TOUT EST DIT

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mardi 18 novembre 2014

Des jeux-vidéos incompréhensibles pour les vieux leaders collectivistes

Je suis toujours surpris des innovations stupéfiantes que le marketing parvient à dénicher sur le marché. Ces jours-ci, c’est Ubisoft qui démontre une rafraîchissante capacité à vendre son dernier produit phare, Assassin’s Creed Unity, en utilisant le levier de la politique et, très habilement, les éructations d’un débris politicien suffisamment médiatique en France pour transformer l’essai en brillante réussite mercatique.
Pour rappel (et à l’attention de mes quelques lecteurs qui ne se tiennent pas trop au courant de l’actualité des jeux vidéos), Assassin’s Creed est une franchise du français Ubisoft (franco-canadien, puisque c’est en l’occurrence produit dans les studios montréalais), qui en est maintenant à son cinquième principal opus (la liste complète comprend des douzaines de titres), qui relate les aventures d’une série d’assassins opposés aux Templiers à travers les époques (depuis les croisades jusqu’aux pirates des Caraïbes) et différentes localisations (Moyen-Orient, Amérique…). Le dernier chapitre paru il y a quelques jours est campé dans une France en proie aux troubles de la Révolution et à son basculement dans la Terreur.
Et c’est ce cadre révolutionnaire qui aura déclenché l’opération marketing habile de la part d’un Jean-Luc Mélenchon remonté comme un coucou qui n’avait plus fait parler de lui depuis trop longtemps dans les médias et qui aura donc choisi l’angle improbable d’un long couinement contre le jeu pour exprimer son agacement face à ce qu’il appelle de la propagande. Pour notre brave Jean-Luc, le jeu auquel il fait donc une publicité assez retentissante, est, je cite :
« … de la propagande contre le peuple. Le peuple, c’est des barbares, des sauvages sanguinaires. Et celui qui est notre libérateur à un moment de la Révolution, Robespierre, est présenté comme un monstre. On dénigre pour dénigrer ce qui nous rassemble, nous les Français. C’est une relecture de l’histoire en faveur des perdants et pour discréditer la République une et indivisible. »
Mélenchon, sympathique et jovialJ’avoue que le coup de Robespierre, présenté comme libérateur au moment de la Révolution, on ne me l’avait pas fait. Oh, l’antienne habituelle du « personnage controversé », de l’être pétri de bons sentiments, incorruptible, et si délicatement favorable à la justice sociale, ça, oui. Mais en général, on admet sans grands problèmes que la figure de proue des Jacobins n’était pas spécialement un tendre, et que la période de la Terreur, si elle ne doit pas tout à cette figure de la Révolution française, n’y est pas complètement étrangère. En tout cas, ce personnage pour le moins complexe et controversé, considéré par de nombreux historiens comme le principal théoricien de la Terreur, participa à l’instauration d’un gouvernement révolutionnaire fondé à la fois sur les principes de vertu et de terreur, selon ses propres termes. Difficile, dès lors, de le considérer comme un Libérateur, surtout lorsqu’on voit le bilan franchement sanglant de la Révolution et de la Terreur qui la suivit.
Mais voilà : le jeu d’Ubisoft, dont la Révolution française n’est essentiellement qu’une toile de fond, présente Robespierre comme un tyran sanguinaire, ce qui est probablement caricatural, mais qui ne mérite certainement pas, en tant que jeu, les petites saillies courroucées du leader collectiviste, qui estime que ce jeu « donne une image de la haine de la Révolution, la haine du peuple, la haine de la République qui parcourt les milieux d’extrême droite. »
Oui, vous avez bien lu : les vilains qui ont produit ce jeu distillent les mêmes idées que les milieux d’estrême-drouate, et chacun sait qu’une telle propagande, laissée dans les mains de jeunes à l’esprit malléable, c’est courir le risque de créer des factions entières d’anti-républicains farouches.
Bien sûr, comme le fait judicieusement remarquer Philippe Fabry dans un article deContrepoints paru à ce sujet, Mélenchon, en sortant ainsi ses petites aigreurs au sujet du jeu, montre surtout qu’il est un vieux ringard réactionnaire, qui prend le pari assez étrange de se mettre les joueurs à dos en s’accrochant à une sorte de lubie révolutionnaire, baignée d’égalitarisme rousseauiste, dont on se demande ce qu’elle vient faire exactement au vingt-et-unième siècle, et le tout pour protéger la mémoire d’un personnage qui n’a pourtant pas hésité à déclarer, en son temps :
« Et, afin qu’il ne reste aucun doute sur mon système, je déclare qu’il faut non seulement exterminer les rebelles de la Vendée, mais encore tout ce que la France renferme de rebelles contre l’humanité et contre le peuple. »
citoyen's creed bbr flagBref, le syndrome du vieux dépassé a encore frappé. Ce syndrome, méconnu mais fort présent en France, ossifie de façon rapide et sans retour possible certaines personnes dont les discours deviennent vite remplis de poncifs ridicules et de vues qui sont au conservatisme ce que la superglue est à la colle blanche des écoliers, c’est-à-dire une version si puissante de l’aversion à la nouveauté et au changement qu’une fois en place, il devient impossible de s’en dépatouiller sans s’arracher des bouts. On se souvient par exemple de l’avalanche de facepalms qu’avait pu déclencher une Claire Gallois pas du tout en forme lorsqu’elle s’était mise à analyser l’impact des jeux vidéos sur les tueries diverses et variées.
Ici, le vieux collectiviste et Alexis Corbière, son copain officiellement communiste (oui, il ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît), tombent dans le même panneau que d’autres avant eux en croyant voir de l’abhominhable propagande là où il y a surtout quelques évidences, une toile de fond et, surtout, avant tout, un jeu vidéo. En fait, cela fait des années que les jeux vidéos sont parés de mille et un vices, et dans cette course à la dénonciation des méchantes conséquences vidéoludiques, ce sont toujours un peu les mêmes profils qui s’érigent en père la morale et en détenteurs de la vérité.
À ce titre, la collision des délires réactionnaires du pauvre Mélenchon et de ses coreligionnaires avec les sulfureux sous-entendus de certains analystes mérite largement d’être mentionnée, ne serait-ce que pour faire se rencontrer les uns et les autres dans une espèce de Clash des Piteux qui mériterait d’être filmé, pour l’aspect documentaire et édification des générations futures.
Parce que pendant que Jean-Luc est tout vexé contre un jeu anti-révolutionnaire, d’autres estiment que ces jeux, tout comme les chatons mignons et les écrits ô combien subversifs de Tolkien, sont en réalité des portes d’entrée au djihadisme (oui, vous avez bien lu, certains trouvent des bouts de djihad dans les jeux vidéos).
Bref, tout ceci laisse, au moins un peu, perplexe : ces jeux sont-ils de la propagande contre l’État et ses élites, sont-ils réactionnaires contre la Saine & Belle Révolution Française idéalisée par un leader communiste qui a oublié les massacres abominables perpétrés au nom d’un idéal crapuleux d’égalité à tout prix, sont-ils un nouveau vecteur de culture, ou pire encore, sont-ils responsables de l’engagement de certaines têtes de linottes dans des combats absurdes ?
On hésitera à ne pas voir dans les analyses de ces gens plus un symptôme de leurs propres problèmes qu’une explication de la société dans laquelle ils vivent et qu’ils ne comprennent manifestement plus. Et cette déconnexion s’explique sans doute par l’image faussée que ces gens ont des fameux joueurs auxquels ils n’accordent décidément pas beaucoup de jugeote (non, le joueur n’est pas si jeune, puisqu’il a 38 ans en moyenne, n’est pas plus un homme qu’une femme, les deux sexes étant représentés de façon égale, et n’est pas marginal puisqu’il touche 50% des foyers français, par exemple).
Enfin, tout comme la collision du délire djihadiste avec le délire révolutionnaire permet de saisir le grotesque des deux analyses, le rapprochement des lubies égalitaristes et totalitaires de Mélenchon avec le crédo des assassins du jeu vidéo qu’il décrie est assez éclairant. Dans le jeu d’Ubisoft, ces derniers sont d’ardents défenseurs de la liberté et de la vérité, et s’opposent donc aux égalitaristes de tous crins dont la Révolution enfanta par douzaines.
Pas étonnant, dès lors, de voir le petit Jean-Luc vitupérer contre une vision de la société qui lui est totalement antinomique. En tout cas, une chose est sûre : ces rodomontades risibles donnent à la fois une bonne publicité au jeu, et une très mauvaise au collectiviste excité. Et ça, c’est très bien.
mélenchon swag meluche plus

