Affichage des articles dont le libellé est Patrick Besson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Patrick Besson. Afficher tous les articles
jeudi 19 décembre 2013
Taubira, femme du siècle
Taubira, femme du siècle
Le 31 décembre 2099, à la veille du passage à ce XXIIe siècle dont on attendait monts et merveilles et qui se révéla ni plus ni moins décevant que la plupart de ceux qui l'avaient précédé, une commission internationale se réunit à New York, sous l'égide des Nations unies, afin d'élire celle que la communauté mondiale considérait comme la femme du XXIe siècle. Le délégué sud-africain, sans même attendre son tour de parole, qui venait au 23e rang, car l'ordre des interventions était alphabétique, personne n'étant parvenu à se décider pour un autre au cours des nombreuses réunions préparatoires qui s'étaient succédé pendant une demi-douzaine d'années, se leva et cita tout de suite le nom du docteur Angella Maputo, qui avait découvert en 2074 le vaccin contre l'abominable sida. Il y eut quelques applaudissements, cette invention ayant sauvé depuis lors la vie de dizaines de millions de personnes, notamment sur le continent africain, mais le président de la séance rappela, à la satisfaction de nombreux délégués, le Sud-Africain à l'ordre. Celui-ci se tut et se rassit.
Le délégué albanais parla en premier. Il soutenait la candidature de Martina Parmük, la présidente albanaise morte assassinée à Tirana en 2083 après avoir éradiqué la prostitution et le trafic de drogue de ce qui était désormais, grâce à elle, le plus ravissant et le plus calme petit pays de la péninsule balkanique. La déléguée belge évoqua le rôle du docteur Marguerite Van der Plaetsen, qui, en 2051, avait dirigé l'équipe internationale ayant mis un terme à la terrifiante maladie d'Alzheimer. Grâce à la molécule dite désormais la molécule Van der Plaetsen, la plupart des alzheimeriens, dans tous les pays du monde, avaient retrouvé la mémoire, ce qui fut du reste un choc pour beaucoup d'entre eux. Ils se rendirent compte qu'il y avait des choses et surtout des gens qu'en fait ils préféraient avoir oubliés. Le délégué canadien souligna, de son côté, le rôle du professeur Nicole Bois-Forêt, Québécoise qui avait conçu et popularisé le concept de paix mondiale permanente grâce auquel la guerre entre nations comme à l'intérieur de chacune d'elles était désormais interdite : adopté non sans mal par le Conseil de sécurité en 2072, l'article dit Bois-Forêt avait assuré, depuis presque trente ans, la tranquillité de tous. La déléguée danoise présenta les travaux du docteur Genevra Christiansen, à qui l'humanité doit la fameuse pilule Gravia : donnée à tous les délinquants sexuels répertoriés, elle leur ôte à 99 % toute volonté de récidiver. Du coup, la planète avait été délivrée, dès l'année 69, de ce fléau, le viol, qui avait empoisonné les relations hommes-femmes depuis le début de l'humanité. L'Espagnole eut beau mettre en avant le rôle d'Aline Santa-Anna dans la découverte de l'antivirus informatique parfait grâce auquel, depuis 2027, plus aucun ordinateur ne buguait, il suffit au délégué français, Gilles Hollande, lointain descendant de l'ancien président de la République française, de prononcer le nom de Christiane Taubira pour qu'un grand silence dévot s'installât dans la grande salle aux murs de porphyre et que, par acclamations et sans qu'on prît la peine d'écouter les autres délégués, y compris le Sud-Africain qui rongeait son frein, la Française fût élue femme du XXIe siècle
jeudi 7 novembre 2013
Tournée générale
Tournée générale
Après qu'il eut quitté la présidence de la République française, le général de Gaulle, quand on lui demandait à quoi il occuperait désormais ses journées, répondait : "Je vais donner des conférences dans le monde entier, comme Eisenhower et Churchill. Ils m'ont toujours dit que c'était bien payé. Il y a une chose que je n'ai jamais eu le temps de faire quand j'étais président, contrairement à mes petits camarades du privé, c'est de l'argent. Maintenant que je suis délivré de mes obligations, c'est à cela que je vais consacrer mon temps et mes capacités : faire de l'argent. Du cash."
La première conférence eut lieu à Cuba, devant les cadres de l'administration fiscale de M. Castro. Le Lider maximo s'était offert à prix d'or - on parle de 50 000 pesos cubains, l'équivalent de 50 000 dollars américains, soit 246 500 francs, ou 24,65 millions d'anciens francs (1) - l'opinion de M. de Gaulle sur les impôts directs et indirects ainsi que les diverses taxes locales. Dès qu'il eut terminé son speech d'une demi-heure ("Communisme et fiscalité"), le Général monta dans le Boeing 320-B d'Air France, son siège en firstétant évidemment à la charge de l'État cubain, et se rendit en Iran où le chah et la chabanou assistèrent à la conférence qu'il donna pour les patrons de l'industrie pétrochimique perse : "Économie et énergie". Il toucha, pour une intervention de quarante-cinq minutes, soit un peu plus longue que celle de Cuba, 1 million de rials, l'équivalent de 690 000 francs ou 69 millions d'anciens francs. Les finances de l'Iran étaient, est-il besoin de le préciser, en meilleur état que celles de Cuba. Néanmoins, remarqua le Général dans une interview parue dans le JDD peu après son retour en France, les Cubains mirent moins de temps à le régler que les Iraniens, ce qui confirmait, ajouta-t-il avec cette aimable malice qui le caractérisait dès qu'on abordait les questions financières, que les pauvres sont moins avares que les riches, ce qui explique du reste pourquoi ils sont pauvres.
