TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO
Affichage des articles dont le libellé est Paul Burel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paul Burel. Afficher tous les articles

mardi 18 septembre 2012

Le père de la distribution moderne 


Édouard Leclerc n'est plus. « L'épicier de Landerneau », l'empêcheur de vendre en rond, a tiré sa révérence, laissant derrière lui un bilan hors du commun, à l'image d'un homme protéiforme, visionnaire inlassable, entrepreneur inclassable, lobbyiste redoutable. Et provocateur en diable.
Que retiendra-t-on de cet esprit voltairien, « ennemi des ordres, des monopoles et des dogmes » ? Le créateur du navire amiral de la flotte de la grande distribution française ? Le croisé anti-monopoles, l'agitateur, le mystique, le prophète, le libéral pur jus... mais dénonciateur de l'économie financière ? Tout cela et bien plus. La personnalité d'Édouard Leclerc, c'est un peu comme un hyper : il y a vraiment du choix à tous les rayons.
Édouard Leclerc, ce n'est rien moins que le père de la grande distribution moderne. C'est à Landerneau, en 1949, que l'ancien séminariste a porté sur les fonts baptismaux la révolution des prix bas. C'est là que ce Breton granitique a fait basculer la distribution de grand-papa, artisanale et archaïque, dans l'ère de la grande distribution, industrielle et moderne. Quitte à bousculer sans ménagement les habitudes des producteurs et des lobbys conservateurs de tout poil.
Il a ouvert la voie dans laquelle se sont engouffrés tous les autres. Si, aujourd'hui, l'équation du bas coût fait autant recette, elle le doit certes à une forme de paupérisation de la société, mais elle avait un sacré précurseur. Cela fait plus de soixante ans que les pratiques visionnaires du croisé de la vie pas chère ont bouleversé le commerce français... Et favorisé toutes les politiques anti-inflation, soit dit en passant.
Édouard Leclerc n'était pas un saint. Il a utilisé quelques grosses ficelles politiques pour faire passer ses recettes ; il a écrasé quelques orteils pour se frayer un passage dans le champ des corporatismes ; il a mené quelques combats musclés pour imposer ses vues. Bref, il a mené et gagné la bataille des prix. Mais à quel prix ? rappelleront ses détracteurs, fournisseurs, syndicats, associations, politiques... Celui d'un modèle économique et social qui justifierait sans doute un devoir d'inventaire. Et qui a, entre autres inconvénients, une difficulté patente à franchir les frontières de l'Hexagone.
Il n'empêche, le modèle de l'évangéliste de la grande distribution mérite d'être revisité, en ces temps déboussolés. Même s'il est bâti sur le socle d'une idée simple, mais géniale - la révolution des prix bas - qui n'est pas à portée de tous les cerveaux standardisés des écoles de commerce. Quand on a une bonne idée, on n'en démord pas ; quand les rayons alimentaires d'origine arrivent à saturation, on ne lésine pas sur la diversification ; quand ça coince sur le terrain, on passe par le lobby politique...
Ces recettes n'auraient peut-être rien d'original si elles n'avaient été mises en rayons par un champion hors pair du lobbying et de la communication. Édouard Leclerc a su, avant tous les autres grands du commerce, concocter une « com » hyper-moderne, en alliant avec le maximum d'efficacité savoir-faire et faire savoir. Mieux, le père charismatique de la grande distribution a aussi su transmettre le flambeau à un fils plus rationnel, mais pas moins créatif. La saga Leclerc, c'est aussi l'histoire d'une transmission familiale particulièrement réussie.

lundi 30 avril 2012

Un 1er Mai sous haute tension 


C'est entendu, le 1er Mai a beau être la journée de solidarité internationale du monde du travail, il n'est pas le monopole des syndicats. Aux dernières élections présidentielles, il a d'ailleurs été un moment important de l'expression politique, pas seulement du Front national. En 2007, Ségolène Royal avait su utiliser cette date symbolique pour faire un grand meeting à Charléty, sans qu'il y ait à redire, sans débordement. D'où vient dès lors le malaise plus ou moins diffus que l'on ressent à la veille de la fête du Travail.
Trois raisons spécifiques nourrissent la perplexité, l'interrogation et parfois l'inquiétude. Première évidence : les politiques - la politique - tentent une OPA inédite sur le 1er mai 2012. Du haut de ses 17,9 % récoltés dans les urnes au premier tour de la présidentielle - alimentés pour bonne part par la désespérance ouvrière - Marine Le Pen entend évidemment pousser son avantage. Entretenir la flamme avant les législatives. Soucieux de combler le retard affiché dans les sondages et de n'avoir rien à regretter, Nicolas Sarkozy tente une ultime démonstration de force dans la dernière ligne droite avant le 6 mai. Quitte à mobiliser sur la stigmatisation de la CGT, sans nuances, et à utiliser, avant de le retirer, plusieurs jours durant, le concept discutable de « vrai travail ».
Les esprits sont à cran
Deuxième constat : les syndicats ont peu ou prou perdu le nord de l'indépendance syndicale et de l'apolitisme qui restent pourtant leur credo officiel. Certes la CGT, même depuis le désarrimage du PC, n'a jamais tout à fait caché ses préférences pour le cap à gauche toute. Bien sûr la CFDT s'est souvent enferrée dans une neutralité un peu artificielle et hypocrite. Force est de constater pourtant, qu'en 2012, les syndicats sont allés un peu plus loin dans leur engagement politique, CGT en tête. Ses dirigeants ont rompu bruyamment avec leur relative retenue habituelle, appelant à voter contre Nicolas Sarkozy sans autre forme de procès. Quitte à heurter une partie de l'opinion.
Troisième élément, ce n'est pas le plus rassurant, les esprits sont à cran. Les expressions dérapent jusqu'au plus haut niveau, la violence verbale des uns répond au dérapage sémantique des autres. L'agressivité de l'un alimente le ressentiment des autres. D'un côté le président candidat ne se cache plus derrière les précautions du début de quinquennat pour dire tout le mal qu'il pense des corps intermédiaires en général, et des syndicats en particulier. Quitte à les caricaturer et à accroître les tensions.
De l'autre côté, les syndicats estiment qu'ils ont une occasion unique, en ce 1er Mai, de solder un quinquennat qui, selon eux, aura singulièrement rétréci la démocratie sociale. Le mandat Sarkozy avait commencé dans les faux-semblants de la concertation. Il s'était poursuivi et focalisé dans l'affrontement sur la réforme des retraites en 2010. Il se termine sur un ultime bras de fer où chacun, en quelque sorte, met bas les masques. Au risque de réveiller quelques vieux démons de confrontation musclée ? C'est peu dire que les forces de police auront un rôle prépondérant dans la canalisation militante de ce 1er Mai un peu hors normes.

jeudi 6 octobre 2011

Dexia : le contribuable au guichet

C'est entendu, Dexia n'est pas une banque comme une autre. C'est même une sorte de mouton à cinq pattes. Un établissement atypique, sans guichets et sans clients apparents, qui ne peut être comparé aux majors du secteur, BNP, Crédit Agricole et Société Générale. Il n'empêche, la faillite de Dexia est un nouvel avatar inquiétant des dérives bancaires, une très mauvaise nouvelle pour tout le monde : ses clients, les marchés, les autres banques et les contribuables.

