TOUT EST DIT

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samedi 7 janvier 2012

La femme de l’année

On ne va tout de même pas pousser des cris de vierge effarouchée parce que le Président de la République a fait le voyage de Vaucouleurs pour célébrer le 600 ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc!

Que le chef de l’État honore la Pucelle, quoi de plus naturel? Elle incarne ce visage mythifié dans lequel chaque Français peut reconnaître une partie, magnifiée, de son identité historique. Elle personnifie - on l’a assez répété en boucle toute la journée d’hier - l’audace, la révolte, l’indépendance... Autant de substantifs qui apportent au pays cette féminité à la fois sauvage et indomptable. Une éternité charnelle en cotte de mailles à laquelle s’abandonne, confiant, voire extatique, le corps de la nation.

Tête nue, cette féministe avant l’heure était d’un modernisme échevelé, bravant - au XV ème siècle - l’autorité incontestée des hommes quand ses contemporaines étaient confinées dans un rôle et un statut parfaitement subalternes, sinon tout à fait inférieurs.

Cauchon a eu des successeurs, hélas. Il a fallu que, même libérée par les flammes de toute manipulation terrestre, elle soit à nouveau captive des manants qui voulaient confisquer son âme. Ils ont tous quelque chose de «Jeanne», disent-ils (ils appellent familièrement la jeune fille par son prénom).

Exhibant l’héroïne comme un trophée, ils s’en disputent les faveurs qu’elle leur aurait réservées, ils vous l’assurent. La voilà gadgétisée à intervalles réguliers, sa statue couverte de feuille d’or adulée au mépris de la modestie de cette bonne chrétienne, condamnée par ses thuriféraires de pacotille à porter haut, pendant des siècles et des siècles, l’étendard d’un monarque couard qui ne la méritait pas. Mais elle n’est jamais aussi émouvante que lorsqu’elle contemple, seule et silencieuse, dans les nuits solitaires et glaciales de Reims, les visages impénétrables des rois de Judée qui veillent, hiératiques sentinelles, sur la cathédrale des sacres, celle des rêves de grandeur et de paix, là même où la réconciliation franco-allemande scellée par De Gaulle et Adenauer voulut effacer les plaies des déchirements millénaires de l’Europe et réparer les blessures de ses nationalismes dévoyés.

«Jeanne» n’aurait demandé, sans doute, qu’à être laissée seule face à l’Histoire, délivrée du sang et des calculs politiciens contemporains, et que l’on emprisonne si volontiers dans des images d’Épinal. Et si dangereusement, parfois, dans des définitions législatives étriquées indignes d’une France vraiment libre.

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