Quittant Téhéran, le Général se rendit successivement à Istanbul ("Islam et progrès technique", 100 000 livres turques, soit 549 000 francs, ou 54,90 millions d'anciens francs), à Tokyo ("Riz et combat contre le cholestérol", 10 millions de yens, soit 136 000 francs, ou 13,60 millions d'anciens francs), à Athènes ("Fascisme et récession", 1 million de drachmes, soit 170 000 francs, ou 17 millions d'anciens francs). Rentré en France, il se retira à Colombey-les-Deux-Églises, non sans avoir eu auparavant un entretien avec ses trois agents de change, qui lui conseillèrent deux investissements en apparence contradictoires : l'immobilier et l'or. C'est ainsi que le Général, avec son million 695 000 francs, ou 169,50 millions d'anciens francs, se porta acquéreur d'un immeuble 1930 au centre de Clichy-sous-Bois. Avec ce qui lui restait de liquidités, il fit l'achat de plusieurs lingots d'or qu'il entreposa dans son coffre blindé, au sous-sol de la Boisserie.
Les EAU (Émirats arabes unis) se composent de sept émirats : Abu Dhabi, Dubai, Chardja, Fudjayra, Adjman, Umm al-Qaywayn et Ras al-Khayma. La conférence que le Général se proposait de faire à Port-Rachid, le plus grand port du monde ("Entente à sept", Bahreïn et le Qatar venant de prendre leur indépendance), n'eut malheureusement pas lieu suite au décès du conférencier, ce qui fit perdre une petite fortune à ses héritiers.
1. Le cours des monnaies est celui de la fin des années 60 (NdA).
1. Le cours des monnaies est celui de la fin des années 60 (NdA).
dimanche 6 octobre 2013
Diderot, homme communiste ?
Diderot, homme communiste ?
Au retour d'Iran - merci au petit chat qui, probablement dans son sommeil, a détourné la mort de moi sur la route de l'aéroport -, je trouve, dans mon courrier, Diderot, la vie sans Dieu, de Jean-Paul Jouary (Le Livre de poche, 5,60 euros). D'abord l'histoire du chat. Un chat n'a jamais mordu le Prophète, n'empêche qu'ils ne sont pas plus aimés que les chiens dans les pays musulmans. La veille de mon départ de Téhéran, l'un d'eux miaulait de faim, non loin de notre table sur la terrasse du restaurant-buffet de l'hôtel Parsian Azadi. Ma guide lui a dit de partir et j'ai su alors que je ne l'épouserais jamais. Elle était pourtant mignonne avec son hidjab un peu déchiré, ses lunettes de Nana Mouskouri, sa blouse d'écolière de 27 ans et ses Nike d'importation clandestine. J'ai donné la moitié de mon poulet au chat et suis retourné au buffet pour lui en rapporter une assiette. Les buffets, c'est pratique, surtout quand on a un animal à nourrir. D'habitude, c'est moi, l'animal que j'ai à nourrir. Ce soir-là, c'était lui. Le lendemain, quand notre auto, à 130 kilomètres/heure, est passée à 5 centimètres d'une voiture arrêtée que le chauffeur n'avait pas vue, j'ai su que Dieu existait et que c'était un chat. Il m'avait protégé parce qu'il avait bien mangé. C'est une nouvelle religion, elle s'appelle le chatisme. Et c'est la bonne. Une chatte n'est-elle pas à l'origine du monde ? Dieu est un chat et, pour lui plaire, souris.
Jouary a eu la bonne idée de ne pas laisser Diderot aux gros sabots d'Éric-Emmanuel Schmitt, de le chausser de fins escarpins de la dialectique non défiscalisée. Dans ce livre destiné aux élèves de terminale et aux étudiants de premier cycle, il expose la vie et les idées de l'homme qui nous a appris à être nous-mêmes, donc à être heureux. Nous ne sommes plus en terminale ni dans le premier cycle. Ce livre est une excellente occasion d'y retourner. Je vais le proposer pour le prix Renaudot poche. L'année dernière, nous avons couronné Pascale Gautier, pour Les vieilles (Folio). Elle vient de dépasser les 150 000 exemplaires. Pourtant, au restaurant, on continue de partager. Ces vieilles.