Les grandes banques de dépôt pourront toujours jurer qu'elles ne font pas le même métier, que ce mouton noir ne fait pas partie de la famille. Elles auront beaucoup de mal à effacer de la photo ce « cousin » encombrant qui était sur la même ligne de départ qu'elles, au dernier « stress-test », ce contrôle de résistance imposé aux établissements bancaires européens. Mieux, Dexia a franchi cet obstacle avec brio, comme la très grande majorité des concurrents. Et c'est bien ça le problème.

Nos banques nous rassurent à bon compte, celui de propos souvent anesthésiants et celui de tests peu crédibles, déconnectés des vrais risques de faillite. Bref, derrière la banque franco-belge, on peut légitimement se demander s'il n'y a pas quelques autres brebis bancaires affaiblies qui sont passées au travers des tests... Mais qui n'échapperont peut-être pas aux griffes des marchés.

On peut le craindre d'autant plus que les banques ayant pignon sur rue sont loin de s'être racheté une vertu, malgré les promesses tenues la main sur le portefeuille, au coeur de la dernière crise économique. L'affaire du trader « fou » de la banque suisse UBS vient opportunément nous rappeler qu'on n'est pas à l'abri de nouvelles affaires « Kerviel ». Les courtiers plus ou moins bien contrôlés sont toujours là, les pratiques spéculatives encore actives. Comme sont revenues certaines rémunérations sans frein. Alors que nombre d'entrepreneurs de PME et de TPE se désolent de ne plus trouver de banquier ouvert à qui parler. Cherchez l'erreur.

Malgré les injonctions des politiques, les banques n'ont sans doute pas vraiment (suffisamment) changé. Pour une raison assez simple et un rien cynique d'ailleurs. Elles savent que l'État ne les lâchera jamais, parce qu'elles fournissent le sang financier sans lequel l'économie ne fonctionne plus. Le problème c'est que l'État, faut-il le rappeler, c'est le contribuable. Et pour le coup, l'affaire Dexia devient très révélatrice et emblématique. Elle montre avec éclat qu'on ne pourra pas, cette fois, servir aux citoyens la fable d'une crise bancaire qui ne leur coûte rien. Voire qui rapporte à l'État, via les intérêts des prêts salvateurs accordés aux banques pour les soutenir dans l'urgence de la crise !

Au fond, c'est le retour à la case Crédit Lyonnais. Souvenez-vous, au moment de sa débâcle, le ministre de l'Économie nous jurait que ça ne coûterait pas un centime au contribuable. On sait ce qu'il en est advenu. Bis repetita. Le sauvetage de Dexia aura un coût amer pour le contribuable. Voilà donc une nouvelle qui n'est bonne pour personne, et surtout pas pour Nicolas Sarkozy. Il avait pourfendu avec éclat, mais sans succès, les comportements de la banque et de la finance au G20 de Londres en 2009. L'histoire lui ressert le plat des faiblesses et des turpitudes bancaires pour « son » G 20 made in France début novembre. Pas sûr qu'il apprécie ce menu imposé.

jeudi 22 septembre 2011

Eviter le scénario du pire

En serrant d'un nouveau cran, hier, la ceinture de l'austérité du pays, le gouvernement d'Athènes aurait-il enfin trouvé la recette d'un redressement garanti sur paiement de l'impôt ? On voudrait y croire. Malheureusement, l'équation aux multiples inconnues de la crise grecque se révèle plus inextricable de jour en jour. Il est vrai qu'elle se heurte à des obstacles redoutables, à commencer par la pression souvent irrationnelle des marchés et le Monopoly mortifère des spéculateurs. Qu'on ne s'y trompe pas : certains acteurs de la finance et de la Bourse rêvent de détricoter l'Europe et l'euro pour retrouver, demain, un champ de jeux encore plus favorable à leurs desseins.

Il faut être lucide : le programme de remise sur pied du grand malade grec s'avère hypothétique. C'est un peu l'histoire d'un curiste qui n'arrive pas à maigrir de dix kilos et à qui ses médecins imposent, sans plus attendre, une nouvelle perte de poids de vingt kilos. L'impôt ne rentre pas ? Augmentons la dose ! On pourrait rire de ce côté shadok si ce n'était dramatique.

Il faut être réaliste : la Grèce n'a toujours pas trouvé, loin s'en faut, le chemin de crête entre austérité et croissance. Pis, les chicanes à franchir se multiplient. En externe avec la multiplication des réticences politiques, le délitement des solidarités et le renforcement des opinions hostiles, y compris en France, comme le révèle le dernier sondage de dimanche Ouest France. En interne avec l'isolement et la fragilité du gouvernement de Papandréou, et la montée des mouvements contestataires face à une politique inefficace et inégalitaire.

Il faut aussi être clair. Tant que la Grèce n'aura pas d'administration fiscale en état de marche, le redressement de ses comptes publics restera une douce illusion de technocrate bruxellois, un fantasme de politique parisien, ou un espoir angélique d'europtimiste convaincu. Qui peut croire aujourd'hui au miracle ? On ne change pas une culture séculaire de la fraude par décret.

Dans ce contexte, la langue de bois des ministres français sur l'impossibilité de faillite de la Grèce sonne faux et relève du déni de réalité. Le doute initial sur la capacité du rebond grec, réservé aux économistes, se propage désormais à la sphère politique. Le scénario de la faillite n'est plus tabou.

Mieux vaut donc se préparer au pire, ne serait-ce pour l'éviter. Les leaders politiques européens, qui ont déjà gaspillé une partie de leur crédit dans le traitement du dossier grec (atermoiements, dissensions, incohérences), seraient bien avisés d'anticiper un « crash » de la Grèce. Quitte à naviguer entre les deux écueils majeurs : trop d'austérité ou trop de laxisme. Trop d'austérité aux détriments des Grecs les plus modestes, c'est un peu le risque de l'heure. Trop de laxisme, c'est le choix de ceux qui imaginent possible un effacement pur et simple de la dette.

Restructurer la dette, l'aménager dans le temps, l'alléger... Tôt ou tard, les politiques devront se résoudre à trouver une alternative au statu quo actuel. Car ils ont plus que jamais une ardente obligation, tout faire pour éviter le scénario du pire : une faillite brutale, non préparée, de la Grèce. Elle rimerait avec chaos financier, bancaire, politique, économique et social... Elle pousserait les spéculateurs vers d'autres cibles affaiblies par leurs dettes publiques : Portugal, Italie, Espagne... Elle enfoncerait un coin peut-être décisif dans l'Union monétaire. Bref, elle engendrerait la catastrophe.

mardi 13 septembre 2011

S'il n'y avait que le risque grec...

Face aux atermoiements politiques, la réponse des Bourses ne s'est pas fait attendre. Avec la propension à l'excès qui les caractérise, elles ont fait descendre, une nouvelle fois, les valeurs bancaires françaises aux enfers.

