TOUT EST DIT

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lundi 11 novembre 2013

Le vrai problème, ce ne sont pas les populismes


Qualifier de populistes et réactionnaires tous les mouvements de rébellion qui se manifestent ici ou là, ne sert qu’à camoufler les racines du problème : ce n’est pas la colère de ses citoyens qui menace l'UE telle qu’elle est aujourd’hui, mais la réticence des gouvernements à lui déléguer leur souveraineté.
Je souhaite la naissance de l’Europe fédérale et la sauvegarde de la monnaie unique. Dans le cas contraire, nous aurions, à la place de l’UE quantité de petits états sans grandeur mais non sans abjection, non plus amis mais plus que jamais vassaux de la puissance américaine. Nous retournerions à la case départ : vaincus à cause de nos nationalismes, comme nous l’avons été dans les guerres du XXe siècle.
Pourquoi ne cesse de croître en Europe une humanité si mécontente, si dégoutée, qui alimente l’extrême droite et les partis eurosceptiques ? L’appeler populiste ou réactionnaire serait s’arrêter au seuil des “pourquoi” sans se demander ce qui est à l’origine de ce cri. Y répondre ne sert d’ailleurs à rien, si les protestations et les propositions, si dissemblables les unes des autres, sont évacuées comme un épais grumeau qui obstruerait on ne sait quel progrès.
Évacuer la problème par le mépris et le refus revient à ignorer que l’Europe d’aujourd’hui distille des poisons chroniques. Il ne suffit pas, à la manière performative des actuels gouvernements, d’invoquer son nom pour qu’elle existe. Cela revient à camoufler ce qui est pourtant évident : nationalisme et conservatisme sont des maux qui affligent les instances dirigeantes elles-mêmes et le élites des États de l’Union. Là aussi, il faut oser aller au delà des mots. Le mot “fédération” n’est plus tabou — à part en France.
Evoqué à droite et à gauche, il n’est pas pour autant suivi d’actions concrètes telles que la mutualisation de la dette publique, une croissance alimentée par les eurobond et par des ressources financiaires européennes bien plus consistantes que celles d’aujourd’hui. Ni surtout d’un Parlement européen avec de nouveaux pouvoirs et une Constitution commune qui soit l’expression de ses citoyens. Bref, une Europe qui soit pour eux un refuge en ces temps d’angoisse et non pas le bastion qui protège une oligarchie endogame de puissants qui se couvrent les uns les autres.

Peuples souverains

Une austérité qui accentue la pauvreté et les inégalités, un Pacte de stabilité qu’aucun parlement n’a pu discuter : telle est l’Europe qui veut se débarrasser des populismes
L'Europe telle qu’elle est n’est pas menacée par la colère (de droite comme de gauche) de ses citoyens. Elle est menacée par des gouvernements réticents à déléguer des souverainetés nationales non seulement feintes, mais usurpées, vu qu’en démocratie, les souverains, ce sont les peuples. Si la crise de 2007-2008 tourmente l’Europe au delà de toute mesure, c’est en raison de ces distorsions. Une austérité qui accentue la pauvreté et les inégalités, un Pacte de stabilité qu’aucun parlement n’a pu discuter : telle est l’Europe qui veut se débarrasser des populismes. C’est la misère grecque. C’est la corruption des gouvernements qu’alimentent inégalités et fausse stabilité.
Le cas des gauches radicales en Grèce est exemplaire. Syriza, une coalition de mouvements citoyens et de groupements de gauche, a été qualifiée d’anti-européenne et populiste, lors des deux élections de mai et juin 2012. Les chancelleries européennes s’étaient alors mobilisées, décrivant Syriza comme le monstre à abattre. Berlin avait menacé de fermer les robinets des aides. Mais ni Syriza ni Alexis Tsipras qui est à sa tête, ne sont anti-européens. Ils demandent une autre Europe. Et c’est cela qui épouvante l'establishment.
Le 20 septembre, quand il a présenté son programme auKreisky Forum de Vienne, Alexis Tsipras ha surpris ceux qui l’avaient couvert de boue. Il a dit que l’architecture de l’euro et les plans de sauvetage ont démoli l’Union, au lieu de panser ses plaies. Il a rappelé la crise de 1929 et sa gestion selon les dogmes néo-libéraux. Exactement comme aujourd’hui. “Les gouvernements nièrent que l’architecture de leurs projets était aberrante, insistant sur l’austérité et prônant simplement la relance des exportations".