Francis Combes présente, au Temps des Cerises, L'homme communiste, de Louis Aragon (22 euros). Avec Les communistes etLittératures soviétiques, c'est l'ouvrage le plus militant, donc le plus décrié, du fou d'Elsa. Un de ceux qui justifient, aux yeux des enseignants, sa mise à l'écart des programmes scolaires et des études universitaires. C'est un fort volume d'une tendresse et d'une liberté incomparables, où défilent des héros modestes. Guy Môquet qui "a été fusillé évanoui". Ou "Péri, Politzer, Cadras, Solomon, Decour, morts sur ce chemin qui conduit à la France forte, libre et heureuse"... Qu'il est long, le chemin. Ces textes, nous explique Combes, ont été écrits de 1937 à 1953 et sont, pour la plupart, des réponses à des attaques anticommunistes, les plus féroces datant du régime de Vichy. C'est le problème des génies du style : quand ils répondent à des attaques, le temps ne retient que leur réponse. Du coup, ils ont l'air agressif, alors qu'ils étaient agressés. Diderot aurait-il rejoint le Parti communiste ? C'est probable, puisqu'il l'a fondé.
On est toujours tenté d'écrire Téhéran "Théhéran", sans doute parce que le thé est la seule boisson forte autorisée en Iran.
vendredi 30 août 2013
J'aurai donc vu la fin...
J'aurai donc vu la fin...
Des encyclopédies, de la Yougoslavie, du "Quid", du guide Lebègue des films, des Virgin Megastore, des billets d'avion, de l'URSS, des VHS, du steak de cheval, du Vittel-Délices, du jerk, des fumeurs de pipe, des lunettes à double foyer, du paquebot "France", du Concorde, de la carte InterRail, de France-Soir, de Salut les copains, des Nouvelles littéraires, de L'Événement du jeudi, du drugstore Saint-Germain, du Café de Cluny, du Kinopanorama, du Grand Écran, des Wienerwald, du Stübli, des Churrasco, de l'aéroglisseur, du résiné, du Livre de poche relié en rouge, de Berlin-Est, des chocos BN, du service militaire, du franc, d'UTA, d'Air Inter, de Radio 7, du FSA, de la RDA, du Walkman, de la K7, des opérettes, de la Samaritaine, des autobus à plate-forme, du bonhomme Antar, d'Elf Aquitaine, des chaussures de ski à lacets, du cadeau Bonux, des 45-tours, du Planet Hollywood, de la drachme, des poils sous les bras des filles, du Quotidien de Paris, du Matin de Paris, de la carte Orange, des éditions Messidor, de Champ Libre, de Match TV, de Révolution, de la brasserie Le Rozes, des premières classes dans le métro, des baptêmes de l'air, de la terrasse de l'aéroport d'Orly, de la Ligue communiste révolutionnaire, du bar du Pont-Royal, de la Tchécoslovaquie, du trou des Halles, des cinémas pornographiques, des Gauloises vertes, du Vélosolex, du martinet, du tandem, des cordages en boyaux de chat, des seins nus sur la plage de La Baule, du rez-de-chaussée du Monde, de l'eau de Seltz, du café filtre, du Minitel rose, de la TAT, de la Cibi, du maillot de corps, des machines à écrire, des cendriers pleins au bureau, de la banlieue rouge, de la collection Rouge et Or, de la cinémathèque du Trocadéro, de la gare routière sur le Paillon à Nice, du papier carbone, des jetons de téléphone, des ronds de serviette, des projectionnistes, des souffleurs, des Gitanes maïs, de la boîte à cigares du Dôme, de la beriochka des livres place Kropotkine à Moscou, du restaurant italien Gradska kafana de la place de la République à Belgrade, des tee-shirts Fruit of the Loom, des transistors, des speakerines, des bonbons Kréma, des pantalons fuseaux, de Pilote, des Wimpy, des places fumeur dans les avions et de la vignette automobile.
vendredi 16 août 2013
Le masque d'enfer
Le masque d'enfer
Vojislav Seselj, leader nationaliste serbe ayant obtenu 36 % des voix à l'élection présidentielle de 2002 et s'étant rendu de lui-même à La Haye le 24 février 2003, est en détention préventive à la maison carcérale de Scheveningen depuis... dix ans. C'est la détention préventive la plus longue du monde. Même sous Staline, Louis XI ou Nabuchodonosor, les accusés avaient droit à un procès plus rapide. Je ne vois, dans l'histoire du monde carcéral, que le Masque de fer pour être resté enfermé sans jugement plus longtemps (trente-quatre ans). Les Romains montrèrent autrefois le bon exemple en ne laissant pas traîner la procédure avec Jésus de Nazareth. Lors de notre merveilleuse révolution de 1789, les contre-révolutionnaires à particule ne subirent pas, comme aujourd'hui Seselj, la torture d'une décennie d'attente. Le procès de Nuremberg eut lieu en 1945, non en 1955, et pourtant les hauts dignitaires nazis avaient commis plus de crimes que Seselj. Quand même.