On peut certes se rassurer, à bon compte, en rappelant que le CAC 40 est une loupe grossissante, déformante... et inexacte. Assurément, les banques tricolores n'ont pas perdu les trois quarts de leur valeur réelle en deux semaines de plongée boursière. Il n'empêche. Dans un climat anxiogène où plus personne ne fait confiance à personne (pas même les banques entre elles), les Bourses restent, qu'on le veuille ou non, un formidable révélateur de risques... Et malheureusement, un accélérateur.

Les marchés, avec leur outrance moutonnière habituelle, mettent le doigt là où ça fait mal. En pulvérisant la langue de bois et une certaine arrogance des banquiers et des assureurs, eux aussi embarqués dans l'aventure. En pointant le risque de faillite de plus en plus menaçant en Grèce. Encore faut-il remarquer que ce pays n'est que la partie émergée de l'iceberg du danger. Foncièrement, les banques françaises ont les moyens de faire face à la faillite grecque. Personne n'en doute vraiment. C'est l'après qui pose problème, c'est-à-dire le probable effet domino d'une crise de la dette publique passant les frontières, bousculant l'Italie et l'Espagne. Les enjeux et les risques financiers des groupes tricolores seraient alors démultipliés.

À coup sûr, un défaut italien ou (et) espagnol serait catastrophique pour nos banques. Pis, pour la croissance, avec l'amorce d'une nouvelle spirale du pire : rationnement du crédit bancaire, asphyxie d'une économie déjà à la peine, récession, chômage massif accru...

On n'en est pas là, fort heureusement, mais trop de clignotants rouges s'allument pour que les politiques puissent se contenter, comme aujourd'hui, de propos vaguement rassurants. La demande insistante de recapitalisation des banques européennes de Christine Lagarde, les menaces de mauvaise note des agences de notation, les confessions tardives des banques elles-mêmes sur leurs expositions risquées, la méfiance des prêteurs américains, les dissensions au sein de la BCE : tout se cumule pour accroître les incertitudes et les peurs, pour accréditer un scénario noir. En prime, les banques font elles-mêmes l'aveu le moins rassurant quand elles reconnaissent ne se prêter entre elles qu'au compte-gouttes et à très court terme.

Bref, l'idée inédite de repasser aux guichets de l'État pour renflouer les banques - ou les prémunir du pire - refait recette. La nationalisation bancaire, fut-elle partielle et passagère, est-elle envisageable en France ? À supposer que sa nécessité soit avérée au-delà des avatars boursiers du moment, elle aurait quelques avantages, ne serait-ce que de contraindre la banque à se recentrer sur sa mission centrale : financer l'économie.

Mais elle se heurte évidemment à un double verrou. Idéologique : aux antipodes du Royaume-Uni, parangon du libéralisme qui avait sauvé une partie de ses banques en 2008 en les nationalisant le temps nécessaire, la France reste en la matière engoncée dans des querelles de religions paralysantes. Prosaïque : désargenté et en pleine cure de désintoxication budgétaire, l'État n'est sans doute pas très pressé de se porter au secours d'institutions bancaires dont les comportements, loin d'être exemplaires, rebutent toujours autant l'opinion...

lundi 12 septembre 2011

Économie : le grand dérèglement

Au terme du G7 « marseillais » des argentiers des pays riches, conclu sur des engagements aussi fortement affichés qu'ils sont flous sur leurs moyens de mise en oeuvre, la semaine et les mois à venir s'ouvrent sur des perspectives incertaines, pour ne pas dire chahutées. La Bourse, le révélateur caricatural des dérèglements de la planète libérale, n'est sans doute pas prête à retrouver de sitôt sa sérénité. Tant les signaux cumulés confirment qu'il n'y a pas de vrai pilote dans l'avion de l'économie mondiale, alors que les moteurs tournent au ralenti, que l'emploi est en panne, et que des bombes potentiellement ravageuses (Grèce, banques) restent à désamorcer. Encore heureux qu'il n'y ait pas, pour l'heure, une fronde généralisée des citoyens.

La réponse internationale « forte et coordonnée » promise par le G7 ne doit guère faire illusion. Ce que la rencontre de Marseille a d'abord illustré, ce sont les dissensions profondes de la gouvernance mondiale face à la crise financière et économique. Il y a bien un océan entre le choix américain du soutien coûteux à la relance et la volonté germano-européenne de privilégier l'apurement des dettes publiques. Ce qui augure mal de l'efficacité du prochain G20 made in France, dans le droit fil, il est vrai, d'un déclin quasi continu des sommets à 20, depuis celui de Londres en avril 2009. Cimentée hier par la peur d'un effondrement généralisé, la foi collective s'est délitée avec le retour en trompe-l'oeil de la croissance. Peut-elle renaître de la menace réapparue ?

Pour ne rien arranger, le pilotage européen lui-même laisse toujours autant à désirer. Ce n'est pas un hasard si les Bourses ont dévissé sur la simple annonce de la démission du chef économiste de la banque centrale européenne. En d'autres temps, cela aurait été anecdotique. Or là, les marchés ont immédiatement compris que la défection de Jurgen Starck signait une énorme réticence de l'Allemagne à voir la BCE, dont elle est le pilier, à payer pour les mauvais élèves de la zone euro. Difficile de leur donner tout à fait tort. Même si la France et l'Allemagne vont afficher, ce jeudi, des propositions communes sur la gouvernance européenne. Une nouvelle fois, dira-t-on, c'est bien ça le problème.

Ces inconséquences et ces défaillances du pilotage européen et mondial pourraient s'avérer très dangereuses pour une économie mondialisée qui avance sur le fil du rasoir. Le ralentissement général de la croissance - y compris dans les pays émergents - n'est pas un fantasme de boursier. C'est une donnée réelle qui produit du chômage et de l'angoisse, et qui peut faire exploser les deux bombes suivantes.

En Grèce, il est de plus en plus évident que l'équation de base « peu d'État, peu d'impôts » (et réciproquement) mène le pays au défaut de paiement. Au-delà de la nouvelle visite de la troïka de contrôle des comptes (FMI, BCE, UE), il est sans doute temps de se préoccuper d'un plan B, d'une alternative à un plan de redressement grec qui ne semble plus crédible. Pour l'autre bombe, bancaire, la situation est d'autant plus embrouillée que les banques françaises se font massacrer en Bourse malgré leurs assurances réitérées de bonne santé. Sans doute récoltent-elles les fruits amers d'une politique de non-transparence ou de crash test déconnectés des risques réels. De là à les recapitaliser dare-dare, voire les nationaliser, il y a un grand pas ! La fureur de la Bourse est souvent mauvaise conseillère.

jeudi 25 août 2011

La rigueur fait recette

Comment rassurer les marchés sans « désespérer » le monde du travail miné par un chômage massif ? Comment cultiver la rigueur sans casser la croissance ? Comment accroître l'impôt sans froisser l'électeur ? Rarement le devoir budgétaire de rentrée aura été aussi difficile et risqué pour le gouvernement.

La faute au rebond d'une crise protéiforme ¯ boursière, financière, bancaire, économique ¯ venue pour une bonne part de l'extérieur. La faute aussi à quelques relâchements du gouvernement. Avant de se convertir bruyamment à la règle d'or de l'équilibre des finances publiques, Nicolas Sarkozy a pratiqué, comme ses prédécesseurs, le hors-piste budgétaire.

