lundi 11 novembre 2013
Le vrai problème, ce ne sont pas les populismes
vendredi 18 mai 2012
Ecouter ce cri qui monte depuis Athènes
Au lieu de traiter les responsables grecs comme des parias et
leurs électeurs comme des pestiférés, les dirigeants européens,
allemands en tête, feraient mieux de les écouter. Car à force de faire
prévaloir les exigences de l’économie sur la démocratie, ils sapent les
fondements de l’Union.
Combien de fois avons-nous entendu les dirigeants insinuer de manière ténébreuse : "Vous ne souhaitez pas, n'est-ce pas, subir le destin de la Grèce ?” La sortie de la zone euro n'est pas prévue par les traités, mais elle peut être subrepticement intimée, facilitée. En réalité, Athènes est déjà tombée dans la zone crépusculaire de la non-Europe, elle est déjà le loup-garou invoqué pour effrayer les enfants.
Les vraies racines du mal ignorées
Peut-être la sécession grecque est-elle inévitable, mais faisons au moins la lumière sur les vraies raisons : si c'est inéluctable, ce n'est pas parce que le sauvetage est trop coûteux, mais parce que la démocratie est entrée en conflit avec les stratégies qui devaient prétendument sauver le pays. Lors des élections du 6 mai, la majorité des votants ont rejeté la pilule d'austérité que le pays avale depuis deux ans sans succès et qui, au contraire, précipite la Grèce dans une récession funeste pour la démocratie. Une récession qui rappelle Weimar, avec des coups d'Etat militaires à l'horizon. Contraints de repartir aux urnes en l'absence d'accord entre les partis, les électeurs réaffirmeront leur rejet et donneront encore plus de poids à la gauche radicale, le parti Syriza d'Alexis Tsipras. Et encore une fois, les clichés proliféreront : Syriza est une puissance néfaste, contraire à l'austérité et à l'Union, et Tsipras est dépeint comme l'antieuropéen par excellence.
La réalité est tout autre. Tsipras ne veut pas sortir de l'euro, ni de l'Union. Il demande une autre Europe, exactement comme François Hollande. Il sait que 80 % des Grecs veulent garder la monnaie unique, mais pas de cette manière, pas avec ces politiciens nationaux et européens qui les ont appauvris, tout en ignorant les vraies racines du mal : la corruption des partis dominants, l'Etat et les services publics esclaves de la politique, les riches épargnés [par l’austérité]. Tsipras est la réponse à ces maux et pourtant, personne ne veut se griller en discutant avec lui. Pas même Hollande, qui a refusé de rencontrer le leader du Syriza lorsque celui-ci s'est précipité à Paris après les élections.
Et avez-vous entendu les gauches européennes, qui prétendent avoir la solidarité dans le sang, soutenir Georges Papandréou quand il affirmait qu'il fallait européaniser la crise grecque pour trouver la solution ? Qui avait pris au sérieux les paroles qu'il avait adressées aux Verts allemands en décembre, après sa démission du poste de Premier ministre ? L'idée qu'il avait exposée reste aujourd'hui encore la meilleure solution pour sortir de la crise : "Aux Etats membres, la rigueur ; à l'Europe, les politiques nécessaires de croissance".
Les paroles de Papandreou sont restées lettre morte : comme s'il était honteux d'écouter un Grec de nos jours. Comme s'il n'y avait aucune conséquence à la désinvolture ébahie avec laquelle on transforme en paria le pays qui a donné naissance à la démocratie et on analyse de manière impitoyable les dégénérations : l'oligarchie, le règne des marchés qui se traduit par la plutocratie, la liberté avec laquelle la loi et la justice sont méprisées.
L'expulsion d'Athènes, un échec de l'Europe
Si nous avions un minimum de mémoire, nous comprendrions mieux l'âme grecque. Nous comprendrions l'écrivain Nikos Dimou quand il exprime dans ses aphorismes le malheur d'être grec : "Le peuple grec ressent le poids terrible de son propre héritage. Il a saisi le niveau surhumain de perfection auquel sont liées les paroles et les formes des anciens. Cela nous accable : plus nous sommes fiers de nos ancêtres (sans les connaître), plus nous sommes inquiets pour nous-mêmes". Ceux qui évoquent les racines chrétiennes de l'Europe en oublient les racines grecques et l'enthousiasme avec lequel Athènes, une fois sortie de la dictature des colonels en 1974, a été accueillie en Europe en tant que pays symboliquement essentiel.