Crise européenne et corruption

Le résultat fut, dans le Sud de l’Europe, la misère et l’avènement du fascisme et celui du nazisme en Europe centrale et du nord"*. C’est la raison pour laquelle L’union doit être refaite de A à Z. il Reprenant les propositions des syndicats allemands, Syriza propose un Plan Marshall pour l'Europe, une véritable union bancaire, une dette publique gérée de manière centralisée par la Banque centrale européenne et un programme d’investissements publics massifs lancé par l’UE.
Mais Alexis Tsipras dénonce aussi ce que personne n’ose pointer du doigt : le lien entre la crise européenne et les démocraties corrompues d’Athènes et de nombreux pays du Sud. "Notre cleptocratie a noué les alliances solides avec les élites européennes", a-t-il dit, et leur entente se nourrit de mensonges sur les fautes des Grecs ou des Italiens, sur les salaires trop élevés et sur ces États trop généreux. Ces mensonges “servent en effet à déplacer la faute des faiblesses nationales des épaules des cleptocrates sur celles du peuple qui travaille dur".
C’est une alliance qui ne se heurte plus à aucune opposition depuis que la gauche classique a adopté, dans les années 1990, les dogmes néolibéraux. Une grande partie de la population s’est ainsi retrouvée sans représentants. Disparus, démissionnaires, punis par une politique d’austérité à l’allure d’exercice militaire. C’est cette partie — une majorité, si l’on compte également les abstentionnistes — qui proteste contre l’Europe.

Elites consanguines

Parfois elle rêven d’un retour irréel aux monnaies et aux souverainetés nationales ; parfois, elle réclame une autre Europe, qui n’oublie pas le cri des pauvres, elle qui avait su l’entendre entre l’après-guerre et la fin des années 1970. Voilà ce que dit Tsipras. Et en Italie, Beppe Grillo, dans ses discours chaotiques, dit à peu près la même chose.
Si rien ne bouge, l’Europe ne sera plus un abri, mais un bâtiment où les citoyens seront exposés à tous les vents. Administré par des élites consanguines, elle ressemble de plus en plus au Bureau des lettres mortes gardé par Bartleby le scribouillard, dans la nouvelle [Bartleby, une histoire de Wall Street, éditions Amsterdam, 2007] d’Herman Melville. C’est à force de compiler et de jeter à la corbeille des milliers et des milliers de lettres envoyées et jamais remises à leurs destinataires que Bartleby en vient à opposer à toute demande et à tout ordre, avec un calme cadavérique, son refus impavide : ”I’d rather not” — "Je préférerais ne pas".

vendredi 18 mai 2012

Ecouter ce cri qui monte depuis Athènes

Au lieu de traiter les responsables grecs comme des parias et leurs électeurs comme des pestiférés, les dirigeants européens, allemands en tête, feraient mieux de les écouter. Car à force de faire prévaloir les exigences de l’économie sur la démocratie, ils sapent les fondements de l’Union.

