent alors les « bonnes » recettes proposées en amont de l’élection. Le communisme en mélange plein-riche est alors injecté dans le puissant moteur de l’économie grecque qui, immédiatement, vrombit de plaisir. Et explose en vol, comme il se doit : après tout, il s’agit de faire à peu près comme les exemples vénézuéliens ou argentins, mais sans le pétrole de l’un ou les terres arables de l’autre. La situation, déjà pas brillante, passe au carrément sinistre. Sans étonnement, l’ultra-turbo-libéralisme est accusé.
À partir de là, tous les paris sont possibles mais l’hypothèse d’une sortie en catastrophe du pays pour éviter que l’euro ne soit emporté dans le délire collectiviste grec reste une hypothèse relativement raisonnable face aux autres possibilités, au rang desquelles on trouve la fuite de l’Allemagne hors de la zone euro avant son explosion, ou toute autre solution intermédiaire à base de cris (pour 34,5%) et de grincements de dents (pour 53,6%) – excipients à base de fuite en avant, inflation galopante et bank-runs rigolos, q.s.p. pour 100%.
Mais ne vous inquiétez pas puisque de toute façon, Le Communisme, C’est Magique™.
Mélenchon n’est pas Tsipras
La gauche européenne est appelée à se renforcer dans les mois à venir. Le calendrier électoral lui est favorable. Les législatives de novembre en Espagne et de septembre au Portugal ébranleront les gouvernements de centre-droit de Rajoy et de Passos Coelho. Mais aujourd'hui, au « premier tour » de cette séquence, c'est la Grèce qui retient l'attention avec la très forte poussée attendue de la coalition Syriza qui rejette l'austérité imposée par la troïka FMI-UE-BCE.
Les mêmes ingrédients ont produit les mêmes effets en Espagne où Podemos, parti créé à l'occasion des dernières européennes, est devenu, comme Syriza en Grèce, le parti leader des enquêtes d'opinion, devançant et les socialistes du PSOE et le Parti populaire au pouvoir. Au Portugal, ce sont plus classiquement les socialistes du PSP qui incarnent l'espoir du changement.
C'est à l'image de Syriza et de Podemos que Jean-Luc Mélenchon aimerait organiser la renaissance d'une gauche anti-libérale et anti-social-démocrate en France. Le capitaine du tandem PCF-PG cherche du côté de chez Duflot, radicalisée, et des frondeurs du PS (ou ce qu'il en reste) des alliés pour pédaler jusqu'aux échéances de 2017.
Mais la gauche qu'Alexis Tsipras, le Grec, et Pablo Iglesias, l'Espagnol, représentent n'est pas la gauche de Mélenchon. Ils ont fait évoluer leur pensée politique pour la rendre compatible avec l'exercice des responsabilités gouvernementales. Et, contrairement à l'Espagne, au Portugal et à la Grèce, la France n'a pas été saignée à blanc par le pouvoir actuel.
Un échec pour l’Europe
Comment s'étonner de la victoire « historique » du parti de la gauche radicale Syriza aux législatives grecques ? Comment s'en étonner après les signaux annonciateurs des dernières européennes ? Faudrait-il faire grief aux électeurs grecs d'avoir administré ce vaste coup de pied dans la fourmilière politique hellène et européenne ? Faudrait-il continuer de faire peser sur eux le poids d'une écrasante culpabilité dans les gabegies passées du régime ? Ce qui s'est exprimé démocratiquement hier dans les urnes, et mérite du même coup le respect, c'est l'expression d'un rejet et d'un épuisement devant le carcan austéritaire.
Il n'est pas sûr que les Grecs aient une idée très claire de ce qui va survenir, mais ils ont affirmé hier ce dont ils ne veulent plus. Les responsabilités sont évidemment nombreuses dans la survenance de ce ras-le-bol désespéré. Certes, la Grèce a été aidée mais les Grecs, eux, ont été sacrifiés. Classes moyennes et pauvres ont supporté, pendant quatre ans, l'essentiel des privations épargnées aux oligarques et « clientèles » corrompues des partis traditionnels (Nouvelle Démocratie et Pasok).
