TOUT EST DIT

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dimanche 24 février 2013

Manuel Valls déplore "une crise de l’autorité dans notre pays"... Mais qui a vraiment un problème : la France ou la gauche ?


Le ministre de l'Intérieur Manuel Valls a estimé qu'"il y [avait] une crise de l'autorité dans notre pays" suite a une collision qui a coûté la vie à deux policiers jeudi.

Le ministre de l'Intérieur a promis qu'il ferait tout pour que les auteurs de la collision qui a coûté la vie à deux policiers, jeudi matin à Paris, soient "sévèrement" punis. "Il y a une crise de l'autorité dans notre pays", a-t-il également estimé. Que pensez-vous de ce constat ? La France a-t-elle réellement un problème avec l’autorité ?

Bertrand Vergely : La France n'a pas de problème avec l'autorité. En revanche, la gauche a un problème avec l'autorité. Cela vient des années 1968. À cette époque, un tournant idéologique s'est produit. Le gauchisme devenant l'idéologie officielle de la gauche, l'autorité a été assimilée au fascisme. Depuis, cette confusion est restée. D'où deux attitudes de la part de la gauche face à la question de l'autorité. Lorsqu'elle n'est pas au pouvoir elle accuse l'autorité. Soit elle fait honte de l'autorité, soit elle a honte de l'autorité. Il y a là un problème de culture morale. Le gauchisme et la gauche confondent autorité et arbitraire. Qui a une autorité a un pouvoir qu'il est autorisé à exercer et dont il doit rendre compte. Il n'y a dans tout cela rien d'arbitraire. Au contraire. C'est l'autorité qui nous préserve de la violence et de l'arbitraire. Quand on veut prendre le pouvoir afin d'imposer son propre arbitraire, on accuse toujours l'autorité existante. Dans le cas présent de la mort de ces deux policiers, Manuels Valls a eu les propos qu'il convient et je suis sûr que la gauche le soutient, même si je ne doute pas que certains verront une "dérive" dans ses propos. On ne quitte pas son passé gauchiste comme ça.
Alexandre Giuglaris : Une étude récente[1] montre que 86% des Français, au-delà de tout clivage politique, pense que "l’autorité est trop souvent critiquée aujourd’hui"Ce chiffre montre bien que la France n’a pas de problème avec l’autorité mais au contraire, qu’elle aspire à davantage d’autorité.
Et cela n’a rien à voir avec l’autoritarisme. Avec Max Weber, on sait que l’Etat a le monopole de la violence physique légitime, c’est-à-dire, le droit au nom de la société et dans une démocratie, de punir ceux qui ne respectent pas la loi. Quand l’Etat et notamment la Justice sont défaillants dans l’exercice de cette prérogative, la demande d’autorité ne peut que croître.
La "crise de l’autorité" ne vient donc pas de la population mais de certaines institutions qui n’assument pas suffisamment leur rôle.
Olivier Galland : D'après les enquêtes européennes concernant "les valeurs", sur un échantillon de 45 pays, la France est en 39e position dans les scores d'adhésion à l'autorité, ce qui est très haut. Dans l'UE, elle est seulement dépassée par l'Italie, le Portugal et le Royaume-Uni.
Il y a toujours eu des délinquants. Ce n'est pas parce qu'il y a des délinquants qui tuent des policiers qu'il y a une crise de l'autorité. On ne peut pas tirer d'un fait divers une considération générale. Y a-t-il une crise de l'autorité générale ? Non pas vraiment, car les enquêtes montrent en réalité que les Français en très grand nombre adhèrent de plus en plus aux valeurs d'autorité. En revanche, il y a un sentiment assez répandu qui est celui de la crise de l'autorité.
Un sondage il y a quelques années demandait aux parents s'il y avait une crise  de l'autorité : 81% d'entre eux répondaient "oui". En revanche, dans le même temps, 80% des Français ont répondu qu'ils exerçaient correctement l'autorité. La crise de l'autorité, c'est toujours chez les autres. Les mœurs se sont beaucoup assouplies, la liberté individuelle s'est accrue. Cette liberté plus grande dans la vie privée, que tout le monde revendique, est aussi source de nuisances dans la vie sociale, mais elles ne sont le fait que d'une très petite minorité.
Les violences scolaires, quand on regarde les statistiques concernent très peu d'élèves et sont concentrés dans quelques établissements. On est aussi dans une société de la communication, et ces évènements ont un impact médiatique très fort qui donne le sentiment à beaucoup de gens qu'il y a une crise de l'autorité.