Ce que nos dirigeants ne disent pas, c'est que l'expulsion d'Athènes ne sera pas uniquement le fruit de son échec. Ce sera l'échec de l'Europe, une sale histoire d'impuissance volontaire. Nous n'avons pas su conjuguer les nécessités économiques et celles de la démocratie. Nous n'avons pas été capables, même en rassemblant nos ressources et notre intelligence, de surmonter la première ruine exemplaire des vieux États nation. L'Europe n'a pas fait bloc comme le fit le secrétaire au Trésor Alexander Hamilton au sortir de la guerre d'indépendance américaine, quand il décréta que le gouvernement central allait assumer les dettes de chaque Etat, les unissant ainsi en une fédération forte. L'Europe n'a pas fait de la Grèce une affaire européenne. Elle n'a pas vu le lien entre les crises de l'économie, de la démocratie, de la nation et de la politique. Pendant des années, elle a fait la cour à un establishment grec corrompu et aujourd'hui, la voilà bouche bée devant un peuple qui rejette les responsabilités de ce désastre.
Cet éloignement entre Union et démocratie, entre Nous et Eux, aura des conséquences douloureuses. Leur mort serait un peu la nôtre, mais il manque dans ce déclin la connaissance de soi qu'Athènes nous a enseignée. Ce n'est pas la mort grecque qu'Ajax le Grand invoque dans l'Iliade* : "Un brouillard noir nous enveloppe tous, les hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité les fils des Akhaiens ; rends-nous la clarté, que nos yeux puissent voir ; et si tu veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du moins à la lumière !"
*Iliade (XVII 645- 647)
jeudi 23 février 2012
Expulser la Grèce, un remède pire que le mal
Pousser la Grèce hors de la zone euro, dresser un mur pour s’en protéger et construire l’Europe fédérale ? L’idée semble séduire certains dirigeants européens. Mais elle ne réglerait pas la crise, et le prix à payer serait la fin de notre culture commune, prévient l’éditorialiste Barbara Spinelli.
Nous nous sommes trop facilement habitués à dire que, après tout, la faillite grecque n’est pas le désastre que nous redoutions depuis tant d’années. Que ce mal incurable, il suffit de l’éloigner, et donc de couper Athènes de la zone euro comme on pratique une appendicectomie.
Comme la ligne Maginot construite par les Français pour se protéger des attaques allemandes dans les années 1920 et 1930, le pare-feu évoque l’univers fermé de la clinique et de la guerre : le mirage d’un mur inviolable rassure, même si nous connaissons le destin de la ligne de défense française. Elle est tombée d’un coup. L’historien Marc Bloch a parlé d’une "étrange défaite" parce que la débâcle avait eu lieu dans les esprits avant que ne tombe la ligne Maginot, "dans les arrière-gardes de la société civile et de la politique" avant le front.
Personne ne croit à ce pare-feu illusoire
En réalité, personne ne croit à ce pare-feu illusoire qui nourrit l’imagination en affaiblissant la raison. Sinon, l’Union européenne n’aurait pas pris la décision, le 21 février, de consentir un énième prêt colossal à la Grèce. Sinon, nul ne penserait à doter l’Union d’une nouvelle architecture : plus fédérale, sous la houlette d’un gouvernement européen auquel les Etats membres délègueraient davantage de souveraineté.Les choses avancent lentement, et nul ne s’attelle au nœud du problème (à savoir les ressources dont disposera l’Union pour mener à bien un programme d’investissement efficace).
Il y a des jours où l’on a l’impression que les "grands" gouvernements attendent la faillite grecque pour construire l’Union qu’ils disent vouloir. Telle est la thèse avancée par l’économiste Kenneth Rogoff, interviewé par le Spiegel : une fois qu’Athènes aura été expulsée de l’Union, les Etats-Unis d’Europe pourront mener plus rapidement à bien ce qu’ils ont prévu, grâce à la crise. Mais une nouvelle Union pourra-t-elle vraiment émerger sur les cendres de la Grèce ? Et de quelle Union s’agira-t-il sans la pression de la crise grecque ?
Pour l’heure, Athènes est dans la tourmente et multiplier les plans à court terme fragilise la zone euro et l’idée même d’une Europe solidaire dans l’adversité. Cette dernière aura du mal à former une fédération si le premier acte consiste à jeter à la baille les pays qui ne s’en sortent pas. Si l’opération "pare-feu" n’est pas indolore pour la Grèce, elle ne l’est pas non plus pour l’Europe.
C’est ce que Mario Blejer et Guillermo Ortiz, deux anciens banquiers centraux d’Argentine et du Mexique, ont écrit dans les colonnes de The Economist en rappelant aux Européens le coût de la faillite de Buenos Aires en 2002, et les différences entre l’effondrement argentin et celui qui est redouté en Grèce. L’Argentine a en effet connu six années de croissance après la dévaluation du peso et sa désindexation du dollar, mais le monde ne traversait pas la récession qu’il traverse actuellement.