jeudi 13 novembre 2014

Sarkozy dénonce «le mensonge» et «la marée de boue»

En meeting à Caen, l'ex-président a choisi de ne faire aucun procès d'intention à François Fillon, tout en concentrant le tir contre l'Élysée.
Haro sur l'Élysée de François Hollande. «Il nous faut tourner la page de ces feuilletons écœurants où on veut abattre un concurrent ou un adversaire en le salissant», a lancé Nicolas Sarkozy lors de son propos liminaire pendant la réunion publique de Caen à propos de «l'affaire Jouyet». «Je ne polémiquerai avec aucun des membres de ma famille politique, personne ne vous fera revivre l'épisode de la dernière élection», a-t-il juré, en promettant qu'il ne céderait «à aucune provocation». Car il faut «ignorer cette marée de boue qu'on veut répandre sur la République française».
L'occasion était trop belle pour être gâchée, et Nicolas Sarkozy a donc choisi de ne faire aucun procès d'intention à François Fillon, tout en concentrant le tir contre l'Élysée. «Jamais le discrédit d'un pouvoir en place n'a été si fort (…). Je veux parler du (…) mensonge qui est leur pratique quotidienne», a-t-il affirmé.
Depuis deux jours, il se réjouit en privé des dernières révélations publiées dans la presse, qu'il s'agisse des notes de Bercy sur l'interprétation qu'il faudrait donner au remboursement par l'UMP des dettes de campagne, ou des aveux contradictoires de Jean-Pierre Jouyet. L'ancien président estime que la divulgation de la note interne de Bercy l'exonère désormais de l'enquête qui a été ouverte contre lui - même si les juges n'en ont pas tiré de conséquences. Mais surtout, il a pris acte, sans cacher sa satisfaction, de la valse-hésitation du secrétaire général de l'Élysée. «Tout cela montre bien qu'il y a une obsession anti-Sarkozy», ajoute son entourage. Enfin, «last but not least», il n'a pas non plus boudé son plaisir en regardant son ancien premier ministre protester de son amitié pour lui au 20 Heures de TF1.

