TOUT EST DIT

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samedi 17 septembre 2011

Le national, c’est pas si mal

Le spectre d'un défaut de paiement grec constitue un tournant pour une UE arrogante et dominatrice. Le retour à une dimension plus nationale est donc une perspective positive, estime un chroniqueur britannique. 

J’avais peut-être tort. Je croyais que les gouvernements européens dépenseraient sans compter, qu’ils imposeraient une austérité sans limite afin de sauver autant de banques que possible de leur témérité et de leur folie. Car toutes ces banques étaient trop grosses pour sombrer, et aucune dette n’était si importante qu’elle ne pouvait être épongée. L’Europe était aux mains des banquiers.
Pourtant, l’impensable est peut-être inévitable. Les prêtres de la zone euro, parlent soudain du défaut de paiement de la Grèce avec des "quand" et plus des "si". Les Grecs eux-mêmes considèrent apparemment la dévaluation comme une punition moins douloureuse qu’une austérité imposée par l’Etat, et ils ont probablement raison. Leur retrait de l’euro déclencherait un véritable séisme, qui impliquerait une restructuration de la dette, et même des devises à la périphérie de la zone euro, aussi bien en Grèce qu’en Irlande, au Portugal, en Espagne et en Italie. Ce serait radical, mais puisque cette éventualité a été prédite dès Maastricht en 1992, on ne peut pas dire que ce soit du domaine de l’inimaginable.

Un instant enthousiasmant pour les sceptiques

A ce stade, il est temps que les "pro-européens" cessent de raconter n’importe quoi. Alaric n’est pas aux portes de Rome. Napoléon n’est pas rentré de l’île d’Elbe. Tout ce qui risque d’arriver, c’est que les démocraties d’Europe, méprisées, déformées et corrompues pendant un quart de siècle par les oligarques de Bruxelles, sortent en rampant de l’ombre de l’Acropole, où elles naquirent. Pour tous ceux que laissent sceptiques les fédérations grandioses, les alliances dorées et les mafias huppées concoctées de tout temps dans les stations balnéaires de luxe du continent, l’instant a de quoi être enthousiasmant.
Une zone monétaire composée d’entités politiques compatibles n’a rien de répréhensible. Mais une union doit être le reflet d’une réalité économique sous-jacente, dotée d’institutions politiques capables de lier le vote à la fiscalité et aux dépenses, l’emprunt au remboursement. Paul Krugman, prix Nobel d’économie, a commis une excellente histoire de l’euro. Il y opposait la zone du dollar américain, avec son gouvernement fédéral, sa langue et sa culture politique communes, à la zone euro, qui n’a rien de tout cela. Et il en concluait que "cela, dès le départ, laissait planer le doute quant aux perspectives de la monnaie unique”. Pire encore, le concept a fini par “enflammer l’imagination des élites européennes". La monnaie unique est devenue un viatique vers une utopie bureaucratique, un portail vers une union toujours plus glorieuse.
Je me considère comme un "bon" Européen, mais en ce qui concerne l’Union européenne, chaque nouvelle montée en puissance du pouvoir de Bruxelles au détriment des contribuables et des législateurs européens est venue peu à peu grignoter mon idéalisme. Une étude récente a montré que l’UE avait en toute légèreté versé un milliard d’euros de trop aux agriculteurs grecs. L’Union continue de rejeter à la mer plus de poissons morts qu’elle n’en garde. Elle n’a pas renoncé à la construction d’un extravagant palais de 320 millions d’euros à Bruxelles, proprement obscène.