Comment expliquer le problème de la France face à l'autorité ?

Bertrand Vergely : Je crois qu'il y a trois raisons à cela. La première raison vient du passé. La France a connu l'inquisition de la part du catholicisme à la fin du Moyen Age puis l'absolutisme royal, puis le centralisme jacobin et napoléonien, puis la répression de la Commune, puis le pétainisme. Elle est traumatisée par la répression du pouvoir religieux ou politique et par un conservatisme virulent qui existe au sein de la société. La seconde raison est idéologique. Dénoncer l'autorité est devenu aujourd'hui un créneau rentable politiquement et médiatiquement. La gauche et les médias s'y sont engouffrés joyeusement. Taper sur les autorités fait plaisir aux Français. Troisième raison. Nous sommes à l'heure de l'individualisme et du "je" sans frontières qui entend rejeter tout ce qui s'oppose à l'extension d'un pouvoir qu'il souhaite sans limites. Forcément, l'autorité en pâtit. Indice de cette dérive : la moindre critique est aujourd'hui assimilée à du harcèlement moral. J'exagère à peine.
Alexandre Giuglaris : Dans le domaine de la justice, la perte d’autorité a trois explications principales. Tout d’abord, il y a la répétition de discours publics qui visent à discréditer les forces de sécurité ou l’utilité de la prison.
Ensuite, il y a le refus d’assumer l’autorité et la fermeté que j’évoquais. Quand des dizaines de milliers de peines de prison sont inexécutées chaque année faute de places de prison, c’est la crédibilité de la Justice et de son autorité qui sont balayées. Et lorsque Mme Taubira vient expliquer que la solution consiste à réduire le nombre de peines de prison ou à renforcer les alternatives, alors même que les statistiques convergent toutes vers une hausse de la criminalité, on renforce la fracture entre la population et la Justice.
Enfin, tout pouvoir doit écouter les critiques qui lui sont adressées dans une démocratie. Lorsqu’une majorité de Français n’a pas confiance dans la Justice[2], cela doit conduire à un peu d’autocritique et surtout à chercher des solutions pragmatiques. L’Institut pour la Justice en apporte de nombreuses qui sont plébiscitées par les Français, là encore au-delà des clivages politiques, comme le droit d’appel pour les victimes, la construction de places de prison ou l’aggravation des sanctions à l’égard des récidivistes[3]
Olivier Galland : Le thème de l'autorité est assez facile à enfourcher quand on veut mettre en exergue des difficultés politiques, des réformes… C'est un thème plutôt de droite. On le voit bien sur l'école, il y a deux formes de conservatisme concernant l'école.  A gauche, on aura plutôt tendance à dire que tout est une question de moyens. A droite, on dira que tout repose sur l'autorité, et que si on rétablit cette dernière tout ira mieux.
L'adhésion aux valeurs d'autorité s'est renforcée depuis vingt ans. Ceci est lié à l'effacement de la culture à la fois libertaire et anti-autoritaire des années 1960. Ce pan de cette idéologie a très fortement régressé tandis que  l'adhésion à la liberté et à l'autonomie des sujets, elle, a continué de se renforcer. Nous sommes donc très, très loin de rejeter les institutions et les principes de l'autorité.

Tandis que le ministre de l’Intérieur multiplie les déclarations de fermeté, la garde des Sceaux cherche à rompre avec le consensus sécuritaire des années Sarkozy. La France est-elle schizophrène en matière de sécurité ?


