TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO
Affichage des articles dont le libellé est Daniel Fortin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Daniel Fortin. Afficher tous les articles

mardi 8 mars 2011

Femmes oubliées

Tout compte fait, quel triste symbole que cette journée du 8 mars consacrée aux femmes ! Quelle démonstration du pénible sur-place de nos sociétés si masculines, tout justes capables d'évacuer en vingt-quatre heures un débat qui, au-delà de l'élémentaire justice, engage pourtant l'avenir même de nos économies. Ne parlons pas ici de ces opportunes études censées démontrer à quel point les entreprises dirigées par une femme sont plus rentables que celles gouvernées par un mâle dominant. Evacuons aussi la stérile affirmation apparue au lendemain de la crise, prétendant qu'une plus grande mixité dans les structures de régulation mondiale nous aurait permis d'éviter le chaos des crédits « subprime ». De si maigres arguments ne valent que par leur impuissance à embrasser le problème, et encore plus à le résoudre. Il est, en revanche, beaucoup plus pertinent de se demander pourquoi, en France, 80 % des salariés ne gagnant même pas le SMIC sont des femmes. Ou encore pourquoi ces mêmes femmes, alors qu'elles représentent désormais 60 % des diplômés de l'enseignement supérieur, ne totalisent que 11 % des cadres dirigeants. Imputer cette réelle fracture à une discrimination active d'entreprises dirigées par les hommes est abusif. Chacun sent que le sujet principal est ailleurs. Il tient à la permanence d'une représentation sociale de la femme qui, inconsciemment, n'a pas vraiment varié, même si les générations plus jeunes affirment être en progrès dans la répartition des tâches. Jugée plus apte qu'un homme à s'occuper de ses enfants ou de sa famille, la femme reste enfermée dans un schéma institutionnel qui, sur le plan professionnel tout au moins, la dessert. Il ne faut pas chercher ailleurs le terrible blocage qui conduit les femmes à former le gros du bataillon des travailleurs précaires, tout comme il leur interdit de franchir en nombre les portes des directions d'entreprise ou d'administration. Située au 13 e rang de l'Union européenne pour le taux de l'emploi des femmes ou encore au 65 e rang mondial pour le nombre de femmes députés, la France ne peut se satisfaire de scores aussi médiocres et finalement coûteux pour les finances publiques. Un premier pas a été franchi avec l'adoption de la loi imposant un quota de 40 % de femmes dans les conseils d'administration des grandes entreprises en 2017. C'est un tout petit pas, mais au moins, il existe.

lundi 21 février 2011

Le moment DSK


Peut-il encore dire non ? Et sinon, pourquoi n'a-t-il pas dit oui plus tôt ? Au terme d'une folle quinzaine marquée par un intense pilonnage médiatique, la candidature de Dominique Strauss-Kahn à la présidence de la République s'installe avec de plus en plus d'évidence dans les « milieux autorisés » chers à Coluche, y compris chez ceux qui, il y a quelques jours encore, doutaient de la réelle détermination du patron de FMI. Même si chacun connaît les contraintes de ses fonctions internationales, qui lui interdisent de s'exprimer sur ses propres ambitions politiques, il est tout de même permis de s'interroger sur la trace que laissera cette interminable séquence de communication dans la campagne du désormais presque candidat. Si l'on admet qu'une aventure présidentielle se construit sur le long terme, qu'elle se fonde sur la rencontre d'une ambition et d'une vision pour son pays, il est à craindre que les tergiversations réelles ou feintes de DSK ne servent pas son camp politique. Face à un Parti socialiste dont la moitié des militants portent encore les stigmates du marxisme, on aurait pu rêver que le premier candidat ouvertement social-démocrate qui défendra ses couleurs se déclare plus tôt. On aurait pu imaginer, par exemple, que, au lieu de s'envoler pour Washington, Dominique Strauss-Kahn tente de s'emparer du parti, le façonne à sa main, le prépare aux échéances électorales à l'aide d'un programme clair au lieu de le laisser à ses sempiternelles divisions, malgré tout le talent de Martine Aubry pour éteindre ici et là les incendies. Plutôt que de prendre des chemins de traverse, DSK aurait peut-être été mieux inspiré d'aller droit au but, de rassembler autour de lui une gauche adulte, responsable et tenant le langage de vérité que lui-même a assumé dans toutes les capitales du monde sous le confortable dossard du FMI.