L'Europe et la « troïka » (UE, FMI et BCE) ont aussi failli partiellement à leur mission. En contrepartie des plans d'aide consentis, la « troïka » a privilégié les coupes budgétaires par rapport aux réformes de l'État, laissant de côté évasion fiscale, système cadastral, modernisation de l'administration. Voici aujourd'hui l'UE condamnée à ouvrir les yeux et à réviser ses dogmes pour prendre en compte l'urgence sociale.
Si l'objectif d'Alexis Tsipras, le leader de Syriza, ne semble pas devoir être de quitter la zone euro, des compromis vont nécessairement devoir intervenir avec l'UE pour renégocier la dette grecque. L'idée d'un sommet, à l'image de la conférence de Londres en 1953 pour aider l'Allemagne à se reconstruire à la sortie de la guerre, est évoquée. Voilà qui va mettre à l'épreuve la solidarité de l'Union, restée curieusement attentiste pendant la campagne électorale grecque. Pour l'heure, la victoire de Syriza signe un cuisant échec de l'Europe.
Il faut voter la Loi Macron
C’est un texte qui semble partir dans tous les sens, aborde des quantités de sujets différents, de l’urbanisme au social, de l’épargne salariale à l’avenir des aéroports, du travail dominical au plan de circulation des autocars. C’est un texte qui n’a aucune cohésion, mais qui a sa cohérence : déverrouiller l’économie française, libérer la concurrence, favoriser la création de richesses. Dans un pays cadenassé de toutes parts, écrasé par la réglementation, où l’initiative privée se heurte en permanence au contrôle et à la suspicion administrative, le patchwork élaboré par le gouvernement est une chance.
Bien entendu, la loi Macron n’est qu’une pâle réponse aux défis de la France. Évidemment, elle a des faiblesses, certainement même des défauts. La raideur avec laquelle le gouvernement a abordé le statut des notaires ou des huissiers de justice en est l’exemple le plus frappant : le manque de concertation ajouté à la suspicion qui plane sur le traitement réservé par la gauche à des professions réputées nanties ne pouvait qu’aboutir à une confrontation. Et à un échec. Mais pour le reste, la centaine d’articles de ce texte va dans la bonne direction, celle d’une meilleure compréhension des mécanismes de l’économie.
C’est pourquoi il faut voter la loi Macron. Pas au nom de l’union nationale, cette torpeur sidérée dans laquelle la gauche prétend enfermer la droite sous prétexte de préserver un « esprit du 11 janvier ». Mais au nom d’une opposition constructive, prête à assumer de voter avec la partie éclairée de la gauche sans craindre de tomber dans la compromission. Au nom d’idées qu’il faudra, pour la droite de retour au pouvoir, faire progresser pour irriguer enfin l’ensemble de notre pays.
LA CULOTTE PEUT-ELLE ÊTRE CHAUDE ET LA TÊTE FROIDE ?
Est-il possible qu’une femme soit physiquement excitée sans s’en apercevoir ? A la vue de films érotiques qui les font abondamment mouiller, la majorité des femmes prétendent que ces films les laissent «de glace». Mépris du corps ? Déni du désir ?

Si on demande aux femmes quels scénarios les excitent, elles ont tendance à minorer. Faudrait pas avoir l’air trop «salope». Officiellement, donc, les femmes –pour leur majorité– n’aiment pas l’idée de se retrouver au lit avec trois hommes, ni de se faire payer par un bel inconnu pour le rejoindre dans une chambre d’hôtel, ni les plans hardcore, ni la sodomie, etc.
Fatiguée d’entendre toujours le même discours, la chercheuse américaine Meredith Chivers invente un appareil à mesurer l’excitation et découvre que les femmes sont excitées… même lorsqu’elles affirment le contraire. Ces femmes mentent-elles ? «Non», répond Meredith Chivers, qui part du principe que ses cobayes sont de bonne foi lorsqu’elles passent le test. Dans ce cas, comment expliquer un tel aveuglement ? S’agit-il d’un refus inconscient de ses propres émois, conditionné par l’éducation ? Ou d’une plus grande «capacité» de faire la part des choses entre les manifestations physiologiques et l’excitation mentale ? Plusieurs hypothèses sont possibles.