Contre l'absolutisme étatique du mouvement européen

Parce qu’être “pro-européen” est une question de foi plus qu’une politique, les partisans de l’Europe n’osent pas articuler le moindre reproche face à ses excès. Fait qui n’a rien d’inédit dans l’histoire européenne, un supra-Etat centralisé lance à l’assaut du continent toute une cohorte de conciliateurs complaisants incapables de voir l’arbre qui cache la forêt des salaires exonérés d’impôts.
Que l’Allemagne soit peut-être le seul pays capable d’organiser de façon sensée le sauvetage de l’euro est doublement ironique. Sa Constitution a en effet été conçue par les alliés vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale pour l’empêcher de dominer l’Europe. Le gouvernement allemand a été pensé de telle façon que son pouvoir reste limité et qu’il est à la merci de ses provinces et de leur électorat. Si, comme on peut s’y attendre, les électeurs d’Angela Merkel finissent par en avoir assez de devoir renflouer la Grèce, ou les banques, c’en sera fini de ce beau système.
Le lobby de la monnaie unique supplie aujourd’hui l’Allemagne de bander ses vieux muscles. Il appelle les Allemands à ordonner à la Grèce de procéder à une réduction drastique dans ses dépenses et de mettre ses travailleurs au chômage – si cela ne suffit pas, il faudra retirer tout pouvoir à ses acteurs politiques arriérés et leur imposer la cohésion budgétaire.
Les accords d’après-guerre étaient censés affranchir les plus petits pays d’Europe de ce genre de traitement, libérer leur histoire, leur culture et leur identité des siècles d’oppression de la part des grandes puissances. Et le symbole de cette indépendance c’était le droit de fixer le montant de ses impôts, de décider de sa sécurité sociale et de la valeur de sa monnaie. Il n’y avait pas besoin de l’euro. Même au plus fort de la croissance, selon les estimations les plus optimistes, la monnaie unique n’aurait dopé les échanges commerciaux que de 10 à 15 %, mais son abandon devrait coûter bien plus cher.
Les plans de sauvetage de l’euro désormais évoqués ne sont pas sans rappeler les réparations imposées à l’Allemagne après la Première Guerre Mondiale, avec les conséquences qu’on connaît. Ce n’est peut-être que "justice" mais l’appauvrissement forcé des Grecs, des Portugais et des Italiens pour honorer la valeur papier des dettes françaises et allemandes doit être ce que la politique moderne a fait de mieux pour inciter à la révolte. Personne ne s’intéresse donc à l’histoire à Bruxelles ? L’histoire européenne est en train de vivre sa Réforme, avec un Saint-Empire romain germanique centralisé et autoritaire, qui s’engraisse sur le dos de ses sujets et qui, à force de se montrer trop ambitieux, est confronté à une véritable crise de légitimité.
L’Europe est de toute évidence en train de changer de cap, elle se retourne contre l’absolutisme étatique du mouvement européen et le carcan de sa monnaie, ses flots de migrants économiques et ses subventions à tout va, ses crises permanentes et l’humiliation de ses gouvernements démocratiques. L’Europe revient à l’identité nationale, et l’UE ne pourra rien faire pour l’en empêcher.

Vu de Bucarest

Mariés avec l’euro

"La zone euro est une sorte de mariage catholique dont on ne peut pas sortir sauf avec les pieds devant, fustige Adevărul. Théoriquement, le mariage est pour la vie. Mais la séparation est réglementée légalement partout dans le monde. De même, le traité de Lisbonne prévoit les conditions dans lesquelles un Etat peut quitter l’Union européenne. En revanche, il n'existe aucun cadre légal par lequel un Etat peut quitter l'union monétaire. Les hommes politiques qui ont négocié sa constitution étaient parfaitement conscient de cette erreur, ils sont coupables de crime avec préméditation". Le quotidien bucarestois explique les manifestations contre l'austérité par le fait que "les dirigeants d'aujourd'hui, comme ceux de l’époque trompent la population". "Ion, Janos, Johann, Jan, Jean et Juan sont taxés de la même manière et aucun n'est coupable des décalages économiques accumulés depuis des centaines d'années". Selon cet éditorial, "les Etats Unis d’Europe peuvent très bien exister sans que leurs citoyens n’aient de monnaie commune ou ne soient les esclaves d'une bureaucratie supranationale (…). La force de l'Europe ne réside pas dans la tentative de créer une supra-nation!"

mercredi 16 mars 2011

Über alles, mais sympa

Après un XXe siècle agité, l’Allemagne est le moteur économique et politique de l’Europe. Un rôle qu’elle n’assume pas encore tout à fait. 