Le redressement de la situation financière a été étalé sur une dizaine d’années, et le peso existe encore. A l’inverse, la drachme n’existe plus, et sa réintroduction serait un coup terrible pour le pays (les dettes grecques étant libellées en euros, comment les rembourser avec une drachme dévaluée ?). Enfin, ajoutent les banquiers centraux, on a oublié la courte vue du Fonds monétaire international et la dureté du krach argentin.
Une rancoeur pleine d'agressivité
Comment se fait-il que l’Europe aille aussi mal ? Est-ce l’économie qui vacille, sa classe politique est-elle malade, à moins que ce ne soit sa culture ? En réalité, les trois chancellent, et l’Europe sortira de cette épreuve renforcée ou bien dégénèrera, selon les remèdes appliqués simultanément aux trois maux – l’économie, la culture, la politique.Sur le plan culturel, nous faisons un bond en arrière de 90 ans dans nos rapports entre Européens. En écoutant les citoyens, on a l’impression de revenir aux schémas nationaux des années 1920 et 1930. Une rancœur pleine d’agressivité reprend racine. Depuis des mois, les unes des journaux grecs dépeignent les dirigeants allemands comme des nazis.
Dans le même temps, Athènes déterre la question des réparations de guerre que Berlin doit encore payer à l’Europe occupée par Hitler. C’est oublier l’épisode de 1945, lorsque nous avons réaccordé notre confiance à la nation allemande et que nous avons entrepris d’unifier l’Europe. Cette confiance avait une signification précise, y compris financière.
Les réparations de guerre, qui avaient été la malédiction de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et l’avaient plongée dans la dictature, ne devaient plus exister (Israël étant un cas à part).
Ce que nous avons accordé à l’Allemagne en 1945, pour des raisons stratégiques, et parce que la culture politique avait changé, nous ne sommes pas capables de l’accorder aujourd’hui à la Grèce. Les erreurs d’Athènes ne sont pas des crimes, et pourtant la Grèce doit expier en plus de payer. Même ses élections sont vues d’un mauvais œil.
Les réparations qui lui sont demandées sont sévères et engendrent colère et ressentiment. Manifestement, on ne voit pas quelles raisons stratégiques pourraient motiver le maintien de la Grèce en Europe : il faudrait pour cela avoir une vision du monde, et la culture actuelle n’est plus celle des années 1945-1950.
Cette régression a des effets désastreux sur la politique. Comment une Europe fédérale peut-elle émerger si s’impose une culture déconnectée des enseignements que les Européens ont tirés de deux guerres mondiales ? Le choix d’un président comme Joachim Gauck, en Allemagne, est une bonne nouvelle, car la population allemande a contribué à ce climat de suspicion, même s’il n’est pas toujours injustifié. L’Europe a besoin de citoyens éclairés, et non de boucs émissaires.
Elle a besoin d’un croissance différente, commune, et non d’années de récessions, d’hostilités intestines, de vacillements de la démocratie. Sinon, elle est vouée à connaître à son tour une "étrange défaite", née dans les arrière-gardes de la société civile avant de se déclarer dans la ligne de défense mise en place le long des murs anti-contagion.
Le plan de sauvetage grec : "Une illusion"
Sigmund Freud a écrit : 'Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles et de nous permettre d'éprouver à leur place des sentiments de satisfaction. Aussi devons-nous nous attendre à ce qu'elles en viennent un jour à se heurter contre la réalité, et le mieux que nous ayons à faire, c'est d'accepter leur destruction sans plaintes ni récriminations.'
L'Europe et l'UE vont bientôt "se heurter à la réalité". La réalité du dernier sauvetage grec est qu'il enlise le pays de plus en plus profondément. Et avec une économie grecque qui se contracte toujours plus, les roues de ce sauvetage vont finir par se décrocher.
jeudi 23 juin 2011
Les citoyens ont droit à la vérité
Mais la cécité n’explique qu’en faible partie une rébellion qui vise non seulement les politiques, mais les formes de comportement (et donc l’éthique) des gouvernements : leur navigation à courte vue, agrippée au prochain vote ou sondage, leur vocation à dissimuler les comptes publics chancelants, à ne pas dire la vérité sur l’immigration ou sur les déficits, à accuser la presse, les Banques centrales, l’Europe, tous suspectés de propager de mauvaises nouvelles.On répond à la crise par la transparence des informations
L´Italie est en ce domaine aux avant-postes. Depuis son retour au gouvernement, Silvio Berlusconi répète le même refrain : le naufrage est dans vos têtes, bande de défaitistes : nous nous en sortons mieux que tant de pays vertueux. Le 20 juin, il a déclaré que "la crise n’est pas finie". Il n’en n’avait jamais annoncé le commencement.N’oublions pas qu’une des initiatives les plus intéressantes des "indignés" espagnols concerne l’information. Elle a été prise par le professeur de sciences politiques Antòn Losada, et elle s’intitule "Sin preguntas no hay cobertura" (#sinpreguntasnocobertura sur Twitter, "sans questions pas de couverture" médiatique). Des milliers de journalistes y ont adhéré. Si une conférence de presse n’admet pas ces empêcheurs de tourner en rond, elle sera boycottée et le pouvoir restera seul avec ses promesses chancelantes.