Nous nous habituons tellement vite aux clichés que nous n'en voyons plus les effets pervers, et nous les répétons machinalement, comme si c'étaient des vérités irréfutables, alors que leur rôle est justement de nous remettre dans les rangs. Le danger de suivre le même chemin que la Grèce, par exemple : c'est désormais devenu le mot d'ordre qui nous transforme tous en spectateurs ahuris d'un rite de pénitence, où l'on sacrifie le bouc émissaire pour le bien collectif. Le différent, le difforme, n'a pas de place dans notre cité. Et si les nouvelles élections qui viennent d'être convoquées ne donnent pas la majorité voulue par les partenaires, le destin hellénique sera tout tracé.
 Combien de fois avons-nous entendu les dirigeants insinuer de manière ténébreuse : "Vous ne souhaitez pas, n'est-ce pas, subir le destin de la Grèce ?” La sortie de la zone euro n'est pas prévue par les traités, mais elle peut être subrepticement intimée, facilitée. En réalité, Athènes est déjà tombée dans la zone crépusculaire de la non-Europe, elle est déjà le loup-garou invoqué pour effrayer les enfants.
Les vraies racines du mal ignorées 
Peut-être la sécession grecque est-elle inévitable, mais faisons au moins la lumière sur les vraies raisons : si c'est inéluctable, ce n'est pas parce que le sauvetage est trop coûteux, mais parce que la démocratie est entrée en conflit avec les stratégies qui devaient prétendument sauver le pays. Lors des élections du 6 mai, la majorité des votants ont rejeté la pilule d'austérité que le pays avale depuis deux ans sans succès et qui, au contraire, précipite la Grèce dans une récession funeste pour la démocratie. Une récession qui rappelle Weimar, avec des coups d'Etat militaires à l'horizon. Contraints de repartir aux urnes en l'absence d'accord entre les partis, les électeurs réaffirmeront leur rejet et donneront encore plus de poids à la gauche radicale, le parti Syriza d'Alexis Tsipras. Et encore une fois, les clichés proliféreront : Syriza est une puissance néfaste, contraire à l'austérité et à l'Union, et Tsipras est dépeint comme l'antieuropéen par excellence.
La réalité est tout autre. Tsipras ne veut pas sortir de l'euro, ni de l'Union. Il demande une autre Europe, exactement comme François Hollande. Il sait que 80 % des Grecs veulent garder la monnaie unique, mais pas de cette manière, pas avec ces politiciens nationaux et européens qui les ont appauvris, tout en ignorant les vraies racines du mal : la corruption des partis dominants, l'Etat et les services publics esclaves de la politique, les riches épargnés [par l’austérité]. Tsipras est la réponse à ces maux et pourtant, personne ne veut se griller en discutant avec lui. Pas même Hollande, qui a refusé de rencontrer le leader du Syriza lorsque celui-ci s'est précipité à Paris après les élections.
Et avez-vous entendu les gauches européennes, qui prétendent avoir la solidarité dans le sang, soutenir Georges Papandréou quand il affirmait qu'il fallait européaniser la crise grecque pour trouver la solution ? Qui avait pris au sérieux les paroles qu'il avait adressées aux Verts allemands en décembre, après sa démission du poste de Premier ministre ? L'idée qu'il avait exposée reste aujourd'hui encore la meilleure solution pour sortir de la crise : "Aux Etats membres, la rigueur ; à l'Europe, les politiques nécessaires de croissance".
Les paroles de Papandreou sont restées lettre morte : comme s'il était honteux d'écouter un Grec de nos jours. Comme s'il n'y avait aucune conséquence à la désinvolture ébahie avec laquelle on transforme en paria le pays qui a donné naissance à la démocratie et on analyse de manière impitoyable les dégénérations : l'oligarchie, le règne des marchés qui se traduit par la plutocratie, la liberté avec laquelle la loi et la justice sont méprisées.
L'expulsion d'Athènes, un échec de l'Europe
Si nous avions un minimum de mémoire, nous comprendrions mieux l'âme grecque. Nous comprendrions l'écrivain Nikos Dimou quand il exprime dans ses aphorismes le malheur d'être grec : "Le peuple grec ressent le poids terrible de son propre héritage. Il a saisi le niveau surhumain de perfection auquel sont liées les paroles et les formes des anciens. Cela nous accable : plus nous sommes fiers de nos ancêtres (sans les connaître), plus nous sommes inquiets pour nous-mêmes". Ceux qui évoquent les racines chrétiennes de l'Europe en oublient les racines grecques et l'enthousiasme avec lequel Athènes, une fois sortie de la dictature des colonels en 1974, a été accueillie en Europe en tant que pays symboliquement essentiel.
Ce que nos dirigeants ne disent pas, c'est que l'expulsion d'Athènes ne sera pas uniquement le fruit de son échec. Ce sera l'échec de l'Europe, une sale histoire d'impuissance volontaire. Nous n'avons pas su conjuguer les nécessités économiques et celles de la démocratie. Nous n'avons pas été capables, même en rassemblant nos ressources et notre intelligence, de surmonter la première ruine exemplaire des vieux États nation. L'Europe n'a pas fait bloc comme le fit le secrétaire au Trésor Alexander Hamilton au sortir de la guerre d'indépendance américaine, quand il décréta que le gouvernement central allait assumer les dettes de chaque Etat, les unissant ainsi en une fédération forte. L'Europe n'a pas fait de la Grèce une affaire européenne. Elle n'a pas vu le lien entre les crises de l'économie, de la démocratie, de la nation et de la politique. Pendant des années, elle a fait la cour à un establishment grec corrompu et aujourd'hui, la voilà bouche bée devant un peuple qui rejette les responsabilités de ce désastre.
 Cet éloignement entre Union et démocratie, entre Nous et Eux, aura des conséquences douloureuses. Leur mort serait un peu la nôtre, mais il manque dans ce déclin la connaissance de soi qu'Athènes nous a enseignée. Ce n'est pas la mort grecque qu'Ajax le Grand invoque dans l'Iliade* : "Un brouillard noir nous enveloppe tous, les hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité les fils des Akhaiens ; rends-nous la clarté, que nos yeux puissent voir ; et si tu veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du moins à la lumière !"
*Iliade (XVII 645- 647)