L’Allemagne a été coup sur coup un empire, un capharnaüm, une dictature, puis un naufrage. Et, vingt ans après sa réunification, c’est enfin un pays normal. Mais cette normalité à peine acquise, la voilà de nouveau propulsée sous les feux de la rampe. A l’issue du krach financier de 2008, elle est aujourd’hui le chef d’orchestre incontesté de la zone euro.
L’an dernier, elle a sauvé la monnaie unique du désastre et arraché l’économie grecque à la faillite. Elle risque de devoir intervenir de même pour d’autres membres du club. Son pays domine l’Europe comme il ne l’a plus fait depuis, oserons-nous le dire, les années 40. Mais, cette fois, c’est avec une certaine hésitation, et avec générosité.

Une réclame pour les vertus culturelles et économiques de la discrétion

Visiter Berlin, c’est découvrir une ville métamorphosée. Les cicatrices de la division ont été effacées. Le Mur a disparu, ainsi que la plupart des traces du IIIe Reich. Les deux plus grands traumatismes du passé de l’Allemagne ont été discrètement oblitérés de la carte de la capitale. A leur place, les monuments classiques de l’ascension de la Prusse reprennent leurs droits sur les rives de la Spree, comme de vieux soldats auréolés de gloire trouvant le réconfort dans leurs souvenirs.
A leur ombre vit une ville étrange, encore blessée et prisonnière de la banalité de l’architecture de l’après-guerre. Berlin n’en peut plus de ses grands immeubles et de son manque de pavés. Ce qui lui fait défaut, c’est la chaleureuse exubérance de Munich, le raffinement ploutocratique de Francfort, le bourdonnement commercial du Rhin. Les Berlinois n’aiment pas qu’on leur rappelle à quel point leur ville paraît bon marché, et encore moins qu’elle semble vide. Or c’est la vérité dans les deux cas.
La plupart des Britanniques continuent de croire que l’Allemagne est un pays où le moindre geste est conditionné par l’Histoire, cette dernière étant perçue comme une longue succession de crises de mégalomanie. J’ai toujours considéré l’Allemagne comme le contraire, comme une réclame pour les vertus culturelles et économiques de la discrétion et du provincialisme. A l’exception du siècle guerrier de Bismarck à Hitler, ce joli pays cher à Simon Winder [auteur d'ouvrages à succès sur l'Allemagne] peuplé de trolls et de naïades rhénanes, hérissé de forêts, d’usines et d’hôtels proprets, stimulé par la Réforme, la Renaissance nordique et la révolution industrielle, est dépourvu des atours d’une grande puissance.

La fusion entre démocratie et puissance industrielle

En 1945, quand les Alliés se sont méthodiquement attelés à la mise au point d’une Constitution susceptible d’"empêcher l’Allemagne de relever la tête", ils ont puisé dans l’Histoire des principautés et des "villes libres" d’avant Bismarck. Le miracle économique prend ses racines non seulement dans l’éthique allemande du travail, mais aussi dans la décentralisation, la concurrence locale et l’esprit d’entreprise. L’Allemagne reste avant tout un pays fragmenté. Ses dirigeants et l’essentiel de sa vie culturelle sont peut-être de retour dans la nouvelle capitale, mais ses finances sont à Francfort, son industrie dans la Ruhr et ses journaux à Munich et Francfort.
La Constitution conférait au pays une faiblesse délibérée, un trop-plein de coalitions, d’autonomie des Länder et d’élections incessantes. Mais cette démocratie dont les Allemands n’avaient aucune expérience s’est révélée vivace. C’est avec une facilité impressionnante que les Allemands de l’Ouest ont absorbé leurs voisins de l’Est après 1989, une affaire qui a coûté plus de 1 000 milliards d’euros.
Cette fusion entre démocratie et puissance industrielle reste le principal atout de l’Allemagne. Pour les apôtres anglo-américains du libéralisme, il est exaspérant de constater que le corporatisme social allemand se porte toujours bien, avec ses finances cartellisées et ses comités conjoints regroupant syndicats et direction. Avec pour résultat que, de 2000 jusqu’au krach, le coût de la main-d’œuvre allemande n’a cessé de baisser tandis qu’il augmentait au Royaume-Uni et en France.
Pendant la récession, les patrons allemands n’ont pas licencié alors que la demande dégringolait, mais les salariés ont accepté des baisses de salaires et les banques ont aidé les entreprises à sortir du marasme. Ces dernières sont donc sorties de la récession avec une main-d’œuvre intacte, et elles ne demandaient qu’à s’étendre. Mais si les étrangers s’émerveillent d’un taux de croissance évalué l’an dernier à 3,7 %, les Allemands, eux, s’estiment menacés de toutes parts.
Le pays ne connaît pas de renouvellement démographique, et sa population, vieillissante, atteint l’âge de la retraite. L’apport des 16 millions d’Allemands de l’Est touche à sa fin. La réserve de main-d’œuvre diminue, et la population ne se maintient à son niveau que grâce à l’immigration. Le Conseil pour l’intégration et les migrations prédit que, d’ici à 2050, la moitié des Allemands ne seront pas d’origine germanique. Beaucoup d’entre eux seront des Turcs, dont l’absence d’éthique du travail et l’incapacité à tirer parti d’un système scolaire archaïque tout en vivant des allocations font régulièrement l’objet de débats acharnés.