C’est le signe que dans ces révoltes, il y a une demande, pressante, de vérité et de justice. On ne répond pas à la crise en imposant aux citoyens de se serrer davantage la ceinture et en instillant dans le peuple des peurs incongrues ; on répond par la transparence des informations : sur les impôts que l’on ne peut baisser, sur la faible démographie qui ne pourra être freinée que par l’immigration, sur ces ingrédients de la croissance que sont la justice, la légalité, le mérite, le prix que peuvent payer les riches et les plus fortunés.
Dans son éditorial du 15 juin, Nikos Konstandaras, le directeur du quotidien grec Kathimerini, parle du "charme impossible de la solitude" : l’illusion que si les Etats ferment les yeux au lieu de se confronter à l’Europe, au monde, aux marchés, la crise n’éclatera pas. Certes les marchés sont des bêtes étranges : ils peuvent se déchaîner jusqu’à l’hystérie — ils ont soif de sang. Ils ont la vue courte, mais ils n’anticipent pas complètement les catastrophes au hasard : ils tirent une instantanée des gouvernements à un instant T, et ils en tirent leurs conclusions. Ils sont notre deuxième tribunal, au côté des urnes électorales.
Une res publica qui dépasse nos frontières
Se cacher n’est pas une politique, pas plus que de se faire passer pour des Etats souverains qui décident seuls, et d’ignorer l’existence d’un espace public européen envers lequel nous sommes responsables au même titre que nous le sommes envers la nation. Il existe désormais une res publica qui dépasse nos frontières, qui a ses règles, et dont les dirigeants ne sont pas des émanations des gouvernements mais qui répondent à des institutions plus vastes.Prenons l’exemple de la nomination de Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Un choix irréprochable, mais qui a été de la manière la plus brouillonne et archaïque : en échange de cette nomination, Nicolas Sarkozy a demandé que soit libéré pour Paris un siège à l’exécutif de la BCE et Berlusconi lui a offert en échange la tête de Lorenzo Bini Smaghi [membre du directoire de la BCE], comme si ce dernier était un homme à lui, et non pas un dirigeant de l’Union.
Le mandat de Lorenzo Bini Smaghi, élu en 2005 pour huit ans, se termine le 31 mai 2013 et il ne peut être révoqué ni par les Etats membres, ni par des accords entre ces Etats. Ce n'est pas à lui que cette gifle s'adresse mais aux institutions européennes auxquelles va sa loyauté. L’affaire crée en outre un précédent inquiétant : chaque gouvernement pourra désormais décider de soustraire mandats et règles à la juridiction européenne. La violation du traité de Maastricht, justifiée par une soi-disant "règle non écrite entre les Etats", est manifeste.
Le besoin d'une Commission européenne autonome
Là encore, les informations transparentes et la reconnaissance de l’espace public européen ont fait défaut. De même qu’il n’y a pas de transparence sur les impôts qu’il est impossible de baisser, sur l’immigration dont nous avons besoin, économiquement et démographiquement.Ces équivoques sont en grande partie imputables à l’Union européenne, à l’inertie de ses dirigeants, soumis aux Etats membres. Encore une fois, le parler vrai ne se fait guère entendre, et c’est par un excès de rapports d’obligeance et une déférence absurde envers les grands pays que l´Europe se retrouve confrontée aux banqueroutes actuelles, écrit l’ancien commissaire européen Mario Monti dans un article très éclairant dans le Financial Times du 21 juin. Il y a tant de questions sur lesquelles l’Union pourrait faire valoir sa parole, à commencer par les missions de guerre, abusivement dites "de paix".
Une Commission européenne autonome, consciente de son autorité, saurait réagir à tous ces événements (affaire Bini Smaghi, dettes souveraines, guerres) comme au temps de Walter Hallstein. Le premier chef de l’exécutif de Bruxelles n’avait pas hésité à réfuter les exigences de De Gaulle, à la fin des années 1960, au nom de la naissante res publica européenne. Il fut un "perdant désigné", mais il y a des défaites qui sauvent — si on veut bien les sauver — les institutions humiliées.