EXCITÉE SANS LE SAVOIR
La première hypothèse repose sur l’idée d’une disparité fonctionnelle entre le pénis et le vagin. En d’autres termes : il est cliniquement possible que la femme soit excitée sans le savoir. Dans Le Secret des femmes*, Elisa Brune et Yves Ferroul l’expliquent ainsi : «Un clitoris peut être gorgé de sang et gonflé en érection sans que sa propriétaire en soit le moins du monde au courant. Situation impossible pour un pénis dont l’aspect crie son état sur tous les toits. Raison, sans doute, pour laquelle excitation mentale et excitation physiologique sont plus étroitement liées chez l’homme que chez la femme. Raison aussi pour laquelle la probabilité de masturbation spontanée est plus grande chez les garçons que chez les filles. Une érection visible, d’un côté, va induire un comportement de curiosité et de renforcement de l’excitation, alors qu’une érection invisible, de l’autre côté, va laisser le champ ouvert à une multitude de ressentis différents : excitation, ou gêne, ou malaise, ou incompréhension, ou saute d’humeur, ou inconscience pure et simple. Est-ce pour cela que 54 % des hommes disent penser au sexe au moins une fois par jour, contre seulement 19 % des femmes ?»
«On peut donc être excitée, poursuivent-elles, sans le savoir, et ce même lorsqu’on baigne dans une ambiance sexuelle. Lorsqu’on soumet des hommes et des femmes à des stimuli pornographiques, les réponses physiologiques sont équivalentes en rapidité et en intensité (mesurée par l’augmentation du débit sanguin dans les organes génitaux qui lui-même induit la lubrification chez la femme). À cette différence près que les femmes déclarent souvent ne ressentir aucune excitation (là où les hommes sont parfaitement conscients de ce qui se passe).» Pour Elisa Brune et Yves Ferroul, il est physiologiquement possible pour une femme de rester sourde aux appels lancés depuis sa culotte. Mais cette surdité est-elle une bonne chose ? Culturellement, les femmes sont éduquées à nier leurs désirs. Si elles se bouchent les oreilles, refusant d’entendre ce que le corps leur dit, faut-il se contenter de dire «C’est comme ça ?». Ou faut-il inciter les filles à se fier plus à leurs sensations physiques qu’à la morale répressive ambiante?
«On peut donc être excitée, poursuivent-elles, sans le savoir, et ce même lorsqu’on baigne dans une ambiance sexuelle. Lorsqu’on soumet des hommes et des femmes à des stimuli pornographiques, les réponses physiologiques sont équivalentes en rapidité et en intensité (mesurée par l’augmentation du débit sanguin dans les organes génitaux qui lui-même induit la lubrification chez la femme). À cette différence près que les femmes déclarent souvent ne ressentir aucune excitation (là où les hommes sont parfaitement conscients de ce qui se passe).» Pour Elisa Brune et Yves Ferroul, il est physiologiquement possible pour une femme de rester sourde aux appels lancés depuis sa culotte. Mais cette surdité est-elle une bonne chose ? Culturellement, les femmes sont éduquées à nier leurs désirs. Si elles se bouchent les oreilles, refusant d’entendre ce que le corps leur dit, faut-il se contenter de dire «C’est comme ça ?». Ou faut-il inciter les filles à se fier plus à leurs sensations physiques qu’à la morale répressive ambiante?
DÉSOLANTE PSYCHOLOGIE ÉVOLUTIONNISTE
La question est difficile car il se peut fort que les sécrétions vaginales n’aient POUR DE VRAI rien à voir avec l’excitation mentale. «On a déjà constaté des vagins lubrifiés lors de viols, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y avait consentement ou plaisir, raconte Elisa Brune. La paroi vaginale répond du tac au tac lorsqu’on a besoin d’elle, quel que soit le scénario.» Le problème avec cette hypothèse-là, c’est qu’elle est récupérée par des adeptes de la psychologie évolutionniste et détournée à leur profit : ils affirment que la «vasocongestion réflexe» du vagin (le fait que les femmes se mettent à mouiller dès qu’elles sont confrontées à des corps nus ou des situations sexuelles) «pourrait être le résultat d’une adaptation évolutive rendant la femelle apte au coït plus rapidement, c’est à-dire indistinctement à la moindre alerte, ce qui la protègerait des blessures en cas de sollicitation brutale.» Idée rancie, sous-tendue par une idéologie scientiste qui ramène systématiquement le désir à sa seule dimension biologique.