Mis en oeuvre par un orfèvre assumé de l'orthodoxie gestionnaire, François Fillon, le plan d'assainissement fera-t-il recette auprès des marchés et évitera-t-il au pays le noeud coulant de taux d'intérêt asphyxiants ? Difficile de supputer les réactions d'acteurs financiers de plus en plus imprévisibles. En revanche, on peut penser que la potion amère du retour à la bonne santé illustre un volontarisme minimal qui ne donnera pas à l'opposition les ingrédients d'une mayonnaise polémique durable et politiquement très rentable.

Bien sûr, les leaders socialistes auront beau jeu d'ironiser sur la remise en cause bien tardive du dernier emblème de la politique sarkoziste de rupture : la défiscalisation des heures supplémentaires. Une mesure qui s'est avérée coûteuse, inefficace, et même contre-productive en termes d'emplois.

La copie gouvernementale est suffisamment habile pour parer d'éventuelles attaques frontales. D'abord, la rigueur qui en est le moteur assumé n'est plus taboue dans le champ politique français. Son credo fait largement recette de part et d'autre de la frontière majorité-opposition.

Les ténors socialistes comme ceux de l'UMP partagent la conviction de base que la lutte contre les déficits publics est la condition sine qua non de la croissance. Et qu'elle passe inévitablement par une augmentation des impôts, fut-elle ciblée sur les niches fiscales ! Pour un peu, François Hollande et Martine Aubry en remontreraient même à François Fillon dans le rigorisme gestionnaire ! Le socialisme dépensier ¯ keynésien ¯ s'est singulièrement dévalué, ces derniers temps.

Ensuite, la rigueur fait la manche à tous les guichets. Elle n'épargne apparemment pas grand monde. Le rabot de Matignon rase tous azimuts. Mieux, il donne l'impression de privilégier la chasse au gros. Au prix d'un marketing médiatique savamment articulé avec les « victimes » elles-mêmes, le chef du gouvernement cherche à faire accroire qu'il frappe d'abord les plus riches. Alors que la contribution sur les très hauts revenus relève plus, du symbole que d'une lourde ponction sonnante et trébuchante. Elle est centrale dans l'affichage politique du gouvernement, marginale à la caisse.

Enfin, les deux mesures les plus spectaculaires ¯ remodelage de la défiscalisation des heures supplémentaires et taxation exceptionnelle des hauts revenus ¯ montrent bien que la rigueur évite les chemins escarpés des réformes impopulaires. C'est là, sans doute, la vraie faiblesse du plan Fillon: son manque d'audace réformatrice.

Prudence électorale oblige ? Une fois de plus, le pouvoir fait du toilettage là il faudrait de la chirurgie. Il se garde de toucher au coeur du chef-d'oeuvre baroque ¯ inefficace et injuste ¯ que constitue notre fiscalité. Et s'il se décide à rogner, passagèrement, les hauts revenus, c'est pour mieux oublier de s'attaquer aux racines des salaires « exorbitants ». Il en atténue les effets. Il n'en soigne pas les causes.

vendredi 1 juillet 2011

Volontarisme européen

Après un intermède hongrois sans relief, la présidence polonaise de l'Union européenne peut-elle générer un regain du volontarisme communautaire, une accélération du cours de l'histoire ? Construit sur un nationalisme ombrageux, le logiciel politique polonais ne laisse que peu de place à l'espoir, peu de crédit aux europtimistes

Après avoir une fois encore sauvé les meubles in extremis, à Athènes, l'Union risque de poursuivre durant les prochains mois sa route cahotante entre le pire de l'éclatement de la zone euro et le meilleur d'une intégration accentuée, plus efficace et plus juste. Bref, le fédéralisme assumé, mot qui fait encore un peu peur, ce n'est pas pour demain, même si c'est un bon ciment pour répondre aux défis du marché et de la concurrence de pays-continents comme la Chine ou l'Inde.

Reconnaissons-le a minima, face à des marchés qui ont l'avantage sur les politiques de la rapidité et du cynisme, l'Union européenne et ses partenaires (BCE, FMI) ont jusque-là fait mieux que résister. Ils n'ont pas seulement colmaté les énormes brèches financières des pays en déroute ¯ Irlande, Grèce, Portugal ¯ en créant un fonds ad hoc. Ils ont aussi bâti une digue du futur, via un mécanisme européen permanent de stabilité, assez richement doté. Ils ont entrouvert la voie d'un fédéralisme européen qui existe déjà... À la banque centrale européenne (BCE).

Quoi qu'il en soit, le plus dur est peut-être devant. Sous les coups de boutoir des marchés qui n'ont pas d'état d'âme, l'Union va devoir rester très vigilante dans la résolution d'une équation grecque à trois inconnues -politique, économique, sociale- dont la variable sociale n'est pas la moins importante. Jusqu'où ira l'acceptabilité citoyenne d'un effort douloureux et plutôt mal partagé ?

L'Europe est surtout condamnée à aller plus vite et plus loin dans l'intégration économique communautaire. Il faudra tôt ou tard surmonter, et le plus tôt sera le mieux, l'anomalie européenne majeure d'une monnaie sans État. Sans bousculer la respiration démocratique de chacun, sans doute, sans attendre non plus la Saint Glinglin, c'est-à-dire l'effondrement possible de la maison commune. Tant que l'Europe fonctionnera comme un vieux syndicat intercommunal du fin fond de la province ¯ je partage le minimum et je conserve l'essentiel de mes prérogatives ¯ il y aura du souci à se faire sur son avenir.

Ne rêvons pas trop d'une hypothétique harmonisation fiscale. Le refus irlandais de céder le moindre pouce de terrain sur son avantage dérogatoire en matière d'impôt sur les sociétés, malgré l'aide massive de ses partenaires, laisse à penser que les verrous sont solides. Pour autant l'Europe, si elle ne veut pas souffrir les affres de l'implosion, doit impérativement échafauder une gouvernance économique digne de ce nom.

¯ Élaborer un budget commun qui ne soit pas une coquille vide comme il l'est aujourd'hui : avec seulement 1 % de la richesse globale produite versée dans la cagnotte commune on est évidemment loin du compte.

¯ Accélérer la convergence des budgets nationaux, initiée par « le « pacte pour l'euro ». Encore faut-il la faire vivre.

¯ Bâtir, enfin, un politique de projets concrets communs en matière de recherche, d'éducation, d'innovation... Ces trois têtes de chapitre, çà ne vous rappelle pas quelque chose ? Eh oui ! le grand emprunt que la France a lancé. En solo...


jeudi 2 juin 2011

La Grèce sur le fil du rasoir

Sauvé par le gong ? Sans doute. La Grèce pourra repasser au guichet des aides financières internationales. Renflouée in extremis, pas sauvée. Un an après le prêt de 110 milliards de la communauté internationale, il faudrait être singulièrement aveugle pour ne pas voir la réalité. Étranglé par des taux d'intérêt à 15 %, lesté par un endettement plus lourd que prévu (150 % de la richesse produite !), miné par une grogne sociale incontrôlable, englué dans la récession, le pays reste au bord du gouffre. Au risque d'entraîner dans sa chute ses camarades d'infortune - Portugal, Irlande - sinon de faire éclater l'euro, ce souhait démagogique sur lequel surfent aujourd'hui quelques boutiquiers d'un nationalisme dépassé, du passé. Irréalistes.