Bertrand Vergely : Oui. Un fossé sépare le garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur. Quand la gauche n'était pas au pouvoir, en écoutant ses discours, je me suis demandé comment elle allait faire quand elle y accéderait. Nous y sommes. La gauche est au pouvoir et elle est bien embarrassée pour essayer de diriger le pays en étant réaliste tout en restant en phase avec les éléments totalement irréalistes de sa majorité que sont les écologistes et le Front de gauche. Il est difficile d'exercer l'autorité quand on a laissé se développer une culture anti-autorité durant des années. Forcément, quand  on exerce celle-ci on déçoit ses troupes et quand on l'exerce pas on inquiète les Français.
Alexandre Giuglaris : Il y a deux lignes qui semblent de plus en plus opposées dans le gouvernement. Manuel Valls déclare "les peines doivent être exemplaires" à la suite de la tragédie des policiers tués à Paris. Dans le même temps, Christiane Taubira, ne cesse de dire qu’il faut multiplier les alternatives à la prison.
Nouvel exemple de cet écart entre sécurité et justice : une note confidentielle de la direction centrale de la sécurité publique qui évoque une recrudescence des faits graves commis par des mineurs et un accroissement du sentiment d’impunité dû à une remise en liberté des jeunes délinquants violents. Pourtant, M. Ayrault a insisté, lors d’un récent déplacement à Bordeaux, sur la primauté de l’éducation sur la répression dans le traitement de la délinquance des mineurs. 
Le président de la République doit trancher cette question car au-delà de l’incohérence entre ces messages, il faut que les Français sachent quelle est la ligne directrice en matière de Justice.  

A l’inverse, la France, qui a une longue tradition étatique et une culture de l’homme providentiel, n’a-t-elle pas tendance à infantiliser ses citoyens ? Les excès de l’Etat providence ne font-ils pas de la France une éternelle adolescente ?

Olivier Galland : Il y a une demande d'autorité nouvelle et différente dans la population.Les Français ne demandent pas une autorité scolaire, qui n'a besoin d'aucune justification pour s'exercer, liée intrinsèquement à la fonction des personnes. Ils souhaitent une autorité qui régule mieux les tensions de la vie sociale. En travaillant avec les jeunes, on se rend compte qu'ils ne veulent plus du professeur qui fait des remarques blessantes aux élèves en classe. Par contre, ils sont demandeurs d'une autorité qui permettrait d'éviter conflits et tensions entre élèves. Ce n'est pas une autorité infantilisante, c'est une autorité régulatrice.
Quelles sont les pistes à explorer pour que la France puisse avoir une relation plus apaisée à l’autorité ? 
Bertrand Vergely : Il faut que la gauche fasse une révolution culturelle et qu'elle revienne à gauche en quittant le gauchisme. La gauche s'enracine dans un humanisme moral. Depuis des années elle est gagnée par le discours anti-humaniste, libertaire et libertin d'une partie de son intelligentsia.  Le jour où elle reprendra possession de ses racines, elle ira mieux. Il n'y a pas que la gauche qui doit faire une révolution culturelle. Nous tous en France aujourd'hui, nous ferions bien de faire une cure de dégrisement intellectuel. La question du mariage pour tous l'a montré. Les mots n'ont plus de sens. La relation entre les mots et les choses non plus. Sous prétexte de tolérance et d'égalité, on rêve. On croit que l'impossible est possible. Si nous avons des problèmes avec l'autorité c'est que le mot autorité n'a plus de sens et qu'on laisse faire. Les pistes pour retrouver le sens de l'autorité ? Il n'y en a qu'une. Que tous ceux qui ont en charge de l'exercer expliquent et éduquent quand ils font une action d'autorité. Que les médias fassent des débats sur cette question en invitant des personnalités patentées. Bref, qu'on ose prononcer ce mot sans avoir honte.
Alexandre Giuglaris : Plus l’autorité est légitime, plus la relation est apaisée. Pour être davantage soutenue, il faut que la Justice entende la demande de fermeté et d’autorité des Français. 
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[1] France 2013 : les nouvelles fractures. Enquête Ipsos pour Le Monde, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès.
[2] Baromètre de la confiance politique. Enquête Opinionway pour le Cevipof[3] Observatoire CSA / IPJ http://www.institutpourlajustice.org/wp-content/uploads/2013/01/Sondage-CSA.pdf