Bismarck aux portes de Paris

Ces dix dernières années, le nombre d’Allemands qui estiment que la société est "injuste" est passé de 50 % à 75 %. On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un problème allemand, mais un problème allemand devient européen dès qu’il pousse l’Allemagne à se replier sur elle-même.
Une relation est désormais cruciale, celle qui relie Berlin à la France, cette nation qui a vaincu l’Allemagne une fois et a été vaincue à trois reprises par elle en deux cents ans. La vieille plaisanterie qui voulait que l’Allemagne permette à la France de dissimuler sa faiblesse tandis que la France permettait à l’Allemagne de masquer sa force n’a plus cours. Le président Nicolas Sarkozy a désespérément besoin de la discipline fiscale et budgétaire allemande dans la zone euro, pour pouvoir tenir la bride à ses syndicats et à son secteur public, vorace. Il a pratiquement invité Bismarck aux portes de Paris.
L’euro a été accepté par les Allemands à contrecœur à la place du mark, la monnaie unique étant considérée comme le talisman de l’Union européenne et comme un moyen de protéger les marchés allemands d’exportation sur tout le continent. Mais, en 2010, l’opinion publique allemande serait volontiers revenue à l’ancienne devise. Je me trouvais en Grèce à l’époque, et j’y ai été témoin d’un violent sentiment antiallemand, reflet exact du sentiment antigrec des Allemands. Le journal à scandales Bild a envoyé des journalistes distribuer des liasses de vieilles drachmes aux passants athéniens, geste que l’on pouvait interpréter comme de la satire, mais aussi comme du mépris.

Aucune alternative à l'hégémonie allemande

En 1989, incapable de comprendre l’Europe moderne, Margaret Thatcher s’est opposée avec férocité à la réunification allemande. "Nous avons battu les Allemands deux fois, et ils reviennent", avait-elle lancé. Elle avait raison sur un point : ils reviennent.
L’idée qu’un pays puisse “dominer” une fédération aussi diverse et financièrement corrompue que l’Union européenne est synonyme d’instabilité. Jamais l’Allemagne ne pourra se permettre de laisser l’euro s’effondrer, car elle se retrouverait environnée de mini-républiques de Weimar à ses frontières. Mais cela dépendra en grande partie de la capacité de ses dirigeants à faire preuve d’une relative sensibilité, comme Merkel et son prédécesseur Gerhard Schröder. Tout dépendra de ce "leadership allégé" à l’allemande.
Ce mois-ci, les négociations sur un “pacte pour l’euro”, dont Londres se tient à l’écart, prévoient d’imposer une nouvelle discipline aux pays de la zone euro, de réglementer leurs budgets, leur dette et leur politique fiscale. Elles envisagent une énorme macroéconomie avec l’Allemagne en pointe.
C’est le prix que réclament les électeurs allemands pour avoir constamment versé de l’aide à des Etats plus faibles.
C’est cette "union toujours plus étroite" qui, à en croire les sceptiques, va accoucher d’une économie politique friable, germanique et dirigiste au centre, latine et rebelle à la frange. C’est l’Europe que la nouvelle Allemagne est désormais faite pour mener. Le pays n’a pas vraiment eu le temps d’arriver à maturité avant d’assumer cette hégémonie, mais ni lui ni l’Europe n’ont d’autre solution.