jeudi 23 février 2012

Expulser la Grèce, un remède pire que le mal

Pousser la Grèce hors de la zone euro, dresser un mur pour s’en protéger et construire l’Europe fédérale ? L’idée semble séduire certains dirigeants européens. Mais elle ne réglerait pas la crise, et le prix à payer serait la fin de notre culture commune, prévient l’éditorialiste Barbara Spinelli.
Nous nous sommes trop facilement habitués à dire que, après tout, la faillite grecque n’est pas le désastre que nous redoutions depuis tant d’années. Que ce mal incurable, il suffit de l’éloigner, et donc de couper Athènes de la zone euro comme on pratique une appendicectomie.

L’important est d’éviter la contagion, et ce n’est pas un hasard que l’on parle de pare-feu au sujet du nouveau fonds de sauvetage européen, car un pare-feu sert à protéger les systèmes informatiques contre les intrusions : ceux qui restent à l’intérieur seront sauvés de ceux qui, frappés de disgrâce, sont en train de passer par-dessus bord.
Comme la ligne Maginot construite par les Français pour se protéger des attaques allemandes dans les années 1920 et 1930, le pare-feu évoque l’univers fermé de la clinique et de la guerre : le mirage d’un mur inviolable rassure, même si nous connaissons le destin de la ligne de défense française. Elle est tombée d’un coup. L’historien Marc Bloch a parlé d’une "étrange défaite" parce que la débâcle avait eu lieu dans les esprits avant que ne tombe la ligne Maginot, "dans les arrière-gardes de la société civile et de la politique" avant le front.

Personne ne croit à ce pare-feu illusoire

En réalité, personne ne croit à ce pare-feu illusoire qui nourrit l’imagination en affaiblissant la raison. Sinon, l’Union européenne n’aurait pas pris la décision, le 21 février, de consentir un énième prêt colossal à la Grèce. Sinon, nul ne penserait à doter l’Union d’une nouvelle architecture : plus fédérale, sous la houlette d’un gouvernement européen auquel les Etats membres délègueraient davantage de souveraineté.
Les choses avancent lentement, et nul ne s’attelle au nœud du problème (à savoir les ressources dont disposera l’Union pour mener à bien un programme d’investissement efficace).
Il y a des jours où l’on a l’impression que les "grands" gouvernements attendent la faillite grecque pour construire l’Union qu’ils disent vouloir. Telle est la thèse avancée par l’économiste Kenneth Rogoff, interviewé par le Spiegel : une fois qu’Athènes aura été expulsée de l’Union, les Etats-Unis d’Europe pourront mener plus rapidement à bien ce qu’ils ont prévu, grâce à la crise. Mais une nouvelle Union pourra-t-elle vraiment émerger sur les cendres de la Grèce ? Et de quelle Union s’agira-t-il sans la pression de la crise grecque ?
Pour l’heure, Athènes est dans la tourmente et multiplier les plans à court terme fragilise la zone euro et l’idée même d’une Europe solidaire dans l’adversité. Cette dernière aura du mal à former une fédération si le premier acte consiste à jeter à la baille les pays qui ne s’en sortent pas. Si l’opération "pare-feu" n’est pas indolore pour la Grèce, elle ne l’est pas non plus pour l’Europe.
C’est ce que Mario Blejer et Guillermo Ortiz, deux anciens banquiers centraux d’Argentine et du Mexique, ont écrit dans les colonnes de The Economist en rappelant aux Européens le coût de la faillite de Buenos Aires en 2002, et les différences entre l’effondrement argentin et celui qui est redouté en Grèce. L’Argentine a en effet connu six années de croissance après la dévaluation du peso et sa désindexation du dollar, mais le monde ne traversait pas la récession qu’il traverse actuellement.
Le redressement de la situation financière a été étalé sur une dizaine d’années, et le peso existe encore. A l’inverse, la drachme n’existe plus, et sa réintroduction serait un coup terrible pour le pays (les dettes grecques étant libellées en euros, comment les rembourser avec une drachme dévaluée ?). Enfin, ajoutent les banquiers centraux, on a oublié la courte vue du Fonds monétaire international et la dureté du krach argentin.