«Les militants n'ont aucune envie d'une nouvelle guerre des chefs»

«L'amateurisme en politique me fascine», raconte un collaborateur de l'ex-président. La remarque vise autant François Hollande et son secrétaire général, Jean-Pierre Jouyet, que François Fillon et ses amis. «Si j'avais été dans l'entourage de Fillon, je l'aurais mis en garde contre un déjeuner avec le camp d'en face», ajoute ce dernier. «Nicolas n'est pas dupe, il sait bien que l'initiative d'une plainte à propos des comptes de campagne est venue de l'UMP», continue ce proche: en visant aussi bien Fillon que Juppé. Mais de tout cela, de ses sarcasmes à l'égard de Fillon ou du doute sur la «pureté» de ses intentions, il n'a pas été question, hier, à Caen, où Nicolas Sarkozy reprenait le cours de ses réunions publiques sous forme de questions-réponses, après avoir longuement développé le thème du sursaut républicain lors de son discours à Paris.


L'ex-président s'est donc montré magnanime et rassembleur. Il a à nouveau promis hier que «le temps du collectif» allait revenir s'il est élu à la présidence de l'UMP. «Depuis qu'il est revenu, il explique qu'il veut rassembler et pacifier, il ne va pas commencer à faire le contraire maintenant. Les militants n'ont aucune envie d'une nouvelle guerre des chefs», résume un fidèle.
Même si certains parmi les sarkozystes se sont chargés de pointer le doigt sur François Fillon, le ton de la journée était à la dénonciation de Jean-Pierre Jouyet. «Il a été convaincu de manipulation et de mensonge et je crois qu'il doit quitter immédiatement son poste de secrétaire général de l'Élysée», a demandé dès le lundi Gérald Darmanin, le porte-parole de la campagne de Nicolas Sarkozy. Mais ce dernier s'est bien gardé de demander le départ de celui qu'il avait persuadé de rejoindre le gouvernement Fillon en 2007 pour devenir ministre des Affaires européennes.