L'avenir dira si, en termes de stratégie électorale, l'entrée en lice tardive de Dominique Strauss-Kahn a été ou non la bonne tactique. Pour l'heure, on ne peut s'empêcher de voir dans les événements des derniers jours une certaine précipitation face à un calendrier des primaires du PS qui ne lui était guère favorable et face à des sondages qui, il y a quelques jours, laissaient filtrer un début d'agacement dans l'opinion devant son acharnement à ne pas décider. Aujourd'hui, le voici contraint d'accélérer le calendrier qu'il s'était fixé.

mardi 8 février 2011

Eléphant blanc


Dès l'intitulé, le ver était dans le fruit. « L'arme anti-Google » : ainsi parlait-on, à l'époque, de Quaero, le moteur de recherche européen. C'était en 2006. Cinq ans plus tard, ce projet à 200 millions d'euros a plutôt pris l'allure d'un « éléphant blanc », un mirage comme seule la technostructure de l'innovation française sait en produire. Conçu dans un accès de pompidolisme industriel dont notre pays est coutumier depuis la disparition de son inspirateur, dont on célèbre cette semaine le centenaire, Quaero souffre incontestablement des stigmates de sa naissance. Annoncé en 2006, dans la foulée de la fameuse Agence de l'innovation industrielle voulue par Jean-Louis Beffa, l'ex-patron de Saint-Gobain, et mise en place par Jacques Chirac, alors à l'Elysée, Quaero est le fruit d'une pensée aussi implacable que verticale qui, si on la résume, tient en une phrase : en France, seuls les grands groupe sont capables de donner l'impulsion en matière de recherche. Libres à eux, ensuite, d'offrir leur sillage aux PME qui voudront bien s'y engouffrer. C'est ainsi que naquit Quaero confié à Thomson, devenu Technicolor, qui coordonne encore le programme. Bien malin qui peut prédire aujourd'hui ce qu'il adviendra de cette belle architecture pyramidale qui réunit 300 chercheurs et à laquelle participent pas moins d'une trentaine de structures organisées autour de cinq projets applicatifs. C'est le propre de ce genre de structure que de générer sa propre inertie, laquelle finit par devenir sa meilleure protection. Quant au fait de savoir si les résultats obtenus sont à la hauteur des moyens engagés, c'est une autre affaire. Pour l'heure, gardons à Quaero le bénéfice du doute. Et n'y voyons que l'avatar d'une période semble-t-il révolue. Depuis sa fusion avec Oséo en 2008, l'Agence pour l'innovation industrielle a sombré, emportant avec elle cette idée surannée d'une R&D dirigée par quelques grands paquebots industriels donneurs d'ordre. Les succès d'un Microsoft, d'un Google, d'un Apple ou, plus récemment, d'un Facebook, sont là pour montrer que les idées venues d'en bas ne sont pas nécessairement légères ou sans avenir. L'une des conditions de leur réussite est de leur donner les moyens de prospérer plutôt que de confisquer de trop rares ressources au profit de quelques grands groupes déjà établis.

mardi 1 février 2011

Le piège des 35 heures


Pas touche aux 35 heures ! Non, ça n'est pas une banderole cégétiste qui le proclame, mais bel et bien un cortège de DRH interrogés par nos soins. Ni réforme ni contre-réforme, rien, si ce n'est un peu de stabilité dans des lois sociales - et fiscales -dont les couches se superposent dangereusement au gré des alternances politiques ou des jaillissements conceptuels de telle ou telle vedette politique en devenir. Depuis 2003, date de sa création, le dispositif a été amendé à cinq reprises par le législateur. Qui dit mieux ? Et au profit de qui ? Car le plus intéressant dans la résurgence de ce débat, c'est que, pour une fois, les entreprises n'ont rien demandé. Non pas qu'après l'avoir combattue à son origine, nos dirigeants se sont soudain convertis à la philosophie des 35 heures. Bien des années après, bon nombre d'entre eux affrontent encore les conséquences d'un texte tombé du ciel, porteur de désorganisation et auquel ils n'étaient pas préparés. Mais, vaille que vaille, ils ont su s'adapter, trouvant dans la modération salariale, l'allégement des charges sociales et l'annualisation du temps de travail des compensations au texte qualifié en son temps de « scélérat » par ses contempteurs. Vouloir à tout prix donner le coup de grâce à un dispositif qui n'est déjà plus que l'ombre de lui-même, c'est, dans le contexte actuel, prendre un risque considérable pour un bénéfice très hypothétique. Au sortir d'une crise économique éprouvante et d'une réforme des retraites harassante, les partenaires sociaux n'ont à l'évidence plus l'énergie d'endosser la disparition pure et simple d'un tel symbole, dont l'empreinte, qu'on s'en réjouisse ou non, marque bien des accords péniblement négociés et signés dans les entreprises. Et, dans l'état actuel des carnets de commandes, rien ne prouve qu'une fois le bouchon des 35 heures résorbé, l'activité s'en trouverait dopée. Alors, ne rien faire ? Dans l'état actuel de la compétitivité française comme de nos finances publiques, ce serait une faute. Il faudra bien, un jour, se pencher sur l'efficacité des quelque 22 milliards d'euros d'allégements de charges sociales consentis aux entreprises ou sur le manque à gagner pour l'Etat de la défiscalisation des heures supplémentaires. Mais il faudra prendre son temps et surtout le faire en bonne intelligence avec les acteurs du terrain.