samedi 23 février 2013

L’économie du nazisme : une étude historique


À l’occasion de la parution d’une traduction française d’un ouvrage de référence sur le sujet, retour sur la politique économique de l’Allemagne Nazie et ses résultats sur la structure productive allemande. Adam Tooze, Le Salaire de la Destruction, Belles Lettres, 2012.
Il existe de l’histoire économique pour toutes les périodes et pour tous les pays. De l’économie babylonienne aux crises monétaires contemporaines, en passant par l’aventure des banquiers florentins du XVIe siècle, l’histoire économique embrasse l’humanité entière.
À l’évidence, pourtant, certaines données historiques sont plus polémiques, plus explosives que d’autres. En tâchant de fournir une contribution positive à sa discipline, l’historien économique est parfois contraint à explorer des faits controversés. Il peut le faire avec honte, et essayer de contourner avec élégance les problèmes évidents que son sujet d’étude a dressés devant lui, ou il peut accepter avec responsabilité la lourde charge qui lui incombe. Le livre dont il est question ici relève de la seconde catégorie.
L’historiographie sur le nazisme est abondante et le flot de publications sur le sujet reste ininterrompu depuis la fin du second conflit mondial. Pourtant, peu d’auteurs peuvent se targuer d’avoir contribué de façon profonde à l’étude du passé nazi. De ce point de vue, tout comme il faut recommander les ouvrages d’Ernst Nolte ou de Götz Aly, il faut également recommander avec insistance le dernier livre d’Adam Tooze.
Le Salaire de la Destruction n’est ni une étude sur le national-socialisme ni une histoire du NSDAP. Son but est de fournir l’analyse de l’économie sous le Troisième Reich, et sous de nombreux rapports, il y réussit fort bien. Il a surtout le mérite de mettre en évidence des tendances profondes du système économique nazi, tendances qui, pour des raisons diverses, sont souvent méconnues.
La première de ces tendances a trait au système économique lui-même. Si l’on considère les mots « socialisme » ou « communisme » comme trop marqués idéologiquement pour être employés pour la description de l’économie nazie, alors on peut proscrire leur emploi, et Adam Tooze suit cette pratique tout à fait défendable. Cette précaution ne l’empêche pas pour autant, et c’est heureux, de décrire l’économie nazie comme un système interventionniste, une économie entravée de façon majeure par les lois et les réglementations. Ainsi, Tooze fait remarquer, chiffres et règlements à l’appui, que « les premières années du régime d’Hitler virent l’imposition d’une série de contrôles sur les entreprises allemandes à un niveau sans précédent en période de paix. » (p.106)
Le livre de Tooze retrace l’évolution de la structure économique allemande, ainsi que celle des entraves que le pouvoir nazi plaça de façon croissante. Sur le plan de la fiscalité, il rappelle que la charge, notamment pour les entreprises, fut des plus lourdes. En mai 1935, par exemple, le régime introduisit une taxe progressive sur le chiffre d’affaires des entreprises, à un taux compris entre 2 et 4%. Puisque l’impôt était fixé sur le chiffre d’affaires et non sur le résultat brut de l’entreprise, il impliquait souvent que la moitié des profits devaient être payés pour cette seule taxe. Dans certains cas, note Tooze, des entreprises eurent à débourser la totalité de leurs profits de l’année uniquement pour payer ce nouvel impôt (p.93).
Fiscalité, dépense publique, réglementations, niveaux des prix et des salaires, Le Salaire de la Destructionn’ignore aucun aspect de l’économie nazie, et même sans prétention d’être exhaustif. Intéressante source de travail, l’ouvrage se révèle extrêmement stimulant, car très complet, pour tous les gourmands de la connaissance.
Il faut dire aussi que son livre vient combler un manque. Bien qu’extrêmement abondante, l’étude du passé nazi reste à ce jour lacunaire. Comme l’exprime vigoureusement Tooze, la focalisation des historiens sur certains grands aspects du Troisième Reich — et notamment l’antisémitisme et la politique génocidaire — a abouti au fait que, même aujourd’hui, « nous sommes en présence d’une historiographie à deux vitesses. Alors que notre intelligence des politiques raciales du régime et des rouages intérieurs de la société allemande sous le nazisme a été transformée au fil des vingt dernières années, l’histoire économique du régime a fort peu progressé. » Et Tooze de conclure : « L’ambition de ce livre est d’amorcer un processus de rattrapage intellectuel qui n’a que trop tardé. » (p.19)
Tel est bien l’objectif de ce brillant ouvrage : remettre l’économie au centre de l’analyse du régime hitlérien en offrant « un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens » (préface, p.20). L’intention de ce livre doit donc être saluée. Les commentateurs écrivent souvent cette phrase quand l’intention était bonne, mais que le contenu est décevant. Ce n’est pas le cas du livre d’Adam Tooze. Nous sommes face à l’œuvre sérieuse d’un grand historien, une œuvre qui mérite d’être lue et appréciée dans cette perspective.