Il est toujours désolant de constater que les résultats de recherche qui devraient nous amener à poser de vraies questions sur ce que nous sommes (ou ce que nous voulons) sont mises au profit d’un discours –rabâché ad nauseam– réduisant la sexualité à n’être qu’un instinct primal, puis qu’un programme génétique, hérité du Pléistocène. C’est le même discours que celui qui consiste à dire : la pornographie est une drogue, puisqu’elle réduit notre self-control ; les hommes sont naturellement des violeurs polygames attirés par le rapport taille-hanche de 0,7 ; les femmes sont naturellement des harpies frigides, possessives et monogames… Il est désolant de constater que ce discours, désespérant car rempli de mépris envers la complexité humaine, reste la réponse à tout lorsque nous sommes confrontés à des données étranges. Pourquoi les femmes s’excitent-elles sur les bonobos qui copulent et pas les hommes ?
Il est toujours désolant de constater que les résultats de recherche qui devraient nous amener à poser de vraies questions sur ce que nous sommes (ou ce que nous voulons) sont mises au profit d’un discours –rabâché ad nauseam– réduisant la sexualité à n’être qu’un instinct primal, puis qu’un programme génétique, hérité du Pléistocène. C’est le même discours que celui qui consiste à dire : la pornographie est une drogue, puisqu’elle réduit notre self-control ; les hommes sont naturellement des violeurs polygames attirés par le rapport taille-hanche de 0,7 ; les femmes sont naturellement des harpies frigides, possessives et monogames… Il est désolant de constater que ce discours, désespérant car rempli de mépris envers la complexité humaine, reste la réponse à tout lorsque nous sommes confrontés à des données étranges. Pourquoi les femmes s’excitent-elles sur les bonobos qui copulent et pas les hommes ?
OUVRIR DE NOUVELLES PISTES
Dans un article datant du 21 mars 2014, le chercheur Martin Baker (1) avance : «Lorsque Meredith a fait cette curieuse découverte, elle avait bien conscience que ça ne collait pas avec la doxa. La doxa veut que les mâles humains soient excités par le fait de multiplier leurs partenaires et que les femelles humaines, au contraire, ne soient excitées que par la tendresse et l’amour. Le problème que soulève la contradiction entre ce qui les excite physiquement et ce qu’elles prétendent devrait pourtant nous encourager à ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur la sexualité.»
Après quoi, Martin Baker propose son analyse : «Nos corps réagissent à certaines images et, ce faisant, nos corps nous encouragent à définir ce qu’est le sexe et la sexualité suivant des critères physiologiques… Nous sommes des créatures remplies de désir pour le sexe, mais également remplies d’attirance pour le désir lui-même. Quand nous grandissons, nous devenons conscient de la possibilité du sexe. Nous apprenons à identifier les réponses physiologiques de nos corps aux possibilités sexuelles. Nous apprenons également à nous définir en fonction de ces réponses : il y a des choses qui nous excitent et d’autres pas. Cela fonde notre identité (sexuelle, mais pas que). Nous apprenons à comprendre qui nous sommes en comparant ce qui nous excite avec ce qui excite les autres et à voir le monde comme un champ ouvert d’interdits ou de possibilités. Ainsi se construit notre univers fantasmatique, à la croisée du corps, du moi et des normes culturelles. Les trois sont nécessaires et il serait intéressant de réfléchir sur la sexualité entendue comme le résultat d’une interaction entre ces trois univers».
Après quoi, Martin Baker propose son analyse : «Nos corps réagissent à certaines images et, ce faisant, nos corps nous encouragent à définir ce qu’est le sexe et la sexualité suivant des critères physiologiques… Nous sommes des créatures remplies de désir pour le sexe, mais également remplies d’attirance pour le désir lui-même. Quand nous grandissons, nous devenons conscient de la possibilité du sexe. Nous apprenons à identifier les réponses physiologiques de nos corps aux possibilités sexuelles. Nous apprenons également à nous définir en fonction de ces réponses : il y a des choses qui nous excitent et d’autres pas. Cela fonde notre identité (sexuelle, mais pas que). Nous apprenons à comprendre qui nous sommes en comparant ce qui nous excite avec ce qui excite les autres et à voir le monde comme un champ ouvert d’interdits ou de possibilités. Ainsi se construit notre univers fantasmatique, à la croisée du corps, du moi et des normes culturelles. Les trois sont nécessaires et il serait intéressant de réfléchir sur la sexualité entendue comme le résultat d’une interaction entre ces trois univers».