Comment éviter le pire à Athènes ? Pas simple quand on entend la partition actuelle de trois acteurs principaux du psychodrame grec. La démission de Dominique Strauss-Kahn du FMI a quelque peu émoussé la capacité de compréhension du Fonds monétaire international à l'égard des errements grecs. La patience du maître d'école de la classe européenne - l'Allemagne - montre, elle aussi, ses limites. Angela Merkel a compris que son pays ne pouvait prospérer dans une zone euro disloquée, mais son opinion - ses électeurs - demeure très rétive aux comportements des « cancres » de l'Europe du sud.

Quant aux autorités d'Athènes, on ne peut que constater leur incapacité à cimenter la cohésion nationale, voire à simplement restaurer l'autorité de l'État. On voudrait sourire quand l'opposition propose une baisse des impôts, dans un pays où la fraude fiscale demeure, crise ou pas, un sport national qui sape par nature toute assise étatique digne de ce nom...

Dans ce contexte contraignant, le scénario du « toujours plus d'aides contre plus d'austérité » ne ressemble pas seulement à une fuite en avant. Il paraît des plus irréalistes et même de plus en plus dangereux face à une opinion chauffée à blanc par l'austérité salariale et le chômage de masse (16 %). Il est d'autant plus insoutenable qu'il passe désormais par des méga privatisations (téléphone, électricité, ports... îles) assimilées par une majorité de Grecs à un quasi-bradage du pays. De quoi créer, pour le coup, un consensus national redoutable sur le front du rejet.

Alors ? On ne pourra sans doute pas très longtemps écarter, quoi qu'en disent les technocrates de la Banque centrale européenne (BCE), le débat sur la restructuration de la dette grecque, son aménagement dans le temps, voire son effacement partiel. On en sait les dangers : possible contagion à l'Irlande et au Portugal, risque de plomber les banques d'Athènes, les assurances, les fonds de pension, et de léser quelques États voisins détenteurs de la dette grecque. Soit, mais on sait surtout qu'en l'état, la situation est inextricable. Potentiellement explosive. Alors que les manifestations « d'indignés » s'enchaînent, sans refluer, un peu partout en Europe, on pourra le mesurer dans les rassemblements syndicaux de samedi à Athènes.

mercredi 20 avril 2011

Le risque de la fracture sociale

Incantation ne vaut pas décision. Le volontarisme présidentiel réitéré en terre ardennaise, sans mode d'emploi précis, n'y changera rien. Président affiché du pouvoir d'achat, Nicolas Sarkozy a mis la revalorisation des salaires sur les rails de la précipitation et de la confusion. Il est à craindre, dans un contexte économique et financier peu favorable, que le terminus soit aussi chaotique, quand la seule majorité qui se dégage, hétéroclite mais absolue, est celle des mécontents. Avec en prime, aujourd'hui, les fonctionnaires, condamnés désormais à une cure de rigueur côté salaires, après s'être vu imposer une cure de minceur, côté effectifs.

L'histoire repasse curieusement certains plats. Souvenez-vous : en 2009 le Président pensait déjà avoir trouvé la bonne martingale pour résoudre l'équation du pouvoir d'achat. Il fallait couper la poire des bénéfices en trois. Un tiers pour l'investissement, un tiers pour les actionnaires, un tiers pour les salariés. L'irréalisme de la proposition autant que l'irrésolution à la mettre en oeuvre avait eu raison de son existence. La configuration a-t-elle vraiment changé avec la nouvelle recette miracle de plus ou moins 1 000 € ? Qu'en reste-t-il une fois dissipé l'effet d'annonce ? Quatre évidences.

1. La garantie d'une usine à gaz. Les indications floues et contradictoires augurent d'un dispositif complexe, avec des exonérations à géométrie variable, des effets de seuil toujours redoutables. Bref, un nouveau maquis où les grandes entreprises sont mieux équipées que les autres pour se frayer un chemin. Comme toujours en France.

2. Le sentiment d'une inconséquence politique. Face à une réalité des prix de plus en plus douloureusement subie à la pompe par des millions de ménages, comment peut-on mitonner à ce point une recette improbable et incertaine, jusqu'à créer la cacophonie jusque dans sa propre majorité ? Jusqu'à rallier dans le même camp du refus, patrons et syndicats, salariés et exclus, employés du privé et fonctionnaires ?

3. L'assurance d'une injustice, comme l'ont noté le Medef et les syndicats dans une confondante unanimité. Seule une minorité d'employés de grandes entreprises profitera sans doute du coup de pouce passager du gouvernement. La très grande majorité des salariés, elle, devra se contenter du simple réajustement mécanique du Smic sur l'inflation. Autant dire pas grand-chose.

4. La certitude d'un accroissement dangereux des inégalités. À l'heure où le devoir de cohésion national s'avère plus que jamais vital, le gouvernement prend le risque de diviser au lieu de rassembler, d'élargir les fractures sociales au lieu de chercher à les réduire. Vrai entre grandes entreprises et PME, entre service public et privé, vrai surtout entre les salariés, seuls concernés par la prime du moment et les exclus, encore une fois encore laissés pour compte.

vendredi 15 avril 2011

Préoccupation majeure


Les écrans de fumée politiques sur les sujets périphériques se sont dissipés. Après les retraites, le pouvoir d'achat s'impose, une nouvelle fois, comme le chantier casse-tête du gouvernement dans l'immédiat, comme l'enjeu majeur de la présidentielle pour les mois à venir. Qui pourrait s'en étonner ? Au-delà des nuages changeants de l'actualité, le sujet s'impose de sondage en sondage, avec l'emploi, comme la préoccupation majeure des Français. Comme une réalité souvent insupportable aux rayons des grands magasins, aux guichets d'EDF-GDF, aux stations d'essence.

Autant dire que le choc de l'inflation sur les produits de première nécessité ¯ et son impact accentué sur les populations les plus fragiles ¯ ne pouvait que fournir le carburant nécessaire aux syndicats pour embrayer sur l'action et espérer se requinquer après l'échec de la mobilisation contre la réforme des retraites. Ils ont d'ailleurs beau jeu, aujourd'hui, de rappeler ses promesses au Président autoproclamé « du pouvoir d'achat », dans un contexte où les grandes entreprises du CAC 40 affichent des profits et des dividendes généreux. Sans oublier les rémunérations déconcertantes et parfois choquantes de certains dirigeants.