Tapie, bon mari

Tapie, bon mari


Qu’on n’aille pas lui chercher des poux dans la tête ou pire, des arrière-pensées. L’acteur qui joua dans “Vol au-dessus d’un nid de coucou” se pose désormais en héros racinien. Le jour n’est pas plus pur que le fond de son cœur. S’il devient patron de presse, à 70 ans, c’est uniquement par passion journalistique.
Hier, une nouvelle fois, Bernard Tapie s’appliquait à nier toute velléité électorale. Sondage à l’appui, pourtant, 40 % des Marseillais le plébiscitent pour les municipales. Ils gardent un si bon souvenir du président de l’OM. Un peu escroc, d’accord, passé par la case prison… mais quoi ! Pour régner sur le Vieux-Port, mythologie locale oblige, mieux vaut un affranchi qu’un cave.
La cité phocéenne lui tend les bras, il la repousse. Ce serait un cas de divorce. Il préfère rester avec sa femme que ses ambitions, jadis, ont déjà tant fait souffrir. On n’échange pas le bail de 40 ans d’amour contre un simple mandat d’élu. Et puis, la politique est un monde “dégueulasse” où règne “l’hypocrisie”. Tapie, modèle d’intégrité et de franchise, jure qu’il n’y mettra plus les pieds. À moins d’une raison impérieuse : “Si Marseille, demain matin, se trouvait sur le point de passer au Front national, je me poserais la question…” Vu les scores du FN dans les Bouches-du-Rhône, on dirait bien que le pseudo-retraité s’apprête à rempiler. Quand il s’agit de sauver la démocratie, la patrie peut toujours compter sur Nanard le magnifique…

