Comment expliquer que l'on devienne libéral et non socialfachocommuniste
? Le milieu culturel et l’éducation ne suffisent pas à comprendre ces
orientations. N’y aurait-il pas quelque chose du tempérament personnel
mais aussi du rationalisme intellectuel pour expliquer le destin mental
de nos choix sociétaux et politiques.
Dès la sortie de l’utérus, de quelle liberté naturelle disposai-je ?
J’aimerais supposer qu’à cet instant je savais pouvoir bientôt
contempler librement les sphères du cosmos, au-delà des premières
étoiles de la doxa, bien au-dessus de la mer de nuages recouvrant
l’obscurantisme et la servitude politiques. D’où vient que je sois
devenu libéral et non socialfachocommuniste ? D’où vient que j’ai choisi
la voie terrestre et rationaliste d’Aristote en sa
Politique pour aboutir au libéralisme, plutôt que celle utopique de Platon en sa
République
totalitaire ? On pourrait s’étonner que depuis la même origine cosmique
et animale les humains proposent de telles différences en termes de
convictions politiques et de contrat social. Il faut croire que le
milieu culturel et l’éducation ne suffisent pas à expliquer ces
orientations, puisque, si diverses, leurs déterminismes vont jusqu’à
permette qu’un individu s’en affranchisse. N’y aurait-il pas là quelque
chose du tempérament personnel mais aussi du rationalisme intellectuel
pour expliquer, tant que faire se peut, le destin mental de nos choix
sociétaux et politiques…
On me pardonnera je l’espère ce soupçon d’autobiographie. Né dans une
famille modeste passablement inculte, quelle chance avais-je de
devenir, sans en faire un titre de gloire, un intellectuel libéral ? Mes
parents, pour l’une était dépourvue de tout discours politique, pour
l’autre était vaguement de droite conservatrice, par atavisme paysan,
quoique irréligieux, attaché à Jacques Chirac pour cause d’âge commun,
attaché aux valeurs du travail et de la propriété terrienne. Ma seule
chance fut d’habiter dans une ville universitaire. Pourquoi réclamai-je
des livres, des encyclopédies, alors que l’on lisait si peu ou pas du
tout autour de moi, même si l’école obligatoire y a peut-être
contribué ? Pourquoi découvris-je Jules Verne et le romantisme allemand,
France Musique, Schumann et Bach, alors que l’on se limitait à RTL et
aux variétés d’usage ? Pourquoi encore, stimulé par mon enseignante de
philosophie qui proposa l’étude de Marx et de Nietzsche, me sentais-je
cette différence, cette indépendance… Certainement de par une répugnance
à la fois innée et intellectuelle envers tout enfermement dans un
concept de classe, de masse, de nation, dans tout déterminisme
sociologique, qu’il soit conservateur ou marxiste. Quant à cette pulsion
aristocratique, peut-être orgueilleuse, qui me poussait vers l’élection
des arts et de la littérature, d’où me venait-elle ? Finissant ainsi
bientôt par me persuader que la démocratie était devenue pour moi :
« une aristocratie qui s’est élargie au point de devenir une
aristocratie universelle » [].
Un tempérament éthique et esthétique serait alors plus ou moins à
l’œuvre en chacun de nous de façon à nous différencier. Si l’on ne peut
remettre en question le rôle prépondérant et invariablement nécessaire
de l’éducation, il n’en reste pas moins que la nécessité de l’acquis
n’écarte en rien le caractère originel d’une innéité. Sans aller jusqu’à
prendre le pari plus que risqué d’une inscription génétique des goûts
et des philosophies, on peut imaginer que nos biochimies ne nous
proposent pas à tous les mêmes chemins. Sans recourir à la théorie des
humeurs des Anciens, une approche neuronale et psychologique des
tempéraments politiques peut être effleurée. Ainsi, entre le libéral, le
socialiste et le totalitaire, que ce dernier soit communiste, fasciste
ou théocrate islamiste, les différences sont criantes.
À peine au-delà du roi philosophe platonicien, du socialiste
magistrat philosophe égaré par l’hubris intellectuel, l’homme
totalitaire a quelque chose du tempérament sanguin, du coléreux, sans
cesse aiguillonné par la libido dominandi, par la foi en son concept
politique englobant et salutaire, voire miraculeux. Il ne supporte pas
que qui que ce soit échappe à sa doxa, à sa bienfaisance, à sa horde de
préjugés, à sa tyrannie, familiale, étatiste, nationaliste ou
théocratique, dans une sorte de crispation mimétique où l’autre est
sommé d’être comme soi, sinon rendu esclave… Nombreux par ailleurs sont
ceux qui adhèrent à un totalitarisme du groupe, de l’instinct grégaire,
de la corporation professionnelle, syndicale ou de parti, par goût de la
servitude volontaire, par paresse et passivité, mais aussi par envie et
ressentiment envers les nantis, envers ceux qui savent réussir, par
goût de l’égalité contrainte, par nécessité intime de se sentir rassurés
en les rails d’une idéologie, qu’elle soit marxiste ou religieuse, et
par la chaude communauté de destin d’une confrérie. À moins que la
foule, la meute, permettent de libérer les instincts les plus brutaux,
les plus violents, sous couvert de la force collective et d’une pseudo
légitimité révolutionnaire ou théologique.