Entre 2003 et 2007, l'acte d'accusation à l'encontre de l'homme politique serbe sera modifié à plusieurs reprises, sur la base d'articles de loi inconnus dans le droit international. On reproche à Vojislav Seselj une incitation à la haine dont, hélas ! beaucoup de ses propos guerriers, entre la fin du siècle dernier et le début de celui-ci, témoignent. Il est aussi accusé d'"entreprise criminelle concertée". Selon Wolfgang Schomburg, juriste allemand ayant siégé comme juge à La Haye de 2001 à 2008, une telle accusation n'existait pas en matière de droit international : elle a été inventée par le TPI. Schomburg déclare que "l'entreprise criminelle concertée" a été conçue pour "punir les gens qui pensent de la même manière" au sein d'un peuple.
En août 2005, après deux ans de détention et alors que son propre procès vient à peine de commencer, Seselj témoigne à celui de Slobodan Milosevic, en faveur de ce dernier. En guise de représailles la Cour lui retire, dès novembre 2006, le droit de se défendre seul dans sa langue. On le lui rend le 8 décembre, après une grève de la faim de l'accusé de dix-huit jours et les protestations du ministre russe des Affaires étrangères. Le procès de Seselj reprend en 2007 - sa préventive dure alors depuis quatre ans - avec l'audition de quatre-vingts témoins, qui mettent l'accusation en difficulté. Nouvelle interruption. De 2009 à 2011, le leader nationaliste est l'objet de trois procédures pour manque de respect à la Cour. Il se voit infliger des peines de prison de treize mois pour chacun de ces délits, alors que la peine moyenne encourue pour outrage est de trois mois.
Malade et affaibli, Vojislav Seselj a fêté, le 24 février, ses dix ans de détention préventive. La préventive à perpétuité : nouveau concept de la justice démocratique ? Je sais que les salaires sont excellents au TPI, versés par l'Union européenne, pourtant fort en difficulté sur le plan financier, avec une régularité et une bonhomie enchanteresses, mais les juges de La Haye, les assesseurs, greffiers, procureurs et autres procureurs généraux, sans oublier les avocats des victimes comme ceux des accusés, devraient accélérer le mouvement judiciaire, car un scandale leur pend au nez.
mardi 23 juillet 2013
Bertrand de la nuée
Mes chers sujets, euh, administrés, disons citoyens, quand je suis monté sur le trône de Paris, euh, mon siège, j'ai pensé, élu comme je l'étais, c'est-à-dire choisi par le peuple, étant à la fois celui qu'on a placé au-dessus des autres et celui qui regarde celui qu'on a placé au-dessus des autres : Bertrand, afin d'être digne de ta ville et de ta mission à la tête de la ville, tu dois accomplir de grandes choses. Changer la vie, comme l'a dit avant moi un autre monarque, euh, président. Les Parisiens, je l'ai compris tout de suite, sont mes enfants, donc des enfants. J'avais été élu maire et je me retrouvais père. Le doux diminutif de papa était désormais le mien. Je devais prendre soin de ma progéniture : 2 millions de personnes. Les Parisiens, que dans ma tête je ne pouvais m'empêcher d'appeler les petits Parisiens et les petites Parisiennes, étaient désormais sous ma coupe, sous mon aile, dans mon giron. Maire et père : la perfection de ma fonction m'est apparue soudain comme une merveilleuse évidence esthétique.
L'ennemi, mon ennemi, c'est l'auto, l'automobiliste. L'auto fait du bruit et de la pollution, mais sa plus grande faute, son crime de lèse-majesté, c'est de permettre aux Parisiens de quitter Paris, de s'échapper en province ou à l'étranger de leur propre initiative, à leur convenance, sans le moindre contrôle, la plus petite autorisation. C'est en quoi l'auto est une source de rébellion et d'évasion, en somme une insulte aux Parisiens et une offense à moi, leur père et maire. Voilà pourquoi, à Paris, j'ai vexé, persécuté, humilié, racketté, puni - mais toujours dans un souci d'équité et de bonne gouvernance - les automobilistes, ces traîtres à la cause parisienne, ces lâches déserteurs. Dans le même temps, car un monarque éclairé ne saurait ignorer que la carotte ne doit jamais rester loin du bâton, j'ai favorisé les moyens de transport permettant à mes concitoyens - les bien nommés, comme ironisent mes adversaires de la droite - de se déplacer intra-muros dans l'amusement, la légèreté, la jovialité, l'insouciance propres à l'enfance : les zones piétonnes pour les flâneurs, le Vélib qui muscle les mollets mais ne quitte pas la frontière du périph, l'Autolib qui roule, mais pas vite et pas longtemps et donc pas très loin, le bus qui a des arrêts et le métro qui a un terminus. Sans oublier la ronde du tramway.