mardi 25 janvier 2011

Fringants revenants


Toyota premier, General Motors deuxième. Qui aurait parié sur un palmarès aussi conservateur au firmament de l'industrie automobile ? L'an dernier, le constructeur japonais se débattait encore au milieu d'une désastreuse polémique sur la qualité de ses voitures, ponctuée par une campagne de rappels sans précédent de ses véhicules. Et il s'en faut de peu qu'un autre revenant, General Motors, en faillite à l'été 2009, ne vole au leader japonais la première place du podium 2010. Auteur d'un retour triomphal en Bourse en novembre, le géant de Detroit est la preuve - décidément bien vivante -que toute crise économique, aussi virulente soit-elle, peine à briser la formidable digue dressée devant elle par l'inertie de cette industrie à haute intensité en capital. Belle leçon d'humilité pour tous les commentateurs qui avaient conclu un peu vite à la disparition programmée de la construction automobile à la papa et de ses vieux champions. Dans un secteur où le temps de développement d'un produit vedette est d'au moins cinq ans, où les creux de la gamme succèdent aux bosses de la conjoncture et vice versa, la messe ne se dit pas en un an. Il faudra donc patienter encore quelques années pour savoir si, à part Chrysler absorbé par Fiat, la grande bourrasque de 2008 a fait ou non de nombreuses victimes.

jeudi 30 décembre 2010

L'université relancée

Au 1 er janvier 2011, 73 universités sur 83 auront adopté un statut autonome, conformément à la loi dite LRU votée en 2007, qui fut, à n'en pas douter, l'une des premières manifestations tangibles de la volonté de Nicolas Sarkozy d'en finir avec le mythe d'une France impossible à réformer. En confiant aux établissements le soin de gérer leurs finances, leurs ressources humaines, voire de devenir propriétaires de leurs murs, en simplifiant leur gouvernance par plus de pouvoirs confiés à leurs présidents, l'Etat a eu le mérite de prendre à bras-le-corps un dossier brûlant, trop longtemps laissé en jachère par une classe politique toujours marquée par le syndrome de 1968 et la peur du jeune. Le prix de cet immobilisme est terrible : en dix ans, le nombre de bacheliers s'inscrivant en fac dès l'obtention de leur diplôme a chuté de la moitié à un tiers. Et chacun sait que dans les ménages aisés, la seule stratégie éducative qui vaille consiste à détourner ses enfants des universités au profit d'écoles payantes ou de filières courtes. Si l'on y ajoute la floraison de formations privées dont beaucoup ont pour seule vocation d'apaiser l'angoisse des parents quitte à ponctionner leur pouvoir d'achat, voici belle lurette que, dans la vie réelle, la marchandisation de l'enseignement a pris le pas sur le pseudo-égalitarisme défendu par les nostalgiques d'une période révolue. Fallait-il, au nom de cette évolution, laisser mourir une université qui n'a jamais eu en France la place qu'elle occupe dans d'autres pays et s'en remettre aux grandes écoles, les seules qui fascinent vraiment nos dirigeants et dont ils sont issus pour la plupart ? Fallaitil au contraire lui donner les moyens de se battre ? C'est cette dernière option qu'a choisie ce gouvernement. Bien sûr, il est trop tôt pour dire si la réforme actuelle porte en elle les germes d'un vrai renouveau. Les plus libéraux de ses contempteurs peuvent regretter qu'elle soit restée à mi-chemin, omettant par exemple d'introduire une sélection officiellement assumée alors qu'un nombre croissant de facs la pratiquent en sous-main. Les plus « progressistes » pourront regretter que l'on ne se soit pas attaqué aux droits d'inscription en les rendant proportionnels aux revenus des foyers. Les plus sceptiques, notamment les grands profs d'université, pourront à bon droit s'interroger sur l'impact de l'autonomie sur la qualité du savoir transmis et de la recherche. Comme toujours en France, on pourra tout dire de cette réforme, sauf qu'elle a enfin le mérite de prendre le problème en face : oui, l'université, comme la plupart des activités autrefois couvées des yeux par la puissance publique, est entrée dans la compétition mondiale. Avant de s'interroger sempiternellement sur sa réelle vocation, la moindre des choses était de lui donner les moyens de survivre.