Ségolène Royal aide discrètement le capitalisme de connivence à la française

L’État, obèse et d’appétit féroce, cherche des sous, de plus en plus de sous. ; ce n’est pas neuf, et la majorité gouvernementale précédente avait déjà compris l’intérêt qu’il pouvait y avoir à se départir d’infrastructures coûteuses et bien mieux gérées par le privé que par des services publics de toute façon exsangues. Mais c’est finalement ce gouvernement-ci qui est à l’œuvre pour la privatisation des aéroports de province, à commencer par celui de Toulouse.
Comme d’habitude, plutôt que de faire simple et radical, nos dirigeants ont finement choisi d’y aller par morceau et ne cèderont qu’un peu moins de la moitié (49.9%) de l’infrastructure aéroportuaire. L’avantage est évident : si cela tourne au vinaigre, l’État aura beau jeu d’accuser le repreneur, même partiel, de la catastrophe, et y aller du petit couplet habituel sur le mode « Vous voyez, les privatisations, ça ne marche pas ». Et si cela marche bien, et tant que cela marchera, l’État pourra rafler une grosse partie des dividendes, dicter ses conditions, et faire jouer le capitalisme de connivence maintenant habituel dans ce genre de marchés en plaçant ses larrons et ses coquins aux postes les plus juteux, ce qui fera tourner l’affaire au vinaigre, et vous voilà retourné au point précédent.
Avec l’opération Toulouse-Blagnac À La Découpe, l’État peut espérer récupérer un peu plus de 150 millions d’euros (pour rappel, l’aéroport fait un chiffre d’affaire de 117 millions d’euros environ pour un peu plus de 7 millions de passagers à l’année). Le calendrier de la vente est le suivant : démarrage le 11 juillet, dépôt des premières offres des candidats à la reprise vers le 15 septembre, avec une validation fin octobre des offres déposées. Courant novembre, l’heureux élu est désigné. Tout va bien, youpi tagada.
segolene crieOh, que vois-je arriver avec ses gros sabots au milieu d’une route qui poudroie pas mal et d’une herbe qui verdoie assez moyennement ? Mais ma parole, on dirait notre amie Ségolène Royal sur son petit baudet vert, agitant ses bras noueux dans toutes les directions. Elle est encore loin, et on n’entend donc pas trop bien ce qu’elle crie à la cantonade, mais chaque petit pas de son fier destrier la rapproche de nous et bientôt, ses propos, qu’on aurait cru décousus de loin, se font plus précis : « gnagnagna écotaxe je n’en veux pas gnagnagni ah mais on y réfléchit bliblablu je n’y crois plus blablabla mais si on le fera patatoute taxer les autoroutes patatage réduire les péages gnagnagna ça se passera pas comme ça. »
Dame Ségo s’agite, et passe son chemin. En Socialie, rien de plus banal et point n’est besoin de s’inquiéter plus que ça.
Cependant, cette agitation semble avoir eu quelques répercussions, et notamment sur les candidats à la reprise de l’aéroport. C’est ainsi qu’on apprend, de source apparemment bien informée, que les deux repreneurs étrangers potentiels, l’australien Macquarie et l’espagnol Ferrovial, ne sont plus candidats à la reprise de l’aéroport de Toulouse. Apparemment, selon un connaisseur du dossier, « ces deux acteurs ont finalement décidé de ne pas y aller, car ils ont été échaudés par les déclarations et les décisions de Ségolène Royal ».
mini ségo bofDiantre. Voilà qui est fort. On savait en effet que la dame du Poitou avait un don certain pour transformer une situation pénible en catastrophe économique complète. L’affaire Heuliez avait parfaitement illustré ce point : en 2010, alors que la société était scindée en deux, une des deux nouvelles entités recevait l’adoubement du Conseil Régional de Poitou-Charente en la personne de Ségolène Royal qui utilisait alors toute son influence pour aider le lancement de voiturettes électriques. Le verdict du marché ne se fit pas attendre : Heuliez calancha, emportant avec elle les beaux rêves zécologiques de voiturettes électriques et un bon paquet de millions d’euros du contribuable sans lesquels la fête aurait été nettement moins folle. De la même façon, on se rappellera des contre-performances assez spectaculaires de la BPI dans laquelle la brave Ségolène a mis les doigts, tant au niveau de la communication (les couacs entre elle et son président firent quelques remous dans les milieux concernés) que des résultats financiers, pour le moins peu brillants.
Pas de doute : elle a un don. Et cette fois-ci, l’impétrante n’a même pas eu besoin de prendre part directement aux tractations financières. Il aura suffit à la Dame aux Caméras d’assurer une certaine présence médiatique pour aboutir au résultat que l’on connaît : les deux étrangers se sont retirés de toute prétention à l’investissement dans l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Sur le principe, on comprend les deux acteurs qui n’ont finalement aucune envie de voir les contrats renégociés ou dénoncés arbitrairement par l’État dès qu’il lui en prendra l’envie à l’image de ce qui est en train de se passer pour Ecomouv’. Et plus généralement, on comprend aussi que le désengagement d’acteurs internationaux pourrait devenir préoccupant compte-tenu des autres privatisations en cours.
Ceci dit, le résultat observable ne manque pas d’intérêt puisqu’ainsi ne se retrouvent en lice que deux acteurs majeurs, ADP (Aéroport De Paris) et Vinci. L’un comme l’autre sont français. L’un comme l’autre sont dirigés par des Français (de Romanet pour ADP, Huillard pour Vinci), tous les deux issus de l’habituel parcours des vainqueurs (ENA pour le premier, X pour le second) et donc fort bien introduits auprès des institutions étatiques (CDC pour le premier, ministère de l’Équipement pour le second).
mini ségoFranchement, c’est commode. Si les coïncidences n’existaient pas, on dirait presque que Ségolène, en ouvrant sa grande jatte pour hésiter à haute voix sur les taxations oui-non des autoroutes, des infrastructures, sur la façon dont les contrats se font et se défont en France, a singulièrement simplifié la passation de Toulouse-Blagnac du public au privé bien comme il faut, ce parfum délicat de grandes entreprises françaises où toute la hiérarchie connaît bien les rouages de l’état, y a ses accointances et y a fait ses armes. Si les coïncidences n’existaient pas, on pourrait dire que le capitalisme de connivence a encore réussi un coup de maître en fournissant à deux concurrents étrangers une explication simple (simpliste ?) de leur soudain retrait de la course. Rassurez-vous, avec la carte Ségolène, tout ceci n’est que pure supputation et en fait, il n’y aura eu besoin d’aucune pression sournoise sur les deux étrangers.
crony capitalism
La suite de l’histoire prendra sans doute quelques années à s’écrire, mais on la devine déjà assez bien et je vous invite à relire le second paragraphe de ce billet. Avec un peu de chance, l’aéroport enregistrera des bénéfices et l’État pensera avoir fait une bonne opération. Tant que cela durera, des petits arrangements permettront à certains, bien introduits, de se trouver des postes dorés dans les infrastructures aéroportuaires de Toulouse. L’État sera heureux, Vinci ou ADP s’en sortira content. Et puis, petit-à-petit, ces connivences alourdissant la facture, les bénéfices diminueront, les services se dégraderont et l’ambiance générale tournera à la morosité (celle qu’on retrouve dans l’air de Roissy ou Orly, entre deux petits fumets de pisse froide ou de chichon sauvage).
Enfin, ce capitalisme de connivence bien gluant permet d’éclairer d’une lumière fort intéressante les récentes déclarations de Ségolène concernant le barrage de Sivens. On ne s’étonnera plus, à l’aune de ce qui se passe, discrètement, pour l’aéroport de Toulouse-Blagnac, de trouver un discours étonnamment similaire de confusion, d’allers-retours entre le oui, le non, le mais si, le peut-être, concernant la construction de ce barrage dont on comprend que les enjeux (financiers) sont tous sauf mineurs. On attendra donc avec impatience les frétillantes déclarations de Ségolène au sujet d’un autre aéroport, celui de Notre-Dame-Des-Landes.
Ah, quelle est amusante, qu’elle est cohérente, cette République irréprochable !