Les monarques aiment les fêtes, les enfants aussi, mais les monarques ne sont-ils pas des enfants ? Et les enfants, des monarques ? J'ai multiplié les fêtes comme les empereurs romains l'avaient fait avec les jeux du cirque et Louis XIV avec les feux d'artifice : Nuit blanche, Fêtes de la musique et du cinéma, Techno-parade, Gay Pride, etc. La vie d'un Parisien ? Aller, à pied ou à vélo, d'une fête à l'autre, comme un môme, un môme charmant et enchanté que je serre mentalement à tout moment dans mes bras sensibles. Un poulbot de Montmartre que les nuisances de l'âge adulte n'atteindront pas tant que je serai là - ou Anne Hidalgo - pour l'en préserver.
Les Bourbons aimaient les jardins ; je fais mieux : je les adore. Je n'avais pas Le Nôtre, mais je crois que je me suis bien débrouillé quand même. Qui se promène dans les jardins ? Les enfants et les vieux, qui sont des espèces d'enfants. Les mères, porteuses ou non. Les berges de la Seine, naguère livrées aux individus motorisés qui avaient la grossièreté et l'insolence de me fuir en faisant par surcroît des excès de vitesse, sont désormais les dépendances riantes et verdoyantes de la Mairie de Paris, annexe fluviale des trottoirs décontractés du Marais ou des Abbesses. Jeux, fêtes, jardins : Paris est devenu, sous mon égide, une copie de Vaux-le-Vicomte à l'époque de Fouquet ou de Versailles à celle de Louis XV. Même les mendiants à chaque rue sont vrais.
mercredi 6 mars 2013
Déesse K
Déesse K
Elle était vieille, elle était grosse, elle était moche. Elle était misanthrope, elle était vulgaire, elle était insensible et elle était mesquine. Elle était égoïste, elle était brutale et elle n'avait aucune culture. Et j'ai été fou d'elle. (...) Je n'ai jamais cessé de la voir telle qu'elle était : une truie. C'est ma compassion pour ces animaux si décriés qui a éveillé mon intérêt pour elle. Elle était la grande persécutée, la chèvre émissaire. Je me suis senti obligé de prendre sa défense pour dire : "Les truies ont le droit d'être des truies. Une société qui met ces créatures en prison aux seuls motifs qu'elles ont des goûts propres à leur espèce n'est pas une société libre et juste." (...) C'est parce qu'elle était une truie que je suis tombé amoureux d'elle. Cela a été l'expérience la plus poétique, la plus dense, la plus cruelle, la plus puissante de ma vie. La truie a un rapport au présent que les humains n'ont pas. Elle ne cesse de se réjouir de la chance inouïe qu'elle a d'être vivante, de manger, de courir, de salir, de blesser, de ressentir. (...) La liste de ses amants, de ses conquêtes d'un jour, de ses victimes, de ses gigolos successifs et concomittants, dont la presse ne cessait de s'horrifier et de se régaler, montrait un autre aspect émouvant de sa vie de truie. Ces hommes étaient laids et vulgaires. Comme si en chercher de beaux était une manière d'être plus femme que truie. (...) Je pensais, ébahi : "Plus ils sont moches et vulgaires, plus ils doivent lui plaire." Certains prétendent qu'elle n'avait pas le physique pour trouver mieux. Mais je ne me suis jamais rallié à cette hypothèse mesquine. J'étais sûr que, si on la faisait choisir entre Brad Pitt et un laideron, elle aurait choisi le laideron. Son désir de laideur était pour moi un signe de son appartenance à cette race férocement antiaristocratique, tragiquement démocratique des truies. (...) Ce qui s'est passé dans cette chambre [du Novotel, NDLR] devenue légendaire ne peut se comprendre si l'on ne se met pas dans la tête d'une truie authentique et véritable. D'une truie qui prend un homme de ménage pour Alain Delon dans Le Guépard. Seule une truie peut trouver normal qu'un misérable immigré africain lui suce la chatte sans aucune contrepartie, juste pour lui faire plaisir, juste pour rendre un humble hommage à sa puisssance. Et le pauvre est revenu dans la chambre pour voir si elle avait laissé un pourboire mais il n'y avait rien. Même pas un mot, même pas une fleur. (...) Très peu de gens savaient que son mari avait fait d'elle une chienne. (...) Elle ne pouvait pas envisager de le quitter parce que cette vie de luxe-là, c'était impossible d'y renoncer. Impossible une fois qu'elle y avait goûté. (...) C'est pourquoi il la possédait, c'est pourquoi elle était devenue sa chienne, une féministe qui se sent une misérable chienne. Et plus il faisait semblant de ne pas se rendre compte qu'elle était enchaînée à lui pour son argent, plus il la possédait, plus il la soumettait à cette humiliation, à cette terrible prostitution.