mardi 2 novembre 2010


La malédiction des réformateurs


Si l'on en croit les sondages, les élections de mi-mandat qui se déroulent ce soir aux Etats-Unis devraient se solder par un échec cuisant pour Barack Obama. Le Parti démocrate devrait perdre sa majorité à la Chambre des représentants et si le score s'annonce plus incertain, rien ne dit que le Sénat ne tombera pas, lui aussi, aux mains des républicains. Dans l'hypothèse où un tel scénario se confirme, cela signifie que le président américain ne pourra plus conduire de réformes majeures jusqu'à la fin de son mandat. Pire, celles qu'il a déjà engagées, comme la refonte de l'assurance-maladie, visant à donner une couverture santé à 45 millions d'Américains qui en sont dépourvus, pourraient tout simplement être vidées de leur substance, faute d'obtenir les crédits nécessaires d'un Congrès devenu hostile. S'il n'est pas le premier président à perdre les « mid terms », un tel revers laisse songeur lorsqu'on se souvient de l'élan populaire entourant l'élection de Barack Obama en 2008. Au-delà même de l'immense émotion suscitée par l'arrivée d'un homme noir à la Maison-Blanche, somme toute classique dans une démocratie encore très attachée au mythe de l'homme providentiel, le nouveau président, élu avec 52 % des suffrages, soit plus de 60 millions de voix en sa faveur, avait acquis une légitimité et un mandat clairs pour appliquer son programme. Deux ans et une crise plus tard, l'opinion s'est retournée et Barack Obama est à son tour victime de la malédiction des réformateurs, la même que vivent en ce moment même Nicolas Sarkozy en France et, dans une moindre mesure, Angela Merkel en Allemagne. La réforme de la santé américaine comme celle des retraites en France ne s'appliqueront que dans plusieurs années, ce qui interdit à leurs concepteurs d'en tirer le moindre bénéfice. Au contraire, les bouleversements qu'elles imposent au corps social au moment où elles sont décidées coûtent très cher aux dirigeants qui les ont portées. Lors de la campagne de 2007, le candidat Sarkozy, en privé, résumait d'une formule ce paradoxe qu'il avait largement anticipé : « Je suis élu, je fais les réformes et je m'en vais. » Même s'il sera candidat, comme Obama, à un deuxième mandat, se pose une question de fond : le temps des réformes structurelles est-il compatible avec celui d'une opinion de plus en plus consumériste ? Autrement dit, un homme disposant d'un mandat politique de quatre ou cinq ans a-t-il aujourd'hui les moyens de conduire le programme pour lequel il a été élu sans le payer du prix de sa non-réélection ? Si l'on admet que les grandes démocraties abordent un long cycle de restructurations majeures de leurs organisations sociales, la question méritait d'être posée.