Une rancoeur pleine d'agressivité

Comment se fait-il que l’Europe aille aussi mal ? Est-ce l’économie qui vacille, sa classe politique est-elle malade, à moins que ce ne soit sa culture ? En réalité, les trois chancellent, et l’Europe sortira de cette épreuve renforcée ou bien dégénèrera, selon les remèdes appliqués simultanément aux trois maux – l’économie, la culture, la politique.
Sur le plan culturel, nous faisons un bond en arrière de 90 ans dans nos rapports entre Européens. En écoutant les citoyens, on a l’impression de revenir aux schémas nationaux des années 1920 et 1930. Une rancœur pleine d’agressivité reprend racine. Depuis des mois, les unes des journaux grecs dépeignent les dirigeants allemands comme des nazis.
Dans le même temps, Athènes déterre la question des réparations de guerre que Berlin doit encore payer à l’Europe occupée par Hitler. C’est oublier l’épisode de 1945, lorsque nous avons réaccordé notre confiance à la nation allemande et que nous avons entrepris d’unifier l’Europe. Cette confiance avait une signification précise, y compris financière.
Les réparations de guerre, qui avaient été la malédiction de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et l’avaient plongée dans la dictature, ne devaient plus exister (Israël étant un cas à part).
Ce que nous avons accordé à l’Allemagne en 1945, pour des raisons stratégiques, et parce que la culture politique avait changé, nous ne sommes pas capables de l’accorder aujourd’hui à la Grèce. Les erreurs d’Athènes ne sont pas des crimes, et pourtant la Grèce doit expier en plus de payer. Même ses élections sont vues d’un mauvais œil.
Les réparations qui lui sont demandées sont sévères et engendrent colère et ressentiment. Manifestement, on ne voit pas quelles raisons stratégiques pourraient motiver le maintien de la Grèce en Europe : il faudrait pour cela avoir une vision du monde, et la culture actuelle n’est plus celle des années 1945-1950.
Cette régression a des effets désastreux sur la politique. Comment une Europe fédérale peut-elle émerger si s’impose une culture déconnectée des enseignements que les Européens ont tirés de deux guerres mondiales ? Le choix d’un président comme Joachim Gauck, en Allemagne, est une bonne nouvelle, car la population allemande a contribué à ce climat de suspicion, même s’il n’est pas toujours injustifié. L’Europe a besoin de citoyens éclairés, et non de boucs émissaires.
Elle a besoin d’un croissance différente, commune, et non d’années de récessions, d’hostilités intestines, de vacillements de la démocratie. Sinon, elle est vouée à connaître à son tour une "étrange défaite", née dans les arrière-gardes de la société civile avant de se déclarer dans la ligne de défense mise en place le long des murs anti-contagion.