Remerciements spéciaux à Marcela Iacub et aux éditions Stock.
dimanche 25 septembre 2011
Staline avait raison
Il est temps de rendre justice à Joseph Staline, l'un des hommes politiques les plus diffamés du XXe siècle. Surtout par les intellectuels. Les intellectuels trotskistes. Grâce à l'historien britannique Robert Service et à son livre "Trotski" (Perrin, 27 euros), on s'aperçoit qu'au contraire de la gauche et de l'extrême gauche européennes le maréchal avait tout de suite vu juste sur la nature réelle et le véritable caractère de l'auteur de "La révolution d'octobre". Le chouchou d'André Breton, l'idole de Maurice Nadeau, le maître d'Alain Krivine, le gourou de Michel Field et le modèle d'Edwy Plenel est loin d'être le saint laïque auquel ces trotskistes ou ex-trotskistes ont tenté de nous faire croire, y croyant eux-mêmes avec une naïveté non stalinienne. Car Staline, lui, ne s'y est pas trompé. Avec quatre-vingts ans d'avance sur Service. Il a tout de suite noté les insuffisances psychologiques, morales et politiques du fondateur de l'Armée rouge. Dieu sait le nombre de commentaires désagréables, voire haineux, que cela lui a valus. On lui aurait pardonné bien des choses mais s'en prendre au divin Trotski, le Mozart du marxisme, le Debussy de la dictature du prolétariat, le Fauré de la lutte des classes, c'était un crime majeur contre la pensée, la révolution, l'humanité. Le bon Léon martyrisé par le mauvais Joseph, c'est ainsi qu'on nous a raconté l'histoire de ces deux hommes, alors que c'était celle du mauvais Léon battu - à cause de son étourderie, de son orgueil, de sa paresse, de sa négligence - par le pire Joseph. Si Staline le visionnaire n'avait pas agi avec l'efficacité que ses plus féroces ennemis sont bien obligés de lui reconnaître, quels crimes abominables ce Narcisse, ce névrosé, ce suicidaire de Trotski - si l'on en croit Service - aurait fini par commettre contre le peuple russe et tous les autres peuples lors de son absurde, irréalisable et meurtrière révolution permanente ?
Le trotskisme, c'était bien. Avant Service. C'était le communisme sans le goulag, le socialisme sans la Loubianka, la dictature du prolétariat sans dictature. Ni prolétariat. Une religion fondée par un écrivain, comme la dianétique. Les héros du trotskisme sont restés des martyrs, ceux du communisme sont devenus des salauds : le choix de la bonne conscience était vite fait. Assassiné, Trotski était innocenté de ses assassinats. Du coup, ses partisans aussi. La joie trotskiste était celle de l'innocence. Les mains sales de Sartre s'enfuyant devant les mains propres de Besancenot. Que pouvait-on reprocher aux trotskistes, puisque Trotski n'avait pas eu le temps de faire mal, je veux dire de mal faire ? Les cocos et les maos ne pouvaient pas en dire autant. Obligés de faire profil bas quand les trotskistes portaient beau. Aujourd'hui, les voilà dans le même sac que celui où ont été noyés, avant eux, ceux qu'ils appelaient uniformément les staliniens. Trotski n'aura survécu, dans le coeur des honnêtes gens de gauche, que quelques décennies de plus que Staline. C'était quand même un meilleur écrivain. La preuve : il vendait beaucoup moins de livres.
dimanche 3 juillet 2011
Un amour de Sarkozy
En 2007, les Français ont élu Nicolas Sarkozy parce qu'ils ont cru qu'il les aimait puisqu'il le leur avait dit. Il y avait aussi sa façon de les regarder : la tête penchée de tendresse, les yeux langoureux d'émotion, la bouche humide de désir. Il leur parlait d'une voix mielleuse et assourdie, comme s'ils étaient malades. Ou dans un grand restaurant. Il n'a pas hésité à les inonder de promesses, comme tous les gens qui veulent vraiment nous épouser. Les Français se sont rendus au bureau de vote de leur quartier, tout frémissants dans la robe blanche de leurs espoirs. Le soir même, ont déchanté : le nouveau mari était allé faire la fête avec ses vieux potes et quelques nanas bien roulées dans un clandé chicos où la plupart des Français n'auraient pas les moyens de se payer à dîner, laissant du coup nos compatriotes seuls devant la téloche, une baguette sous le bras et un béret sur la tête. Il reviendra aux historiens du mariage en France de faire le compte des malentendus, infidélités (incessants flirts et clins d'oeil du mari président à d'autres peuples mariés : Américains, Russes et même Chinois), déceptions, scènes de ménage, menaces, insultes et autres coups de gueule ayant fini par éloigner Sarkozy de la France au point qu'on les dit - et les sent - au bord de la séparation. Dans une telle perspective, le pauvre Nicolas perdrait un logement de rêve proche du quartier des cinémas - celui des Champs-Elysées, où habitèrent avant lui Victor Hugo et Honoré de Balzac -, toute une police et toute une armée pour le protéger des coups du sort dont il semble toujours craindre on ne sait quoi, des moyens de transport haut de gamme, une surexposition médiatique mondiale qui rassure cet homme sensible toujours sur le point de se demander s'il existe, et ainsi de suite (athi, en thaï).