Nicolas Sarkozy tente de calmer les ardeurs revendicatives qui ont tendance à se multiplier sur un front de grèves inhabituellement élargi, où la grande distribution côtoie l'automobile, le textile les services informatiques. Les mesures ciblées annoncées ¯ prime de 1 000 € dans les entreprises bien portantes, gel du prix du gaz etc. ¯ esquissent des bouts de solutions limitées, discriminantes. Elles ne constituent pas à proprement parler une politique du pouvoir d'achat. Et pour cause : le gouvernement n'en a plus les moyens. Pour des raisons qui tiennent aux contraintes extérieures de la mondialisation, certes. Mais aussi à ses choix.

Renouer avec un encadrement strict des prix ? Totalement irréaliste dans un marché libéralisé et global où les États non producteurs de pétrole et de gaz, comme la France, n'ont aucune prise sur les tarifs. Rompre avec la nécessaire politique d'assainissement des finances publiques ? Les marchés qui ont déjà la France à l'oeil pour ses nombreux dérapages dépensiers, la puniraient sévèrement, comme la Grèce ou le Portugal, avec des taux d'intérêt asphyxiants. Asphyxiants d'abord pour l'économie, faut-il le souligner.

Augmenter le smic, le seul levier étatique qui reste à disposition pour « contraindre » le cas échéant le secteur privé ? À la sortie d'une crise économique qui a rincé bien des PME, nombre d'entreprises n'y résisteraient sans doute pas.

En fait, la vraie clé du pouvoir d'achat, nul ne doit en douter, c'est encore et toujours la croissance derrière laquelle les gouvernements courent en vain depuis de nombreuses années. C'est elle qu'il faut cajoler et stimuler plus qu'on ne le fait, elle qui apportera le nécessaire, et, si possible, les bonus à partager en prime.

mercredi 23 février 2011

Une menace pour l'économie mondiale


Bonne nouvelle : malgré les éruptions en chaîne au Moyen et au Proche-Orient, on est encore loin d'un baril flirtant avec les 150 dollars, comme en 2008. Mauvaise nouvelle : boosté par la crise libyenne, l'or noir prend, aujourd'hui, l'ascenseur des prix de façon inquiétante. L'arrêt sur image est plutôt rassurant, le film plutôt inquiétant.


Les éruptions démocratiques en Tunisie et en Égypte ¯ pays non exportateurs de pétrole ¯ avaient permis de se rassurer à bon compte. Le baril restait sage, d'autant qu'aucune hypothèque géopolitique ne venait menacer ses artères stratégiques : canal de Suez, oléoduc Sud Méditerranée. Le scénario libyen est loin d'offrir les mêmes garanties. Les compagnies pétrolières le savent mieux que quiconque. Elles ont beau s'abriter derrière un discours sécurisant, leur empressement à stopper la production libyenne (l'allemand Wintershall) et à rapatrier leurs expatriés (Total en tête) en dit plus long que tous les discours usinés en langue de bois.


La « bombe » pétrolière libyenne risque bien d'exploser. Si personne n'en mesure l'onde de choc, personne non plus ne peut, a priori, en contester le potentiel destructeur. Pour des raisons politiques évidentes, tenant à la nature d'un régime souvent tenté par tous les extrémismes. Pour des raisons inhérentes au poids et au rôle économique important de Tripoli sur l'échiquier de l'énergie mondiale aussi.


La Libye est un producteur mondial de premier rang, essentiel pour l'Europe, qui plus est détenteur des premières réserves d'Afrique connues. Sa défection serait très embêtante. En l'état des ressources mondiales, elle ne saurait être comblée instantanément. L'effet de contagion et d'embrasement de la crise au Moyen-Orient ¯ surtout en Arabie Saoudite, le principal gisement mondial identifié ¯ pourrait s'avérer, lui, carrément catastrophique. Car les productions alternatives au cartel de l'Opep, canadiennes ou russes, sont encore hypothétiques ou difficiles d'accès, donc très chères.


Bref, le scénario d'une rupture dans le fragile équilibre entre l'offre et la demande qui garantissait, ces derniers temps, un prix du baril autour de 80 dollars, acceptable pour les producteurs comme par les consommateurs, pousserait les prix vers de nouveaux sommets. Mécaniquement, sans même utiliser le levier de la spéculation...


La flambée du coût du pétrole serait une mauvaise nouvelle pour une économie mondiale toujours en convalescence, quoi qu'on en dise. Le pétrole reste le sang nourricier de l'économie « réelle ». Une hausse brutale et contagieuse du prix des carburants ¯ ravageuse dans l'alimentation, entre autres ¯ pourrait casser les reins d'une reprise fragile, notamment dans la vieille Europe condamnée à une transfusion pétrolière permanente. Le pire, là aussi, n'est jamais sûr.


La très grande majorité des pays producteurs semble avoir bien compris, même au moment de grandes convulsions politiques (Tchad et Angola, entre autres) que la politique de la terre brûlée était totalement contre-productive. Qu'elle sapait les deux piliers de leur économie : la « vente » de pétrole et « l'achat » de touristes. Le problème, c'est que Kadhafi ne fait pas partie de cette majorité...

vendredi 21 janvier 2011

Un modèle difficilement transposable

Décidément, l'Allemagne est à la mode. Elle en devient même agaçante, à force de tout faire mieux que nous. Plus d'exportation mais aussi, désormais, plus de consommation. Plus de croissance mais également plus d'emplois. Moins de verbe, plus d'action. Diable ! mais comment fait donc l'élève modèle de la classe européenne ?

Pas de panacée. Proche du Medef, l'institut COE-Rexecode vient nous le rappeler avec une certaine brutalité. La réussite allemande n'est pas issue d'un miracle venu de nulle part, mais de choix politiques clairs et courageux. À bien des égards, le contraire de ce qui se passe de ce côté-ci du Rhin.

Oui, l'Allemagne est, aujourd'hui, en pleine bourre, mais c'est au prix d'un cocktail de rigueur et de volontarisme sans faille. Rigueur assumée dans la maîtrise des salaires et des dépenses publiques, volontarisme revendiqué dans la défense de l'industrie et de l'exportation. En France, on est souvent dans l'incantatoire de la réforme, en Allemagne toujours dans l'exécution.

Le problème, c'est que le jeu des comparaisons France-Allemagne sur le terrain économique devient, aujourd'hui, un véritable jeu de massacre. Trois éléments sont particulièrement inquiétants pour notre avenir.

Un : nous avons perdu ces dernières années l'ultime avantage compétitif qui nous restait à l'exportation : l'atout prix. Nous étions déjà le plus souvent considérés comme moins bons sur la qualité, l'innovation, le design, les services. Et nous voilà, en prime, plus chers !

Deux : notre tissu industriel se délite à grande vitesse - 600 000 emplois perdus en dix ans - alors que l'armada de grandes et moyennes entreprises allemandes se renforce, en évitant à l'occasion de délocaliser, dans l'automobile par exemple.

Trois : l'Allemagne cultive davantage la recherche et l'innovation, tout particulièrement dans l'entreprise. Nos entreprises sont frileuses en recherche-développement parce qu'elles n'ont pas de marges, assure le Rexecode... Il n'est pas interdit d'adopter l'équation inverse : elles n'ont pas de marges parce qu'elles sont frileuses en RD.