mardi 26 octobre 2010

La nouvelle vie de Sony

Le Walkman fut aux années 1980 ce que l'iPod est au nouveau siècle : mieux qu'un produit, une icône, le symbole d'une génération aspirant à la mobilité individuelle. Le fruit, aussi, d'une géniale intuition, celle d'Akio Morita, mythique patron de Sony, qui sut imposer à ses troupes incrédules cette rupture majeure de l'électronique grand public. A l'ère du numérique, l'arrêt de sa commercialisation au Japon, annoncée hier, ne mériterait que quelques larmes d'incorrigibles nostalgiques si elle n'était riche en leçons. La première, c'est le formidable raccourcissement du temps de l'innovation. Il a fallu trente ans à Sony pour écouler 220 millions de Walkman, là où neuf petites années seulement ont été nécessaires à Apple pour vendre 250 millions d'iPod. Deuxième leçon : contrairement à ce qu'on peut entendre ici où là, il y a une vie après l'innovation triomphante. Le vrai succès du Walkman n'a duré que vingt ans, détrôné par l'iPod au tournant de l'an 2000. Depuis, Sony, l'« Apple » d'autrefois, n'a plus jamais fait la course en tête, quel que soit le segment de marché sur lequel il opère. Pourtant, dix ans plus tard, au prix, il est vrai, de lourdes restructurations, le groupe japonais est toujours là malgré les noirs oracles de ses détracteurs. A défaut de surprendre encore ses clients, il a au moins eu le mérite de les conserver par la richesse de son offre et la qualité de ses produits, ce qui n'est déjà pas si mal. Troisième leçon, la force de la marque. Aujourd'hui, le meilleur capital de Sony est précisément son label, dans lequel il investit au moins autant que dans ses produits. Cette différenciation repose sur une attitude de bon sens : dans l'univers ultra-concurrentiel qui est celui de la high-tech, le maintien du leadership à tout prix à coups d'innovations permanentes est une bataille perdue d'avance. Un jour viendra où Apple, talonné par des concurrents plus agiles que lui, sera confronté au même défi de la longévité. Insensiblement, le groupe a déjà anticipé cette évolution. S'il continue encore à surprendre par ses produits, il a surtout fini par imposer un univers esthétique qui n'appartient qu'à lui. C'est, à coup sûr, son meilleur viatique pour l'avenir.

vendredi 15 octobre 2010

Grève tactique

Nouvelle manifestation contre la réforme des retraites samedi, appel à la mobilisation le mardi suivant, les syndicats ne désarment pas. Pourtant, la question porte moins sur la durée d'un mouvement déclenché le 12 octobre que sur la façon d'arrêter un conflit, qui, de fait, tourne en rond. Le plus paradoxal est de constater que cette interrogation n'est pas seulement celle de l'exécutif, mais aussi et surtout celle d'états-majors syndicaux qui, jusqu'à récemment, n'ont jamais donné le sentiment de pousser les feux en direction d'une grève dure. Une attitude réaliste, liée à deux grandes séries de raisons que Bernard Thibault comme François Chérèque ont parfaitement identifiées. La première, c'est la redoutable efficacité de l'arsenal de dissuasion désormais dressé contre toute contestation longue, à savoir le service minimum dans les transports et le non-paiement des jours de grève. Il faut y ajouter l'enjeu spécifique de cette réforme pour l'avenir politique de Nicolas Sarkozy, qui lui interdit tout renoncement, limitant du même coup le pouvoir d'inflexion des grévistes. Deuxième série de raisons, la stratégie propre des syndicats, et singulièrement celle de la CGT. Bernard Thibault a compris depuis longtemps que l'avenir de son organisation ne réside plus dans la seule défense de ses bastions publics, qui lui fournissent encore un tiers de ses militants mais ne représentent plus que 5 % de la population active. S'il veut accroître ses parts de marché dans le secteur privé, seule voie d'avenir pour la CGT, il lui faut impérativement donner un visage moins radical à son syndicat. Tout se passe comme si les deux leaders restaient persuadés au fond d'eux-mêmes qu'ils ne gagneront pas sur le front des retraites. D'où une attitude ambiguë, ni outrancière ni modérée, qui donne leur caractère si étrange aux grèves du moment. Leur souci est avant tout de conserver un capital de crédibilité pour rebondir le moment venu sur le mécontentement. Car il ne faut pas s'y tromper : si la grève patine, voire décroît, le mouvement social, lui, reste puissant, comme en témoigne le nombre de manifestants mardi dernier, qui ne devrait guère diminuer les jours prochains. Un tremplin dont les syndicats pourraient se servir pour obtenir l'ouverture de négociations sur d'autres dossiers. La question des salaires, par exemple, pourrait rapidement resurgir dans le débat national, après deux années de disette imposées par la crise. Cette tactique n'est pas infaillible et reste soumise aux aléas de la rue. Les rassemblements lycéens, qui ont donné lieu à leurs premiers incidents, ou le blocage des raffineries pourraient faire voler en éclats cette subtile tactique qui n'est rien d'autre qu'une nouvelle preuve de la faiblesse de la médiation sociale dans notre pays.