Le président Sarkozy a peut-être cru qu'il suffisait à un mari de travailler - il dirait bosser - dix-huit heures sur vingt-quatre, prouvant ainsi son attachement à la bonne marche des affaires du couple, pour s'attirer les grâces d'une femme, mais la France n'est pas une femme comme les autres. Sous ses airs bourrus, voire agressifs à la fin de certains repas trop arrosés, il y a un petit coeur qui bat. Elle a inventé l'amour courtois à une époque, le Moyen Age, où le reste du monde en était à l'amour grossier. Si M. Sarkozy, qui est loin d'être un mauvais bougre, avait jeté un oeil sur les films, les livres et les chansons préférés de son épouse (sérénades de Boon, idylles de Musso, langueurs de Raphaël), il aurait compris que le Français est une Française. Il n'a qu'un but dans la vie : l'amour. Que dis-je, un but ? une obsession. L'amour en tout, partout, toujours. Au bureau, dans le bus, en boîte, sur Internet. Le faire, mais aussi y rêver, en parler, l'écrire. Le Français a épousé Nicolas Sarkozy par amour et non par intérêt, comme l'a cru ce jeune homme toujours un peu étranger aux sentiments profonds de son épouse locale. Oui, il a déçu par son côté replié, froid, distant, raide, sec. Il n'était pas comme ça avant le mariage. Il était le contraire. Peut-être a-t-il été atteint par le syndrome, fréquent chez les gens de l'Est, dont je fais moi-même partie, du détachement après la conquête. Et chez les Auvergnats : Giscard était pareil. C'est toujours la même chose quand un séducteur atteint sa cible : elle tombe et il se retrouve, une nouvelle fois, face à lui-même. Ce qu'il déteste, sinon il ne passerait pas sa vie à séduire les autres. Il lui faut repartir en chasse. Mais qui chasser quand on a déjà abattu la France ?
Il reste un peu moins d'un an à Nicolas pour réchauffer le coeur froid de notre pays, prêt à battre pour d'autres que lui : un énarque corrézien à lunettes, une fougueuse Bretonne blonde, un poète symboliste maudit par la justice, un écologiste zézayant en hélicoptère, un ex-trotskiste qui trotte sur les plateaux télé. Elle se demande même, la France, si elle ne tenterait pas pour la première fois de sa longue histoire conjugale (quatorze siècles) le mariage gay avec une Lilloise. Elle a déjà eu un Lillois, le général de Gaulle. Fiançailles héroïques en Angleterre, brève rencontre après guerre, longue bouderie campagnarde, union française, coups et blessures en Mai 68, divorce par référendum. Mes meilleurs souvenirs.
dimanche 3 avril 2011
Comme un Guéant
On ne s'improvise pas homme de l'ombre. Les coulisses sont une longue patience. Il y a un art de rester derrière : c'est le contraire de celui de se mettre en avant. Parler aux masses s'apprend comme une langue étrangère. Guéant a oublié que les mots sont d'autant plus lourds qu'ils tombent dans des millions d'oreilles. Le drame de Claude Guéant : celui d'avoir dû jouer les premiers après être devenu un second. Il a perdu la tête qu'il n'avait plus sur les épaules solides de Nicolas Sarkozy. Il a voulu se faire aussi gros que le beauf. C'est le pot-au-Hortefeu.
On ne se doute pas du nombre de micros, d'appareils photo et de caméras qui suivent les moindres faits et gestes de nos hommes politiques. C'est Natalie Portman sur le tapis rouge des oscars, sauf que c'est tous les jours. Le moindre des propos, des sourires ou des soupirs d'un homme politique est reproduit à l'infini sur les chaînes info et Internet. Il habite à l'intérieur d'une caisse de résonance. Ce ne sont plus ses enfants qui ne l'écoutent pas, c'est le peuple entier qui l'entend. Griserie de voir le monde nous accorder autant d'attention que nous en avons pour nous-mêmes depuis que nous sommes au monde. L'injustice que nous avons subie - ne pas être reconnus comme le centre de l'univers - est enfin réparée : nous sommes au centre de l'univers, aussi appelé poste de télévision. La tentation est alors trop forte de dire la vérité qui nous offrira le rôle final de prophète. Et la vérité, pour Guéant, c'est qu'on n'est plus chez nous.