Dans ce contexte, nombre de politiques, poussés par un tropisme allemand très prononcé, sont tentés de faire un copier-coller Allemagne-France. Assez peu pertinent. Le modèle allemand n'est pas transposable. Les économies de part et d'autre du Rhin sont trop dissemblables pour pouvoir appliquer les mêmes recettes : l'Allemagne est une vraie nation industrielle, la France l'est-elle encore ? Leurs cultures sont trop opposées, aussi, pour imaginer de dupliquer, sans autre forme de précaution, le pacte social germanique.

Certes la France ne peut, aujourd'hui, en situation de concurrence généralisée, échapper au débat important du coût du travail que privilégie, un peu caricaturalement, l'institut COE-Rexecode. Encore faut-il rappeler que la compétitivité ne se résume pas à un coût salarial. Loin s'en faut. La compétitivité est une équation aux multiples variables - qualité, service, fiscalité, etc. - y compris la variable sociale.

mardi 19 octobre 2010

Les syndicats jouent gros

Stop ou encore. Baroud d'honneur ou fuite en avant ? La journée cruciale de ce mardi contre la réforme gouvernementale des retraites s'inscrit dans un contexte inédit où la sortie du conflit n'est pas soumise aux seuls dangers d'une radicalisation incontrôlée, propre à tous les mouvements de cette nature.

Sarkozy n'est pas Villepin : son refus de composer ne saurait être pris pour une simple posture, mais l'expression de sa nature et de ses intérêts. Les syndicats ne l'ignorent pas. 2010 n'est pas 2006 : la contestation organisée et progressive des salariés d'aujourd'hui n'est que peu comparable au tsunami contestataire des jeunes d'hier. En outre, les enjeux de l'après-conflit se révèlent, pour les syndicats, autrement plus vitaux en 2010. Avec les nouvelles règles contraignantes de représentativité, ils savent qu'ils jouent gros à la sortie. À commencer par les plus petits qui se retrouvent en péril existentiel, donc tentés, comme FO et la CFTC, de surjouer la contestation.

Adossées à un mouvement fort, mais qui a marqué le pas samedi, contraintes par la fermeté élyséenne, privées de perspective dans la durée, toutes les confédérations sont, de fait, face à un énorme défi. Comment trouver la porte de sortie après le vote du Sénat, en « rentabilisant » au mieux leur participation dans un mouvement collectif ? Alors qu'elles n'ont décroché, pour l'heure, que des acquis assez peu significatifs, sinon une victoire symbolique et virtuelle dans le débat sur l'injustice. Certes, elles ont à disposition le magot inestimable d'un soutien massif et durable de l'opinion. Encore faut-il pouvoir le transformer en adhésions militantes.

Schématiquement, deux options divergentes se dessinent, qui esquissent une cassure de l'unité syndicale. Les radicaux - Sud, Unef, FSU - rêvent de rééditer le coup du CPE. Défaire dans la rue ce qui a été construit à l'Assemblée, quitte à battre en brèche le primat du pouvoir politique sur le pouvoir social. L'hypothèse est aussi hasardeuse que dangereuse. L'opinion continuera-t-elle à adhérer si, d'aventure, la pénurie d'essence et les blocages routiers finissent par perturber la vie quotidienne, si l'économie se trouve grippée, si les casseurs polluent les manifestations ?

Plus sagement, les modérés - CFDT, CGC, Unsa - estiment qu'au terme du vote au Sénat, force doit rester à la loi, au politique. Le hic, c'est que la CGT, qui donne le « la » de la musique protestataire, entretient une ambiguïté troublante. Depuis le début de la mobilisation, elle a plutôt assumé son rôle de leader avec esprit de modération et de responsabilité, ne refusant pas, a priori, l'idée d'une réforme, rejetant la grève générale. Renoue-t-elle avec ses vieux démons de syndicat radical ou cherche-t-elle, de façon plus opportuniste, à jouer double jeu ? À être à la fois modérée - pour marquer la CFDT - et radicale pour contrer Sud et ses alliés ?

Le jeu est dangereux mais, d'expérience, Bernard Thibault le sait et les résultats aux élections professionnelles le prouvent: il peut être gagnant.

La CFDT le sait aussi, à ses dépens. Pour le coup, elle doit assumer une partition à risque de tension, chez les routiers notamment. Pour elle, l'enjeu est clair, à défaut d'être simple. Il lui faut, tout en gardant sa ligne modérée, rester dans le camp des syndicats combatifs pour rompre avec cette image d'organisation trop conciliante qui lui colle à la peau depuis 2003. Résumons : l'atterrissage du conflit s'annonce très compliqué.

mercredi 13 octobre 2010

Sortie périlleuse

La cacophonie statistique n'y changera rien. La nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites est montée d'un cran. Ce n'est pas seulement une réussite pour les syndicats. C'est une leçon pour ceux qui croyaient pouvoir enfermer leur mouvement répétitif dans un rituel d'opposition limité, symbolique, conservateur.

Quelle que soit son issue, l'énorme contestation en cours laissera de lourdes traces, sans forcément attendre l'échéance politique de 2012. Car elle s'enracine - et c'est nouveau en France - dans un profond sentiment d'injustice, stimulé par un climat détestable (affaires Bettencourt, Kerviel, Tapie), à forts relents d'argent « suspect ». Et par une politique jugée discriminatoire (bouclier fiscal) par ces temps d'emploi et de pouvoir d'achat mal partagés.

L'Élysée pensait peut-être avoir fait l'essentiel en lâchant, au Sénat, quelques aménagements en faveur des femmes. C'est raté. Bien sûr, la loi, c'est entendu et c'est normal, aura le dernier mot. Mais la sortie du conflit s'annonce plus périlleuse que prévue. Même si le pouvoir n'a pas engrangé, hier, que de mauvaises nouvelles.

Finalement, le secteur public est resté le pied un peu sur le frein. Surtout, la locomotive des cheminots de la SNCF n'a pas assuré le plein rendement protestataire dont on la sait capable. Habilement épargnés par la réforme en cours, les leaders de 1995, qui portaient la procuration des Français contre le gouvernement Juppé, ont apparemment pris leur retraite. À moins qu'ils n'aient renoué avec une vision plus corporatiste et plus réaliste de leur action, dans un cadre réglementaire désormais plus contraignant et plus coûteux.

Restent trois mauvaises nouvelles pour le gouvernement.

1) La poussée de la mobilisation favorise l'émergence de nouvelles surenchères d'une frange syndicale radicale, plutôt que le repli organisé des confédérations réformistes, soucieuses d'atterrir dès lors que la messe sénatoriale semble dite. Elle alimente le scénario du durcissement sinon du pire.

2) Accélérée par les relais d'Internet, la montée en ligne des lycéens et des étudiants augure aussi d'une situation difficile à canaliser. On le sait d'expérience, la grammaire revendicative de la jeunesse n'a pas forcément grand-chose à voir avec les tables de la loi syndicale des adultes. D'une contestation cadrée et responsable, on pourrait, le cas échéant, tomber dans un mouvement désordonné et incontrôlable, propice à tous les débordements.

3) On pourrait aussi basculer - le blocage des raffineries et les grèves reconduites aidant - d'une crise sociale dans une crise économique, sinon arrimer l'une à l'autre. Par ces temps de déprime et de croissance molle qui la caractérise, la France n'en a sûrement pas besoin.