François Hollande et la tablette magique

Ah, décidément, rien de tel qu’un petit Plan Calcul (1966) pardon un petit Plan Informatique Pour Tous (1985) pardon un petit Plan de Développement des Technologies de l’Information (1997) pardon un petit Plan de Développement Numérique (2009) pardon un petit Plan de Développement des Usages Numériques (2010) pardon un petit Plan Tablettes Pour Tous pour redonner enfin des couleurs à notre Éducation Nationale. Ça faisait longtemps. Et qui, mieux que François Hollande, pour le proposer ?
OK, soit, je l’admets : il ne s’agit pas encore officiellement d’un Plan Tablettes Pour Tous, mais l’idée, fermement implantée dans le crâne gominé de François Hollande, peut largement aboutir à cette officialisation dans les prochains mois. D’après le Chef de l’État et lors de son pathétique entretien avec des Français jeudi soir, il faudrait donc« du numérique partout » à l’horizon 2017 avec, dès la rentrée 2016 (dans moins d’un an, donc), une distribution de tablettes numériques à « tous les élèves de classe de Cinquième ».
La question du coût a été rapidement écartée avec l’habileté maintenant habituelle du président pédalo-flambyste : l’argent, on le trouvera. De toute façon, n’oubliez pas que dans sa tête, ça (et le reste) ne coûte rien, puisqu’après tout c’est l’État qui paye, même si quelqu’un va bien devoir débourser 80 millions d’euros au moins pour cette plaisanterie pour les 800.000 collégiens concernés, et en imaginant la tablette à 100€ pièce — ce qui la rend d’ailleurs assez peu probablement Made In France à ce prix. Apparemment, plusieurs études scientifiques et comptables, ainsi que certaines enveloppes reçues courant Septembre de chaque année, tendent à prouver que ce quelqu’un, ce sera le contribuable, donc vous.
ipad demotivational
Au passage, oublions de suite l’argument humoristique de la formation en informatique. Comme l’introduction le rappelait, les cours de codage sont une idée dans l’air depuis 40 ans, et ne sont toujours pas apparu au sein des établissements. Admettre qu’il serait capable de réussir là où tous ont échoué sur plusieurs décennies, ce serait faire preuve d’un optimisme obligatoirement d’origine extra-terrestre.
Cette nouvelle digérée, quelques questions surnagent comme des grumeaux rigolos sur un bouillon avec des pâtes alphabet : ce projet Tablettes À Tous Les Étages, est-ce utile ? Est-ce le moment ? Est-ce nécessaire ?
Pour la question du timing, un doute s’immisce : il semblerait que le pays croule sous les dettes et même si 80 millions de plus par rapport à plus de 2000 milliards passera à peu près inaperçu, la réduction des déficits publics et de la dette nationale ne passe décidément pas par ce genre de distributions « généreuses ».
françois hollande fait l'andouilleLa nécessité de cette introduction laisse aussi perplexe. Il y a d’autres priorités : quand on voit le niveau orthographique moyen au bac, on peine franchement à voir en quoi l’introduction de tablettes numériques à partir de la Cinquième résoudra ce problème. Pourquoi des élèves qui ne savent déjà pas lire et écrire correctement avec un papier et un crayon gagneraient-ils en orthographe, grammaire et souplesse intellectuelle, en lisant des phrases progressivement plus complexes sur un support numérique ? Sans préjuger des avantages ou inconvénients éventuels d’une tablette au plan pédagogique, comme cette introduction génère des coûts, et que, comme toute nouveauté, elle va nécessairement modifier le comportement des enseignants et des élèves, on est en droit d’attendre avec une assurance raisonnable un bénéfice chiffrable de l’opération. Pour le moment, aucune étude ne permet d’affirmer qu’on apprend mieux sur ce genre de support qu’avec un papier et un crayon.
Pour l’aspect « utilisation des plateformes informatiques » (et non plus formation à l’informatique), l’Éducation Nationale est encore une fois complètement à la ramasse. Ce sont les fabricants de matériels et de logiciels qui ont su s’adapter aux besoins des individus en proposant des plateformes tous les jours plus simples d’emploi. Effectivement, les jeunes sont particulièrement habiles avec ces éléments, d’une part parce qu’ils les ont toujours connus et ont pu s’y adapter avec facilité, et d’autre part parce que les technologies permettent une interaction homme-machine tous les jours plus agréable (d’ailleurs, une récente enquête du Credoc de 2013 montrait que les moins de 25 ans se jugent à 86% « compétents dans l’utilisation de l’outil informatique ») Dès lors, on ne peut que pouffer à l’idée parfaitement ridicule d’un professeur enseignant à ses élèves comment utiliser un téléphone mobile, une tablette ou un ordinateur portable.
En outre, sur le plan pédagogique, on peut vraiment s’interroger sur le bénéfice apporté par ces tablettes.
Si l’interactivité et les techniques disponibles avec ces tablettes ne permettent pas d’apporter un plus sensible à l’apprentissage, alors celles-ci risquent de s’avérer à l’usage n’être qu’une autre forme d’affichage de données comme un tableau ou un rétro-projecteur. Dans cette optique, le seul bénéfice réellement palpable de ces tablettes est alors celui du poids : on remplace bêtement la douzaine d’ouvrages papiers sur lesquels travaillent les élèves par leurs versions numériques et les cartables en seront d’autant allégés. Compte-tenu du capitalisme de connivence qui règne entre les éditeurs de manuels scolaires et l’Éducation Nationale, ce bénéfice risque de poser des petits soucis politiques. Bizarrement, je sens mal le petit François H se lancer dans cette mini-révolution.
Et si ces tablettes apportent effectivement des gains pédagogiques, alors se pose immédiatement la question du rôle, à terme, de l’enseignant. On peut gloser sur l’éventuelle complémentarité de l’enseignant et de la tablette, mais ce dont il s’agit à terme, c’est du remplacement des masses enseignantes par un nombre réduit d’intervenants, et le passage massif des contenus sous forme numérique, plus précisément sous forme de MOOC. Là encore, la carrure même de notre actuel président laisse comprendre que la révolution sous-jacente n’est absolument pas dans ses plans, lui qui n’a pour le moment révolutionné que le style vestimentaire présidentiel français, et pas en bien.
francois ta cravate
Enfin, on peut aussi noter que la tablette numérique est un outil qui focalise l’attention sur des aspects accessoires. Ludiques, jolis, éventuellement bien faits, mais accessoires. Apprendre à faire une division, une multiplication ou n’importe quoi d’autre ne nécessite absolument pas une « interaction numérique ». D’ailleurs, les apprentissages fondamentaux n’ont nul besoin d’interactivité, mais, au contraire et avant tout, ont besoin de temps de réflexion, d’essai et d’apprentissage, voire de recueillement et de maturation. Je doute que l’utilisation moyenne actuelle permette cette maturation…
De façon générale, il semble évident qu’il vaille mieux savoir lire et écrire avant de manipuler un moyen numérique : on a ainsi les chemins neuronaux, les mécanismes intellectuels en place pour comprendre les interfaces qui, aussi simples soient-elles, sont réalisées par des gens qui ont, eux-mêmes, ces mécanismes bien implantés en eux. Or, pour le moment, tout porte à croire que cette évidence n’a pas encore percolé au niveau des élites éducatives, président en tête.
Non, décidément, cette histoire de Tablettes Pour Tous est peut-être amusante, vue de loin, mais ressemble de plus en plus à un énième saupoudrage clientéliste à la petite semaine du Président du Conseil Général de France. Encore une fois, François, comme à son époque corrézienne, distribue des goodies sympathiques à sa population histoire de la faire tenir tranquille et de laisser une trace, diaphane certes, mais agréable, dans la petite histoire locale. Il est sympathique, François, il distribue des iPads aux collégiens !
Sauf que ce n’est pas l’histoire locale, ce n’est pas un Conseil général, et la trace va être surtout celle de l’accélération brutale juste avant le ravin.