jeudi 14 octobre 2010

Les illusions du
« made in France »


Le Premier ministre a présenté les grandes orientations du programme de reconquête du marché intérieur […] [qui] soutiendra les projets valorisant les ressources et faisant appel aux qualifications nationales. » Nous sommes le 2 décembre 1981. Vingt-huit ans et une désinflation compétitive plus tard, on peut lire sur le site du gouvernement qu' « il est important d'inciter les producteurs à être plus responsables et transparents sur l'origine géographique des produits qu'ils vendent » et qu'il entend promouvoir le marquage « made in France ».
Quand l'industrie va mal, l'excès d'importations est incriminé, en phase avec une opinion écrasante des Français. Selon une enquête Sofres réalisée du 30 au 31 mars dernier, seulement un Français sur dix considérait que la priorité des entreprises françaises était de résister à la concurrence internationale en produisant dans des localisations à bas coût. A l'inverse, 88 % des sondés répondaient que la priorité était de produire en France et que le rôle de l'Etat était d'encourager cela par des aides à la relocalisation et un label « made in France ».
L'origine des produits a plusieurs dimensions. Laissons de côté les produits ayant une origine géographique contrôlée ne représentant qu'une petite partie de notre consommation. Pour tout le reste, se pose avant tout une question de sécurité, de qualité, d'innocuité. Des normes sanitaires et techniques gèrent le commerce international de ces biens, et l'Europe est en ce domaine bien équipée ; le « made in France » n'apporte ici aucune garantie supplémentaire. La deuxième dimension est le coût de transport des produits et plus généralement le contenu carbone de notre consommation, malheureusement difficile à établir. La troisième dimension est sociale : les conditions de travail sont généralement moins bonnes dans les pays à bas coûts. Mais ici l'action la plus directe est d'imposer aux distributeurs une plus grande attention à ces aspects. Enfin, la dernière dimension concerne l'activité industrielle en France et l'emploi.
Le tout nouvel Observatoire du fabriqué en France a relevé que, en dix ans la part des produits fabriqués en France avait reculé dans le marché intérieur tandis que les producteurs français perdaient des parts de marché à l'exportation, de telle sorte que le rapport de la production à la consommation domestique s'était dégradé. En réalité, le problème est bien plus complexe, et cela n'a pas échappé au rapport Jego sous-titré « En finir avec la mondialisation anonyme ». Il se pourrait bien que les produits français ne soient pas français, qu'il y ait tromperie sur la marchandise en quelque sorte. L'Observatoire relève ici que, sur dix ans, la part des composants importés dans la production en France a augmenté aux dépens de la valeur ajoutée en France. Ce que l'Observatoire relève fort justement n'est ni nouveau ni isolé. Les résultats récemment présentés par la Commission américaine pour le commerce international (Usitc) montrent que, au niveau mondial et en moyenne, un peu plus de 20 % de la valeur des exportations revient à des importations intermédiaires. Le chiffre le plus élevé est celui du Mexique (50 %) et le plus bas celui de l'Europe (environ 15 %). Cette estimation intègre le fait qu'une partie de nos importations comprend… de la valeur ajoutée nationale, qui doit être décomptée.
En réalité, le problème est l'exportation. Dans la mesure où la France ne représente que 5 % du revenu - et donc de la demande -au niveau mondial, l'équation de l'emploi industriel est finalement fort complexe : comment convaincre les consommateurs étrangers d'acheter des produits fabriqués, au moins pour partie, en France ? De nombreuses marques françaises attestent d'un savoir-faire, d'une qualité, d'une innovation les rendant attractives sur les marchés les plus dynamiques. Plus généralement, c'est la qualité des produits et la capacité à les offrir dans des conditions compétitives qui sont gages de succès pour les économies à hauts revenus. N'oublions pas que le succès commercial allemand à l'exportation s'appuie sur une qualité ressentie élevée et sur l'importation croissante de composants en provenance de pays à plus bas coûts de salaires.
On se rappelle que, surfant avec humour sur l'opinion française, un constructeur automobile avait fait la promotion de ses véhicules en France avec le slogan « made in quality ». A défaut d'être grammaticalement correcte, cette formule résume l'orientation nécessaire de notre politique industrielle.

Lionel Fontagné est professeur à l'Ecole d'économie de Paris (université Paris-I) et membre du Cercle des économistes.