Tristes confirmations

Tristes confirmations


C’était malheureusement attendu : la France restera en stagnation cette année avec, au mieux, une croissance microscopique de 0,1 %. Et le déficit budgétaire atteindra 3,7 % et davantage en 2014, sans oublier une nouvelle hausse du chômage. Néanmoins, Paris devrait éviter les sanctions (pour déficit non réduit) prévues par les accords européens et s’asseoir en compagnie de Madrid (plus quelques autres) sur le banc des sursitaires sous surveillance rapprochée. Ce qui n’est guère glorieux.
Certes, à l’exception évidente de l’Allemagne – croissance de 0,5 %, déficit prévu de 0,2 % en 2013 après un excédent budgétaire de 0,2 % en 2012 –, toutes les grandes économies de la zone euro sont dans la même situation au niveau de la croissance.
Reste à connaître, autrement que par des annonces phare, les nouvelles décisions à prendre pour redresser la barre. Franchement, elles ne peuvent plus être d’ordre fiscal. La vis est déjà serrée à fond, au risque d’étrangler la consommation indispensable pour maintenir l’activité. À l’Etat avec ses dépendances subventionnées par nos impôts de se serrer la ceinture. Mais certainement pas aux dépens des services publics vitaux, bien que des privatisations ou des désengagements ne soient plus à exclure, du moins pour 2014.
L’optimiste dira que les prédictions économiques ressemblent fort à certaines prévisions météorologiques : l’imprévu n’est pas… prévu. Faut-il alors croire au miracle, à un grand retournement de la conjoncture internationale qui entraînerait l’Europe dont la France ? Il y a surtout le pessimiste qui voit s’amonceler de nouveaux nuages. Par exemple sur les Etats-Unis où la dangereuse politique de la planche à billets pour « racheter » chaque mois 70 milliards de dette publique ne peut pas continuer indéfiniment. Cet artifice pousse les taux du long terme au plus bas. Les Etats de l’euro vertueux profitent de la situation en obtenant, grâce à leur monnaie forte, des prêts avantageux sur les marchés financiers. Or le jour où les Américains changeront de politique, au nom de leurs seuls intérêts et pour éviter l’explosion d’une nouvelle « bulle », les taux regrimperont. Et tant pis pour les surendettés obligés de toujours emprunter pour assurer leurs fins de mois !
Une autre crainte porte sur les élections italiennes, demain et lundi. À défaut de prendre le pouvoir, une forte opposition « bunga-bunga » et populiste pourrait empêcher la formation d’un gouvernement stable dans la ligne des réformes Monti. Sans solides assises en Italie, la crise de l’euro reprendra, ajoutant d’autres problèmes au vrai grand problème « made in France ».

Stopper la gangrène

Stopper la gangrène


Pour une fois, la métaphore, un peu répugnante, n’est pas le fait du journaliste. Elle est de la plume du numéro 1 de la filière viande française, Dominique Langlois. «Notre filière subit, depuis plusieurs années, les effets d’une crise sans précédent qui gangrène progressivement ses différents maillons», déplore le président d’Interbev.
À la veille du Salon de l’agriculture, l’interprofession bovine et ovine a rendu public le fruit de ses états généraux. La filière avait bien entendu prévu que ses travaux trouvent un écho dans les travées de la «plus grande ferme de France» à la porte de Versailles, qui présente toujours un échantillon du meilleur de l’élevage français. Il ne pouvait anticiper la collision de son raisonnable pot-au-feu de propositions avec la folie médiatico-politique du hachis bœuf-cheval.
L’affaire, à la dimension plus européenne que française, servira-t-elle le dessein des éleveurs hexagonaux? Ce n’est pas sûr. En tout cas, ce bouton de fièvre incontrôlable invite à accorder plus d’attention aux risques qui pèsent sur cette branche immémoriale de l’économie française: plus de 19 millions de vaches, premier cheptel d’Europe, 5,8 millions de brebis, 25 000 juments de trait… Et les hommes, bien sûr, près de 90 000 éleveurs, 50 000 salariés, 20 000 boucheries artisanales. Sans oublier nos paysages et notre culture alimentaire, témoins sidérés du désastre annoncé.
L’interprofession a dressé sans complaisance la liste de maux connus: réduction des troupeaux, stagnation des revenus, démographie vieillissante des éleveurs, faiblesse des marges de la transformation – sans doute la vraie raison de la dérive observée avec effarement par les Français ces dernières semaines. Plus grave encore, le désamour prononcé des consommateurs les plus jeunes pour les produits carnés, avec des baisses de 13 à 15% de la consommation depuis 2003. Volontariste, Dominique Langlois invite les professionnels à «être acteurs de leur propre croissance». Et bien avant cela, de toute urgence, médecins de leur propre guérison.