lundi 10 novembre 2014

Peyron : «Ça a secoué comme jamais»

S'il considère sa victoire dans la Route du Rhum comme l'une des «plus jolies» de sa carrière, Loïck Peyron confirme qu'elle n'a pas été la plus facile.
Le tour de la Guadeloupe et ses dangers
«La dernière journée a été assez éprouvante. Ça a été compliqué à partir de la Désirade (ile située à l’Ouest de la Guadeloupe, ndlr) avec une série d’empannages, des manœuvres qui sont toujours très difficiles sur des bateaux comme Banque Populaire ou Spindrift. Le tour de l’Ile est vraiment très casse-gueule. La bouée de Basse-Terre a failli être dramatique pour moi. Il y a eu un grain, je ne pouvais pas la passer, il y avait trop de monde…J’ai épuisé mes dernières ressources physiques en faisant le tour. J’espère que ça se passera bien pour Yann (Guichard) parce que c’est toujours limite, un peu chaud. Heureusement pour lui, il fera jour. Car il subit son bateau et il est crevé. Il réalise un exploit considérable sur ce bateau.» 
Un départ difficile mais bien négocié

«Les 48 premières heures ont été déterminantes.Ça a secoué comme jamais avec ce bateau-là. Je n’ai pas lâché, pas molli. Chaque minute comptait pour ne pas que ça parte «en sucette». Il fallait attaquer dans une mer extrêmement formée avec des manœuvres, des grains, des prises de ris, de la dépense physique et du stress permanent. On s’est d’abord bagarré les uns avec les autres parce qu’il y avait contact dès le départ. Et puis assez naturellement, quand le vent est arrivé, j’ai commencé à dérouler le jeu. Avec Thomas (Coville), on s’est bagarré en jouant bien tactiquement. Puis je n'ai plus vu ses feux et j’ai appris ce qu’il s’était passé.»
Frayeur à la barre…
«J’ai continué à attaquer dans le golfe de Gascogne dans une mer très formée. Ce n’était vraiment pas drôle. Il était impossible de dormir. Donc quitte à ne pas dormir, j’ai barré. Ce n’était pas plus mal car ça soulage le bateau. Et puis ça me tenait éveillé et ça m'occupait. Jusqu’au moment où je me suis endormi sous un grain. Je suis tombé en m’accrochant à la barre. Evidemment, ça a fait abattre le bateau. Il y avait 35 nœuds au près, j’ai failli chavirer. Le temps de remonter la barre dans l’autre sens… C’était limite. J’ai eu une petite frayeur.» 
C’est un canot exceptionnel, qui avale. Il a la puissance qu’il faut.
...Et un bras de liaison qui se lézarde
«J’ai fait une découverte au bout du 3e jour. Il y avait des petits stigmates au milieu du bras de liaison avant, un petit décollement. C’est impressionnant mais si ça avait été cassé, j’aurais déjà pris le bateau en deux sur la tête. Je me suis déguisé en spéléo pour aller visiter l’intérieur, j’ai pris des photos.  Il y a eu quelques jours d’angoisse pour le team à terre. J’étais sur la route de Madère, prêt à abattre en grand et me poser. Mais après quelques investigations avec les architectes, tout le monde a été rassuré. La structure n’était pas touchée. Ce bateau-là n’a jamais cassé. Cette petite avarie montre bien qu’on est passé par des moments compliqués sur cette transat.» 

Son bateau
«C’est un canot exceptionnel, qui avale. Il a la puissance qu’il faut. Cette puissance qui change tout. Avant, on faisait de la Formule 1 avec des pneus de Solex. Là ça tient la route. Quand je vois les angoisses qu’on se faisait en 60 pieds… Là c’est a piece of cake. Ça peut être casse-gueule mais quand c’est bien géré, c’est relativement agréable. Après, ça reste totalement déraisonnable de naviguer sur des engins pareils. Mais heureusement qu'on le fait, sinon on se ferait chier comme des rats morts (sic).» 
 Une victoire au goût particulier
«C’est l’une des plus jolies. Mais c’est assez bizarre car j’ai plein d’excellents souvenirs de courses qui ne sont pas synonymes de victoires. On n’est pas obligé de gagner tout le temps. Ça nous arrange même car on en perd plus qu’on en gagne. Je suis assez fier et il y a de bonnes raisons. Je ne rêvais plus de participer au Rhum sur un bateau capable de gagner. Je venais la faire juste pour le plaisir. Ça faisait douze que je n’avais pas fait de multicoque en solitaire. De ce point de vue, c’est un retour aux affaires intéressant. Cette Route du Rhum, je la dédie à Armel (Le Cléac'h, le skipper blessé qu'il a remplacé, ndlr). J’avais dit avant de partir que je voulais juste être à la hauteur de ce qu’il aurait pu faire sur ce bateau. Je pense que c’est le cas.» 
L’avenir
«Je vais partir sur la Coupe de l’America avec Artemis. Je vais rejoindre l’équipe à San Francisco puis on ira en Australie en janvier. Le Rhum ? Je reviendrai le faire dans quatre ans. Sur le petit jaune de Mike Birch comme je devais le faire cette année.»