Vu d'Irlande

Le plan de sauvetage grec : "Une illusion"

L'économiste irlandais David McWilliams n'est pas convaincu par le plan de sauvetage grec de 130 milliards d'euros décidé le 21 février. Dans The Irish Independent, il rappelle que :
Sigmund Freud a écrit : 'Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles et de nous permettre d'éprouver à leur place des sentiments de satisfaction. Aussi devons-nous nous attendre à ce qu'elles en viennent un jour à se heurter contre la réalité, et le mieux que nous ayons à faire, c'est d'accepter leur destruction sans plaintes ni récriminations.'
L'Europe et l'UE vont bientôt "se heurter à la réalité". La réalité du dernier sauvetage grec est qu'il enlise le pays de plus en plus profondément. Et avec une économie grecque qui se contracte toujours plus, les roues de ce sauvetage vont finir par se décrocher.


jeudi 23 juin 2011

Les citoyens ont droit à la vérité

La crise a mis à nu les tromperies et les subterfuges en politique, mais les dirigeants européens continuent à nier les évidences. Seule la franchise et le courage de dire les choses pourrait sauver l’Europe, assure l'éditorialiste Barbara Spinelli. 

Au fur et à mesure que se multiplient les crises et les banqueroutes des Etats, grandissent en Europe les révoltes des indignés : en Grèce, en Espagne, et aussi en Italie où la faillite n’est pour l’heure qu’une menace. Les gouvernements ont tendance à ne voir que le côté noir des révoltes : la pénible prise de conscience de la réalité, la colère quasi aveugle.
Mais la cécité n’explique qu’en faible partie une rébellion qui vise non seulement les politiques, mais les formes de comportement (et donc l’éthique) des gouvernements : leur navigation à courte vue, agrippée au prochain vote ou sondage, leur vocation à dissimuler les comptes publics chancelants, à ne pas dire la vérité sur l’immigration ou sur les déficits, à accuser la presse, les Banques centrales, l’Europe, tous suspectés de propager de mauvaises nouvelles.

On répond à la crise par la transparence des informations

L´Italie est en ce domaine aux avant-postes. Depuis son retour au gouvernement, Silvio Berlusconi  répète le même refrain : le naufrage est dans vos têtes, bande de défaitistes : nous nous en sortons mieux que tant de pays vertueux. Le 20 juin, il a déclaré que "la crise n’est pas finie". Il n’en n’avait jamais annoncé le commencement.
N’oublions pas qu’une des initiatives les plus intéressantes des "indignés" espagnols concerne l’information. Elle a été prise par le professeur de sciences politiques Antòn Losada, et elle s’intitule "Sin preguntas no hay cobertura" (#sinpreguntasnocobertura sur Twitter, "sans questions pas de couverture" médiatique). Des milliers de journalistes y ont adhéré. Si une conférence de presse n’admet pas ces empêcheurs de tourner en rond, elle sera boycottée et le pouvoir restera seul avec ses promesses chancelantes.
C’est le signe que dans ces révoltes, il y a une demande, pressante, de vérité et de justice. On ne répond pas à la crise en imposant aux citoyens de se serrer davantage la ceinture et en instillant dans le peuple des peurs incongrues ; on répond par la transparence des informations : sur les impôts que l’on ne peut baisser, sur la faible démographie qui ne pourra être freinée que par l’immigration, sur ces ingrédients de la croissance que sont la justice, la légalité, le mérite, le prix que peuvent payer les riches et les plus fortunés.
Dans son éditorial du 15 juin, Nikos Konstandaras, le directeur du quotidien grec Kathimerini, parle du "charme impossible de la solitude" : l’illusion que si les Etats ferment les yeux au lieu de se confronter à l’Europe, au monde, aux marchés, la crise n’éclatera pas. Certes les marchés sont des bêtes étranges : ils peuvent se déchaîner jusqu’à l’hystérie — ils ont soif de sang. Ils ont la vue courte, mais ils n’anticipent pas complètement les catastrophes au hasard : ils tirent une instantanée des gouvernements à un instant T, et ils en tirent leurs conclusions. Ils sont notre deuxième tribunal, au côté des urnes électorales.