Face à ce regain de tension et de risques, le gouvernement reste droit dans ses bottes. Il n'a pas le choix, sauf à désespérer son camp et à injurier l'avenir. Seulement voilà : il n'a plus de cartes en main. En jouant sur un calendrier serré, il espérait prendre les syndicats de vitesse. Le voilà pris à son propre piège. Dans l'impasse et au bord d'une crise majeure dont il serait bien hasardeux d'identifier les bénéficiaires. Mais qui aurait des perdants.

jeudi 7 octobre 2010



Sur le fil du rasoir



La multiplication des appels à des grèves reconductibles, et parfois illimitées, contre la réforme des retraites, ne doit être ni surestimée ni sous-estimée. Elle témoigne d'un vrai mouvement vers la radicalisation de la mobilisation, notamment dans le secteur public des transports, l'acteur majeur des grands mouvements sociaux de ces vingt dernières années.
Pour autant, ce durcissement, localisé et partiel, n'est pas encore l'illustration d'un choc massif et frontal avec le gouvernement. Si les mots ont un sens - et, à la CGT comme à la CFDT, ils l'ont - grève reconductible ne rime pas toujours avec grève illimitée, conflits localisés ne sont pas affrontement généralisé. Le vrai test de la radicalisation aura lieu à partir du 12 octobre, sans doute pas avant.

Quoi qu'il en soit, le mouvement syndical avance maintenant sur le fil du rasoir, entre volonté manifeste de montrer ses muscles pour peser sur le débat au Sénat et démonstration de force plus ou moins contrôlée d'une base stimulée par les ultras de tous bords.

Il n'est sans doute plus temps de refaire le film d'une concertation bâclée - contrairement à 2003 - et des atermoiements du gouvernement. De ses ratés, surtout, dans le traitement des inégalités du projet de réforme. Il est simplement temps de désamorcer une possible radicalisation dont personne ne peut, a priori, être sûr de sortir gagnant.

Le mouvement syndical court trois risques patents. Le danger de l'échec pur et simple est loin d'être négligeable. À l'heure du chômage massif, du pouvoir d'achat contraint et des emplois précaires, les salariés sont-ils prêts à se lancer dans un mouvement coûteux et au résultat incertain ? Les cheminots CGT eux-mêmes ne sont pas les plus mal placés pour mesurer ce risque. Pour la première fois depuis longtemps, Ils ont goûté, en avril, à la désillusion de l'échec revendicatif au terme d'une grève de quinze jours contre la réforme du fret. Leur habituelle ardeur combative pourrait s'en trouver singulièrement refrénée, face à un projet qui, plus est, ne les concerne pas directement : leur régime « spécial » a déjà été modifié en 2007.

Le risque de l'éclatement syndical entre réformistes pur jus et radicaux assumés, réalistes et jusqu'auboutistes, n'est pas non plus absent. Même si les grandes organisations y réfléchiront à deux fois avant de rompre une unité intersyndicale qui est le vrai ciment du mouvement. Autant l'attelage CFDT-CGT paraît relativement solide au sommet, conscient d'être le garant d'une action efficace dans la durée, autant il pourrait être mis à mal à la base dans les entreprises (chimie, énergie) où se maintient une frange cégétiste radicale encore forte, prête à rallier le front hétéroclite du refus formé par Sud, la FSU, FO et le NPA.

L'ultime péril, le plus incontrôlable, réside naturellement dans les possibles débordements inhérents à toute radicalisation. Personne ne sait qui serait le gagnant du scénario du pire,par définition celui de l'irrationnel.

On n'en est pas là. On est à la case Sénat. Et c'est peu dire que le travail de déminage des sages du Palais de Luxembourg n'est pas simplement utile. Il est urgent et nécessaire.

vendredi 24 septembre 2010


Au-delà de la guerre des chiffres...

Au-delà d'une guerre des chiffres qui serait drôle si elle n'était désolante, la mobilisation contre la réforme des retraites a, semble-t-il, atteint au moins le même niveau que le 7 septembre. Elle confirme un double mouvement un peu contradictoire, difficile à interpréter pour l'avenir : une contestation qui demeure très importante, en même temps qu'une forme de coup d'arrêt à la progression.

Pari seulement à moitié gagné, donc, pour les syndicats. Et pour cause. Les deux locomotives des grands mouvements sociaux de ces vingt dernières années ont un peu manqué à l'appel pour donner le coup d'accélérateur décisif. Le secteur public, transports en tête, est loin d'avoir donné toute la mesure des aptitudes mobilisatrices qu'on lui connaît. Non concernés directement par la réforme, arc-boutés à une conception très corporatiste du syndicalisme, les cheminots qui avaient tiré les grèves massives de 1995, sont restés largement en deçà de leurs capacités d'action.

Dans le même temps, les jeunes, qui avaient balayé le CPE (contrat première embauche) par leur enthousiasme militant en 2006, n'ont pas traduit leur rejet affiché au projet gouvernemental par un massif passage à l'acte d'opposition. Quant à la troisième locomotive d'appoint possible, celle des retraités, elle n'a pas carburé à plein régime. L'Élysée a réussi habilement à cloisonner les risques, en dissuadant les publics les plus nombreux ou les plus imprévisibles à manifester. En réussissant à les désintéresser, pour bonne part, d'un sujet qui les concerne pourtant au premier chef.Belle réussite de communi-cation.

Pour autant, l'Élysée est loin d'en être quitte. Et a sûrement eu tort de crier prématurément victoire sur le taux de grévistes en baisse. Comme si l'éventuelle résignation de certains salariés valait adhésion à sa réforme ! C'est aller un peu vite en besogne, même si le pouvoir peut tirer de cette journée des indications un peu plus rassurantes pour la suite. Car, après tout, les syndicats semblent désormais avoir du mal à enclencher la marche avant. Ils risquent d'ailleurs d'être débordés parles opposants politiques les plus radicaux, qui rêvent aujourd'hui d'en découdre frontalement.

Mais, même si la réforme des retraites allait jusqu'au bout sans grosse entrave ¯ ce qui reste à démontrer ¯ le gouvernement serait loin d'avoir dissipé tous les nuages sociaux qui pèsent sur le climat. Le débat sur les retraites a enkysté dans l'opinion, notamment dans les classes moyennes, un lourd sentiment d'injustice qui ne va pas s'évanouir comme par enchantement.

Au contraire, ce sentiment pourrait se nourrir et se renforcer au fil des nouvelles mesures de rigueur que le pouvoir commence à distiller, via le rabotage très sélectif des niches fiscales et les efforts un rien discriminatoires annoncés pour sauver l'Assurance-maladie. Avant de s'attaquer sans doute au lourd dossier de la dépendance.

S'il n'y prend garde, Nicolas Sarkozy pourrait être soumis à un réel effet boomerang. Il décrocherait, dans l'immédiat, le certificat de bravoure réformiste qui lui tient tant à coeur pour redorer sa légitimité de général en chef de la droite, mais il récolterait, en 2012, quelques solides déboires dans les urnes.