* Le secret des femmes, d’Elisa Brune et Yves Ferroul, Odile Jacob.
«Que veulent les femmes», de Daniel Bergner, éd. Hugo&cie (collection Hugo doc).
(1) «The «problem«of sexuel fantasies», publié dans la revue Porn Studies.
«Que veulent les femmes», de Daniel Bergner, éd. Hugo&cie (collection Hugo doc).
(1) «The «problem«of sexuel fantasies», publié dans la revue Porn Studies.
jeudi 22 janvier 2015
La violence des mots
Hier, Manuel Valls a sifflé une forme de fin d'angélisme. En nous invitant à ouvrir les yeux. En dénonçant « l'apartheid territorial, social, ethnique » en France le Premier ministre a employé des mots terribles. Des mots d'une rare violence pour ouvrir le chapitre des questions sociales inhérentes à la réalité des quartiers populaires aujourd'hui. En posant une question fondamentale occultée plusieurs jours durant après le 11 janvier : pourquoi les rassemblements n'étaient-ils pas blacks, blancs, beurs ?
La réalité abordée par Manuel Valls est celle de la société française multiculturelle et multiconfessionnelle. Constat : ce n'est pas le crime des terroristes qui renvoie cette réalité des quartiers marqués par de profondes inégalités, c'est le refus d'adhérer au slogan Je suis Charlie et c'est un comportement de séparatisme identitaire avec par exemple le boycott de la minute de silence à l'école. Au-delà d'un refus de participer à ce rassemblement, il y a l'émergence d'un profond ressentiment qui vient de loin, des émeutes de 2005, de l'héritage du mille-feuille des fractures sociales, des impossibles défis des politiques de la ville, de cette citoyenneté manquée.
Insidieusement, progressivement, comme une maladie dans l'ombre, « la relégation périurbaine, les ghettos » se sont installés et imposés. La fracture du chômage de masse, de la misère, de l'illettrisme, de l'acculturation, des économies souterraines, des zones de non droit, a fait le reste.
La fragilité sociale des habitants des quartiers populaires, y compris des nouveaux arrivants, est la réalité de ces territoires de la société française. Alors que faire ? Si la première réponse, immédiate, urgente, massive, est une réponse sécuritaire, il doit y avoir une deuxième réponse à long terme. Elle doit être républicaine. C'est ce que le Premier ministre a nommé hier la refondation « de la citoyenneté ». Cela veut dire notamment repositionner l'école, les médiateurs sociaux, se préserver de la victimisation, redonner de l'espoir. Chantier immense, chantier de reconquête, qui est à lui seul une sorte de nouvelle frontière.
Réarmement
Manuel Valls se savait attendu, hier, à l'occasion de la présentation des mesures « exceptionnelles » de lutte contre le terrorisme. Trop de paroles fortes avaient été prononcées en amont par le Premier ministre pour qu'il ne s'expose pas à un sentiment de frustration. Trop d'attentes immédiates en matière de sécurité avaient été entretenues par des propos martiaux pour ne pas engendrer de l'impatience. Des discours aux actes, il ne pouvait qu'y avoir un déphasage tant le combat contre le terrorisme, au-delà des effets de tribune, va devoir s'inscrire dans le temps long avec des mesures progressivement mises en 'uvre en fonction de l'évolution des moyens.
Car tel est bien le défi majeur auquel la France est confrontée. Faire davantage contre une menace qui reste « très élevée » et cela, dans une situation budgétaire particulièrement contrainte. On ne dira jamais assez quelle a été l'imprévoyance des gouvernements successifs à tailler dans les effectifs et les équipements de l'armée et de la police. Voici l'État condamné à se « réarmer » à travers des recrutements, ou des pauses dans les départs, au financement particulièrement flou.
C'est dans ce contexte que Manuel Valls a présenté une panoplie de mesures qui, toutes, vont dans le bon sens mais ne combleront pas facilement nos retards. Même si elles marquent définitivement une inflexion sécuritaire à laquelle la gauche aura eu bien du mal à se convertir. En tout cas, on reconnaîtra à Manuel Valls la volonté d'avoir déployé son large dispositif sous l'estampille de « l'esprit du 11 janvier ».