Vingt-cinq ans après l'ouverture du mur de Berlin, les murs pullulent encore en Europe

Alors que le monde commémore la chute du rideau de fer, de nouvelles barrières font leur apparition sur le continent. Après les cris de liberté et l’ouverture des frontières, le repli identitaire gagne du terrain.
Dans un café de Svilengrad, dernière ville bulgare avant la frontière turque, Jordan Stoev visionne, ému, les images du «mur». Sur une tablette, le colonel, ancien garde-frontière entre 1974 et 2002, découvre les 33 kilomètres de clôture qui séparent, depuis la fin juillet 2014, la Bulgarie de la Turquie. Il entrevoit les miradors, les barbelés de trois mètres de haut et les vingt-deux portes, destinées aux opérations d’«urgence». Et rappelle qu’à quelques centaines de mètres de là, dans la campagne bulgare, se dressent encore les fils rouillés de l’ancien rideau de fer. «Avant, on avait une frontière entre le communisme et le
capitalisme, et maintenant on a une frontière entre les Européens et les autres. Je vois beaucoup de points communs, rien n’est nouveau dans ce monde», commente le colonel en reposant la tablette. Il soupire: «C’est triste. L’histoire se répète. J’espère que ce mur tombera comme le mur de Berlin.»
Alors que le monde célébrait, le 9 novembre, les 25 ans de l'ouverture du mur de Berlin, de plus en plus de barrières se construisent aux frontières de l’Europe. Après le mur, construit en 2001, entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta et Melilla, la Grèce, fin 2012, puis la Bulgarie, en juillet dernier, ont érigé des clôtures à leurs frontières avec la Turquie. Pour la spécialiste des murs Elisabeth Vallet, professeure associée et directrice scientifique de la chaire Raoul-Dandurand à l’université du Québec à Montréal, «les causes affichées sont la pression migratoire –le droit d’asile européen y est pour beaucoup– et, si on va chercher plus loin, l’existence d’États déliquescents qui ne sont plus en mesure d’assurer la pleine souveraineté sur leur territoire et donc de protéger leurs populations ».
Ces murs, bâtis pour endiguer l’immigration vers l’Europe, présentent déjà des failles et des signes d’inefficacité. En octobre 2013, le gouvernement espagnol a décidé d’installer de nouveaux barbelés à lames tranchantes, dangereux et polémiques, sur le mur de Ceuta et Melilla. Pourtant, selon l’ONG Human Rights Watch, le nombre de tentatives pour rentrer dans l’enclave espagnole a augmenté en 2014: fin octobre, 1.250 migrants ou demandeurs d’asile étaient hébergés au centre d’accueil de Ceuta et Melilla, pour une capacité de 480 personnes.
En Grèce, dans une précédente enquête de Slate il y a deux ans, alors que les autorités entamaient la construction d’un mur de 12,5 kilomètres, un policier grec aux frontières prédisait: «Ce mur ne fera que repousser le problème.» Achevée fin 2012, la barrière gréco-turque a de fait dévié les migrants vers la Bulgarie, au nord, et au sud vers les îles grecques, Lampedusa, la Sicile et l’Espagne. Alors que la Grèce accueillait plus de 80% de l’immigration clandestine européenne en 2012, essentiellement par voie terrestre, la route de la Méditerranée centrale, par la Sicile et le sud-ouest de l’Italie, arrive largement en tête en 2014, avec 134.272 entrées irrégulières selon Frontex, l’agence européenne aux frontières.
En Bulgarie, alors que le mur a été achevé fin juillet, une nouvelle vague de migrants et de demandeurs d’asile, essentiellement syrienne, est apparue depuis la fin de l’été, avec la menace de l’organisation Etat islamique en Irak et en Syrie.«Le mur ne fonctionne absolument pas. En septembre 2014,  le nombre de demandeurs d’asile était même plus élevé qu’en septembre 2013», explique Krassimir Kanev, directeur de l’ONG Bulgarian Helsinki Committe.
La barrière, longue de 33 kilomètres, ne couvre en effet qu’une petite portion des 274 kilomètres de frontière avec la Turquie. À l’est et à l’ouest du mur, au cœur des forêts et de la moyenne montagne bulgare, les migrants continuent à passer, loin des checkpoints, souvent à l’aide de GPS. Déjà, les routes dévient vers le nord, par bateaux via la mer Noire, jusqu’à la Roumanie. Ce qui encourage les drames, comme le rapporte Le Courrier des Balkans: le 3 novembre, 24 migrants sont morts noyés lors d’un naufrage au confluent du Bosphore et de la mer Noire, au large d’Istanbul. Tous tentaient de rejoindre l’Union européenne par la Roumanie.
Face au cloisonnement des frontières terrestres, un autre mur, maritime et mortel, a vu progressivement le jour. Ainsi, l’année 2014 enregistre déjà un triste record: la mort de plus de 3.000 migrants en mer Méditerranée. Soit plus du double que le pic de 2011. «The Migrant files», une vaste enquête primée de datajournalisme, révèle même que plus de 25.000 migrants ont péri sur leur chemin vers l’Europe depuis 2000. «Eriger des clôtures et créer des barrières n’est pas la solution, ça crée de la pression ailleurs, ça donne plus de pouvoir aux trafiquants pour augmenter le prix de la sécurité et ça donne lieu à une augmentation du danger des traversées», alerte Boris Cheshirkov, porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Radicalisation du discours politique