Une res publica qui dépasse nos frontières

Se cacher n’est pas une politique, pas plus que de se faire passer pour des Etats souverains qui décident seuls, et d’ignorer l’existence d’un espace public européen envers lequel nous sommes responsables au même titre que nous le sommes envers la nation. Il existe désormais une res publica qui dépasse nos frontières, qui a ses règles, et dont les dirigeants ne sont pas des émanations des gouvernements mais qui répondent à des institutions plus vastes.
Prenons l’exemple de la nomination de Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Un choix irréprochable, mais qui a été de la manière la plus brouillonne et archaïque : en échange de cette nomination, Nicolas Sarkozy a demandé que soit libéré pour Paris un siège à l’exécutif de la BCE et Berlusconi lui a offert en échange la tête de Lorenzo Bini Smaghi [membre du directoire de la BCE], comme si ce dernier était un homme à lui, et non pas un dirigeant de l’Union.
Le mandat de Lorenzo Bini Smaghi, élu en 2005 pour huit ans, se termine le 31 mai 2013 et il ne peut être révoqué ni par les Etats membres, ni par des accords entre ces Etats. Ce n'est pas à lui que cette gifle s'adresse mais aux institutions européennes auxquelles va sa loyauté. L’affaire crée en outre un précédent inquiétant : chaque gouvernement pourra désormais décider de soustraire mandats et règles à la juridiction européenne. La violation du traité de Maastricht, justifiée par une soi-disant "règle non écrite entre les Etats", est manifeste.

Le besoin d'une Commission européenne autonome

Là encore, les informations transparentes et la reconnaissance de l’espace public européen ont fait défaut. De même qu’il n’y a pas de transparence sur les impôts qu’il est impossible de baisser, sur l’immigration dont nous avons besoin, économiquement et démographiquement.
Ces équivoques sont en grande partie imputables à l’Union européenne, à l’inertie de ses dirigeants, soumis aux Etats membres. Encore une fois, le parler vrai ne se fait guère entendre, et c’est par un excès de rapports d’obligeance et une déférence absurde envers les grands pays que l´Europe se retrouve confrontée aux banqueroutes actuelles, écrit l’ancien commissaire européen Mario Monti dans un article très éclairant dans le Financial Times du 21 juin. Il y a tant de questions sur lesquelles l’Union pourrait faire valoir sa parole, à commencer par les missions de guerre, abusivement dites "de paix".
Une Commission européenne autonome, consciente de son autorité, saurait réagir à tous ces événements (affaire Bini Smaghi, dettes souveraines, guerres) comme au temps de Walter Hallstein. Le premier chef de l’exécutif de Bruxelles n’avait pas hésité à réfuter les exigences de De Gaulle, à la fin des années 1960, au nom de la naissante res publica européenne. Il fut un "perdant désigné", mais il y a des défaites qui sauvent — si on veut bien les sauver — les institutions humiliées.


Analyse

La tour de Babel de Bruxelles

L'euro risque de suivre le même sort que la tour de Babel, constate la Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour qui les Européens ont perdu le langage qui leur permettait jadis de parvenir aux célèbres compromis bruxellois. Si, avant la crise de l’euro, l’Europe avançait en effet au rythme de ces marchandages — "si tu lâches du lest sur la politique agricole, j’ouvre plus vite mes frontières aux travailleurs en provenance de ton pays" — ce procédé ne peut plus être appliqué aujourd’hui. Tout comme les ouvriers de la tour biblique, les Européens ne se comprennent plus, car les préjugés ont pris le dessus. Ainsi :
"Les hommes politiques allemands ne peuvent plus ignorer la résistance de leurs électeurs contre des aides supplémentairesà la Grèce. Ils formulent donc des exigences dont ils savent pertinemment qu'elles sont dépourvues de sens économique". Parallèlement, la Grèce n’est pas en situation de négocier cette aide dont elle a besoin et "le Premier ministre Papandréou est ainsi obligé d'ignorer les conséquences sociales néfastes de l'austérité". N’ayant rien à demander à son tour, "il se transforme en ennemi de ses propres administrés. Et à la fin, les citoyens des deux Etats se sentent dupés."
Mais il n’est pas possible de trancher des questions existentielles comme la survie de l’euro selon cette méthode, note la "FAZ" : en hésitant entre la fermeté et la disponibilité vis-à-vis de la Grèce, ils ne résolvent rien. "Personne ne commande à Bruxelles". A force de vouloir ménager tout le monde — électeurs déçus, marchés, Banque centrale européenne — l'UE cherche des compromis qu’elle n’est plus capable de trouver et ne parvient pas à trancher.