Le Premier ministre s'est attaché à « désarmer » les plus virulents de ses adversaires prêts, sous divers prétextes, à faire feu, sur « l'union nationale ». À l'opposition, il a concédé une « réflexion transpartisane » sur la peine d'indignité nationale. Auprès de la gauche hostile à tout projet liberticide, il a pu se prévaloir de la caution remarquée de Christiane Taubira pour qui « toutes les mesures sont prises dans le respect de l'État de droit ». Dans ces conditions, qui se risquerait à critiquer un plan nécessaire, sinon suffisant ?
Liberté d’expression : la contre-attaque des Bisounours
Le 11 janvier dernier, le monde entier, France en tête, communiait dans le recueillement et une ferveur inouïe jusqu’alors pour la liberté d’expression, la liberté de la presse et parce qu’en se rassemblant tous, pacifiquement, pouf, le terrorisme disparaîtra. Dès lors, plus rien ne serait comme avant.
Avant, on tergiversait au sujet des unes de Charlie Hebdo, comme le firent beaucoup trop d’individus tièdes qui s’empressaient de les dénoncer sans comprendre l’importance d’une liberté d’expression pleine et entière. Avant, on découpait cette liberté en petits morceaux faciles à appréhender, faciles à avaler, à mâchouiller et à recracher dans différents contextes. Mais ça, c’était avant.
Après les attentats, les cartes devaient être rebattues, les différences et les clivages oubliés, l’unité devait prendre le pas. Quant à la liberté de la presse et celle, concomitante, d’expression, elle devaient être à nouveau indiscutables. Le monde entier, à nouveau éclairé par le phare bien français de la Liberté, allait voir ce qu’il allait voir, scrogneugneu.
Et en quelques jours, il a vu. Après un véritable feu d’artifice communicationnel axé sur un renouveau de la politique antiterroriste à pas cadencé, quelques mises au point furent rapidement faites, sur le mode « La liberté de la presse ne se négocie pas », suivi d’un « mais » bien gras et appuyé, parce qu’il ne faut pas oublier qu’on est en France, hein, tout de même.
Il faut dire que, l’espace d’une semaine, l’unanimité fut totale. Pendant sept jours, les censeurs ne pouvaient plus rien dire. Pendant cette semaine tragique et exceptionnelle, la liberté de la presse fut rappelée, louangée, défendue corps et âme puis érigée en rempart infranchissable dressé par la démocratie, la République et la civilisation, contre la barbarie, l’obscurantisme et aussi les méchantes idées qui piquent, parce qu’il ne faut pas oublier qu’on est en France, hein, tout de même.
Seulement, une semaine, c’est long quand on est un compulsif du petit cri strident à chaque bobo imprévu. C’est tellement long qu’une fois ce laps de temps écoulé, les bonnes habitudes sont revenues aussi sec, notamment celles qui consistent à bien mesurer les expressions, les opinions et les avis à l’aune du politiquement correct et des lois qu’on aura préalablement fait voter dans un temps où l’outrance était plus simple, parce qu’il ne faut pas oublier qu’on est en France, hein, tout de même.
En pratique, la scène salace, peinte là il y a plus d’une dizaine d’années, représente un quintuplet de super-héros (trois hommes et deux femmes) en pleine orgie. Sur celle-ci ont été apposées il y a quelques jours trois bulles dans le style d’une bande-dessinée faisant directement référence à la loi Santé de Marisol Touraine. La ministre n’est pas citée, son nom n’apparaît pas et tout porte à croire que c’est plutôt les internes auxquels la fresque fait référence plutôt qu’à la ministre. L’horreur étant totale et le collectif « Osons Le Féminisme » particulièrement bien introduit auprès des médias, la presse s’est emparée de l’affaire pour la faire mousser. Libération, oubliant un de leurs précédents articles sur les salles de garde documentant clairement la paillardise des lieux, reporte l’affreuse affaire sans distance ni analyse. C’est sûr, c’est un viol collectif (obligé !) …
Vite, il faut censurer et châtier les auteurs, parce qu’en France, on a le droit d’insulter publiquement la foi de millions de personnes et ce, de façon aussi graveleuse que possible, mais il est tout de suite plus délicat d’exprimer son mépris pour une loi depuis un lieu privé.