Le libéral quant à lui est un indépendant paisible, un individualiste
entreprenant respectant l’individualisme de ses partenaires, un amant
du doux commerce selon Montesquieu, un qui a le goût du risque, de la
responsabilité et de l’indépendance, sans craindre l’acuité de la
solitude. Depuis l’animal politique libre aristotélicien et dans la
tradition humaniste du libre arbitre de Saint Thomas d’Aquin, il
s’affranchit de la fatalité divine et de la grâce augustinienne pour
valoriser son thymos [],
son soi fier, et satisfaire son désir de reconnaissance, reconnaissant
du même coup celui de tout homme. En passant par les Lumières, de Locke à
Voltaire, il tolère ainsi la liberté d’autrui, que ce soit par
indifférence ou par cet égoïsme et ces vices privés (avarice et
cupidité) qui contribuent aux vertus publiques de la prospérité, pour
reprendre l’argumentation de Mandeville dans
la Fable des abeilles [], ou de par le soin de la « main invisible » []
du marché conceptualisée par Adam Smith. De même, en s’appuyant sur des
valeurs d’étude, de travail et de mérite, dans le cadre du respect de
la propriété, et du pluralisme dynamique du marché, voire de la capacité
d’association, il éprouve le juste respect d’un contrat social cohérent
avec son profil psychologique et intellectuel. Il sait la nécessité,
pour jouir de ses propres libertés, d’accorder et d’encourager ces mêmes
libertés économiques, d’expression et de mœurs à autrui, que ce soit
par empathie ou par calcul rationnel…
Car à en rester à cette voie du tempérament politique, il n’y aurait
plus qu’à baigner dans le relativisme et abandonner toute prétention à
faire du libéralisme politique un universalisme. Sauf qu’une démarche
intellectuelle rationnelle simple (c’est alors qu’intervient
l’éducation) permet de départager le libéral du totalitaire plus ou
moins doux et plus ou moins bien intentionné. Certes, on peut imaginer
que parmi ceux qui choisissent un socialisme, qu’il soit rose, rouge,
brun ou vert, qu’il soit national ou international, il en est
quelques-uns animés du sens de l’utopie, et d’une empathie au service de
l’humanité. Mais l’on sait que l’enfer est pavé des meilleures
intentions, et que les généreuses planifications d’un bonheur à tous
imposé par la gestion prétendument rigoureuse d’un parti, d’un État ou
d’un orwellien gouvernement mondial ne peuvent qu’écraser les individus
sous le marteau de l’égalité. Et bientôt exacerber les insupportables
inégalités et les frustrations qu’une culture du ressentiment contribue à
surexploiter par ces « banques de la colère » []
que sont les partis révolutionnaires. C’est ainsi que l’Histoire a
montré que l’égalité de la pauvreté parmi les États communistes, hors
pour quelques oligarques et apparatchiks, reste la moins pire des
conditions, avant la concentration meurtrière des goulags …
Il faut alors porter un regard objectif sur les conditions de la
prospérité économique. Où et à grâce à quelle culture, quelle
démocratie, quelle éthique économique fondée sur le marché et la
concurrence est-on le mieux parvenu à libérer le maximum d’humanité des
tyrannies de la pauvreté et de la censure, sinon dans les démocraties
libérales occidentales ? Un simple examen permet de constater par
exemple que ce sont des politiciens qu’il est de bon ton de décrier,
comme Margaret Thatcher et Ronald Reagan, qui ont permis que sous leurs
mandats, grâce à une politique libérale de diminution considérable des
impôts pour les particuliers et les entreprises, le chômage fut divisé
par deux, pour être ramené autour de 5%, ce que l’on appelle d’ailleurs
un chômage structurel. De constater qu’avec les mêmes conditions de
mondialisation et de concurrence internationale que la France
malheureuse, l’Allemagne, le Canada et la Suède surfent allègrement sur
les voies de la prospérité économique… À l’observateur rationnel ne peut
manquer la sagacité qui permet de constater que les politiques de
dette, de déséquilibre budgétaire, de contrôle des loyers, de relance
keynésienne et d’interventionnisme étatique, de redistribution et de
delirium fiscal, fussent-elles animées des meilleures intentions de la
justice sociale et de la libido dominandi, sont non seulement
contreproductives mais attentatoires aux droits de propriété et à la
liberté d’entreprendre, donc foncièrement immorales. Car « contrôle
économique et totalitarisme » []
vont bientôt de pair. Devons-nous accuser nos gouvernants du seul
aveuglement idéologique, ou de cet appétit de pouvoir qui les voit
préférer un absolutisme colbertiste et socialiste supporté par la
démagogie, ou de cynisme mortifère et suicidaire ? À moins que le
rationalisme économique et politique soit parfaitement étranger à leur
système neuronal…
Ce serait évidemment, en me parant du titre de libéral issu des
Lumières, autant par tempérament que par rationalisme, me tresser une
couronne de lauriers moraux que la modestie m’interdit de porter… Ainsi
l’amant des libertés, quoique en se gardant de tout « dogmatisme
libéral » [],
trouvera-t-il une pensée aussi cohérente qu’efficace au service du
développement de l’humanité. Et, auprès d’une bibliothèque des écrivains
et philosophes choisis, un sommet montagneux où s’isoler des nuisances
totalitaires, à moins que ces dernières ne lui laissent que l’abri
précaire de l’isolement d’un sommet intérieur.
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