Face à cette immigration importante mais relative (la Turquie accueille actuellement plus de 1,6 million de réfugiés syriens et le Liban 1,2 million, contre144.632 pour l’Union européenne), les partis politiques jouent la surenchère. Avec la crise économique, les discours se durcissent et la sécurité des frontières prend le pas sur les programmes d’intégration. «Environ 80% de l’argent de l’Union européenne pour l’immigration en Bulgarie est fléché vers la sécurité et 20% sur l’intégration», confie un conseiller du gouvernement bulgare.
Pour la spécialiste Elisabeth Vallet, les murs sont tout autant économiques –«là où il y a un mur frontalier, il y a une distorsion importante»– qu’idéologiques:
«Les murs sont éminemment politiques: ils servent à montrer que les gouvernements agissent. Si la frontière devient vulnérable aux flux non contrôlés-désirés, s'il y a une perception d’insécurité, parfois instrumentalisée par les extrêmes, alors la tentation est grande pour le gouvernement en place de répondre de manière visible et tangible par l’érection d’un mur. Michel Foucher [géographe, auteur de L’Obsession des frontières, ndlr] disait: "Le mur est avant tout une entreprise de relations publiques".»
Aux dernières élections européennes de mai dernier, cette perception d’insécurité s’est traduite directement dans les urnes, avec une montée historique des partis populistes. Le Front national en France, le Parti du peuple au Danemark ou encore UKIP au Royaume-Uni sont mêmes arrivés en tête dans leurs pays respectifs. En Grèce, le parti néonazi Aube dorée a obtenu un score de 9,4% et envoyé trois députés à Strasbourg. Des discours radicaux qui influencent les politiques européennes, de droite comme de gauche.
Ainsi, pour contrer la montée de l’extrême droite, les partis traditionnels n’hésitent plus à jouer sur les terrains populistes, à l'image de Nicolas Sarkozy en France, lors de son meeting de Nice, le 21 octobre dernier«L’immigration ne doit pas être un sujet tabou mais un sujet majeur car cela menace notre façon de vivre.» Comme d’autres hommes politiques en Europe, l’ex-président de la République veut remettre en question le traité de Schengen et la libre circulation des personnes au sein de l’Union. Un cheval de bataille de longue date du FN. En mai dernier, Marine Le Pen déclarait: «Je mets le traité de Schengen au seul endroit qu'il mérite: la corbeille!» Elle ajoutait: «C'est l'une des fautes les plus criminelles de l'Union européenne: la disparition totale des frontières.»
Pour Elisabeth Vallet, Schengen et l’abolition des frontières relèvent de toute façon de l’ethnocentrisme, plus que de l’ouverture:
«De quoi s’agit-il justement? D’une zone libre et ouverte mais sur elle-même. La définition d’une frontière commune, externe, dure, a été pratiquement le pendant de Schengen. Et de fait, l’UE, si elle se regarde, n’a pas régressé vraiment: la libre circulation des personnes, des marchandises, des capitaux est réelle. Par contre, pour les personnes venant de l’extérieur, et surtout pour celles qui viennent du Sud, la frontière est dure, dangereuse, violente, mortelle.»

Une cinquantaine de murs dans le monde

À côté des «murs de l’immigration», des barrières ethniques ou religieuses continuent à se dresser en Europe. En Slovaquie, des clôtures sont érigées contre les Roms depuis 2009. À Chypre, «la ligne verte» divise depuis 1974 la partie grecque de la partie turque. À Belfast, depuis le conflit nord-irlandais, des«murs de la paix» séparent encore les quartiers catholiques des quartiers protestants
Et le phénomène, cette course à la construction de murs et de barbelés, est une tendance mondiale. Dans son très bon numéro spécial qui vient de paraître, le magazine Courrier international recense aujourd’hui une cinquantaine de murs –d’après la carte de référence d’Elisabeth Vallet–, contre une dizaine en 1989.8.000 kilomètres de barrières ont ainsi été construites depuis la chute du mur de Berlin.
Les causes, comme le contrôle de l’immigration, les guerres, le terrorisme, les conflits ethniques, religieux ou sociaux, sont multiples. Le mur le plus long, qui sépare l’Inde du Bangladesh, atteint 3 000 kilomètres. Le plus célèbre, entre les Etats-Unis et le Mexique, s’étend sur trois Etats: l’Arizona, le Texas et la Californie. D’autres, comme à Sao Paulo au Brésil, n’hésitent plus à marquer matériellement, sur 60 kilomètres, la frontière entre les pauvres et les riches. Des Etats comme Israël, l’Inde ou l’Arabie Saoudite sont littéralement en train de s’emmurer, de tous côtés. Et de nouveaux projets sont dans les cartons: Ukraine-Russie, Oman-Yémen, Brésil-Paraguay… Une chose est sûre, le monde s’emmure, et cela représente une manne pour certains: selon Elisabeth Vallet, le marché du frontalier militaire représentait, en 2011, près de 17 milliards de dollars dans le monde.