Et pour parfaire une situation devenue bien glauque en la poussant carrément dans l’ornière du grotesque le plus abouti, on apprend, même plus consterné tant tout ceci semble maintenant aussi normal qu’un Président, qu’un juge d’instruction a décidé de poursuivre Arno Klarsfeld pour avoir osé affirmer qu’avec l’extrême-droite, une partie de l’ultra-gauche mais surtout une partie des jeunes de banlieues pourraient être carrément antisémites, ce qui porterait un grave préjudice à ces derniers (aux jeunes de banlieue, hein, pas aux antisémites, ni, bien sûr, à l’extrême-droite ou à l’extrême-gauche – suivez, quoi).
…
À défaut d’avoir été tirée, la chasse est donc ouverte : le Bisounours Censeur s’en donne maintenant à cœur joie. C’est, bien évidemment, parfaitement contradictoire avec la liberté d’expression, mais à présent, tout le monde s’en fiche. C’est, aussi évidemment, parfaitement contre-productif : par Effet Streisand, cela amplifie l’audience et la visibilité de ce qui peut choquer nos moelleux dictateurs. C’est enfin parfaitement con et d’autant plus contre-productif que ça clive les gens entre ceux qui aiment la provocation, ceux qui aiment la liberté d’expression, et les quelques-uns qui sont directement choqués. Pire, cela renforce par opposition frontale et grossière les convictions des uns à provoquer, des autres à défendre la liberté d’expression tant elle est attaquée, et excite les derniers à vouloir fermer le caquet de tous les déviants, par la force s’il le faut (et bien sûr, il le faut !). Le problème, c’est qu’être choqué est facile. Il suffit de vivre. Il y aura donc toujours plus de raisons de museler celui qui choque que de raison de le laisser parler.
En tout cas, l’attaque de Charlie aura été un magnifique révélateur d’imbéciles.
mercredi 21 janvier 2015
Hymne à la médiocrité
Les jeunes Français doivent avoir envie de devenir milliardaires, a lancé Emmanuel Macron dans une interview accordée aux Échos, alors qu’il s’était rendu au CES (Consumer Electronics Show) à Las Vegas. “Milliardaire”… Mais que n’avait donc pas dit le ministre de l’Économie ?
La gauche est aussitôt montée au créneau, démontrant une fois encore sa médiocrité et sa vacuité économique. D’abord, la gauche de la gauche. « Ce ne sont pas quelques milliardaires de plus qui vont nous aider à sortir de la crise », a estimé Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, suivi par Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche : « Après Rebsamen, pour qui les chômeurs doivent chercher vraiment du boulot, voilà Macron, pour qui les jeunes doivent vouloir être milliardaires. » Rappelons-leur que c’est par leur travail que ces jeunes (entrepreneurs) deviendront riches et qu’à ce titre, ils auront embauché et payé des impôts.
Mêmes critiques au sein du PS : « Macron se démasque, l’homme des milliardaires, déjà que la France en a de trop et trop de pauvres en même temps », s’est écrié Gérard Filoche, que l’on imagine bien avec un couteau entre les dents. Tandis que dans le gouvernement des voix s’élevaient également : « Le rêve français, ce n’est pas forcément de devenir milliardaire… c’est que nos enfants vivent mieux que nous », a “tweeté” Fleur Pellerin, ministre de la Culture. Les fondateurs de Twitter, de Facebook ou de Google ne laissent pas penser une minute qu’ils sont malheureux… Bien curieuse sortie de l’ancienne secrétaire d’État à l’Économie numérique qui, l’année dernière, avait pourtant fait le déplacement au CES pour vanter les sociétés françaises.
Ne soyons pas dupes : derrière les réactions à la phrase d’Emmanuel Macron apparaissent en filigrane le dégoût et la haine que la gauche a pour l’ambition : pour elle, mieux vaut niveler par le bas grâce au modèle social que de s’en sortir par le haut. C’est justement parce qu’il y a eu des Bill Gates et des Steve Jobs que des centaines de jeunes ont voulu créer leur entreprise. Laissons donc juste les jeunes rêver en leur rappelant que, même pour pleurer, mieux vaut le faire dans une Rolls-Royce que dans une 2CV!
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