Le pays a changé, certes, depuis notre lointaine enfance blanche, et il y a sans doute en chacun de nous - nous, les Français de plus de 50 ans, comme Claude Guéant - le désir de retourner dans cet univers idyllique où les mamans étaient décolorées et non teintes, où les papas avaient une situation et non un emploi, où la télé était en noir et blanc et non à la carte et où les banlieues étaient rouges et non noires. A l'école primaire, il y avait des maîtres, pas des instits ; au lycée, des professeurs, pas des enseignants. On sent bien dans l'entourage quinquagénaire et sexagénaire du président, et chez le président lui-même, cette nostalgie d'une société où les jeunes parlaient bien et s'habillaient mal, alors qu'aujourd'hui c'est l'inverse. Ces grands premiers de la classe des années 70 et 80 semblent vouloir refuser la planète telle qu'elle erre désormais entre guerres civiles et désastres financiers, massacres religieux et brutalités politiques, exodes et génocides, catastrophes et famines, fabriquant expulsés et réfugiés à tire-larigot. Jaurès avait bien dit que le capitalisme, c'était la guerre, mais on ne l'a pas laissé finir son croissant au café. Je me souviens d'une visite de Poto-Poto, quartier de Brazzaville, en 2006, et du commentaire de mon chauffeur : "C'est le quartier des immigrés d'Afrique de l'Ouest ." Comment les aurais-je reconnus ? Guéant se décidera-t-il à admettre que ces masses de jeunes Français ni blancs, ni chrétiens, ni très bons à l'école, sauf exception, sont chez eux chez nous ?
Pour certains commentateurs, Claude Guéant, militaire dans l'âme, ou missionnaire dans l'arme, ou mercenaire en larmes, serait allé au casse-pipe pour Nicolas Sarkozy afin de provisionner en voix FN le compte du futur candidat de la droite à l'élection présidentielle. C'est trop compliqué pour moi. Ce que je vois, c'est que Nicolas Sarkozy sera réélu en 2012 par une France qui a, pour reprendre l'expression du regretté et visionnaire Georges Marchais, glissé à droite. Le Pen ? Dans notre pays sexiste, on a toujours saccagé les femmes politiques : Garaud, Cresson, Barzach, Dati, Royal et même l'idole posthume Françoise Giroud. Ainsi que l'idole anthume Simone Veil, soigneusement tenue éloignée de la tête de l'Etat depuis sa loi sur l'avortement. C'est un vrai cimetière marin dans lequel Mlle Le Pen aura bien du mal à ne pas s'allonger. DSK ? La seule chose qu'il ait de gauche, c'est sa démarche.
On ne s'improvise pas homme de l'ombre. Les coulisses sont une longue patience. Il y a un art de rester derrière : c'est le contraire de celui de se mettre en avant. Parler aux masses s'apprend comme une langue étrangère. Guéant a oublié que les mots sont d'autant plus lourds qu'ils tombent dans des millions d'oreilles. Le drame de Claude Guéant : celui d'avoir dû jouer les premiers après être devenu un second. Il a perdu la tête qu'il n'avait plus sur les épaules solides de Nicolas Sarkozy. Il a voulu se faire aussi gros que le beauf. C'est le pot-au-Hortefeu.
On ne se doute pas du nombre de micros, d'appareils photo et de caméras qui suivent les moindres faits et gestes de nos hommes politiques. C'est Natalie Portman sur le tapis rouge des oscars, sauf que c'est tous les jours. Le moindre des propos, des sourires ou des soupirs d'un homme politique est reproduit à l'infini sur les chaînes info et Internet. Il habite à l'intérieur d'une caisse de résonance. Ce ne sont plus ses enfants qui ne l'écoutent pas, c'est le peuple entier qui l'entend. Griserie de voir le monde nous accorder autant d'attention que nous en avons pour nous-mêmes depuis que nous sommes au monde. L'injustice que nous avons subie - ne pas être reconnus comme le centre de l'univers - est enfin réparée : nous sommes au centre de l'univers, aussi appelé poste de télévision. La tentation est alors trop forte de dire la vérité qui nous offrira le rôle final de prophète. Et la vérité, pour Guéant, c'est qu'on n'est plus chez nous.
Le pays a changé, certes, depuis notre lointaine enfance blanche, et il y a sans doute en chacun de nous - nous, les Français de plus de 50 ans, comme Claude Guéant - le désir de retourner dans cet univers idyllique où les mamans étaient décolorées et non teintes, où les papas avaient une situation et non un emploi, où la télé était en noir et blanc et non à la carte et où les banlieues étaient rouges et non noires. A l'école primaire, il y avait des maîtres, pas des instits ; au lycée, des professeurs, pas des enseignants. On sent bien dans l'entourage quinquagénaire et sexagénaire du président, et chez le président lui-même, cette nostalgie d'une société où les jeunes parlaient bien et s'habillaient mal, alors qu'aujourd'hui c'est l'inverse. Ces grands premiers de la classe des années 70 et 80 semblent vouloir refuser la planète telle qu'elle erre désormais entre guerres civiles et désastres financiers, massacres religieux et brutalités politiques, exodes et génocides, catastrophes et famines, fabriquant expulsés et réfugiés à tire-larigot. Jaurès avait bien dit que le capitalisme, c'était la guerre, mais on ne l'a pas laissé finir son croissant au café. Je me souviens d'une visite de Poto-Poto, quartier de Brazzaville, en 2006, et du commentaire de mon chauffeur : "C'est le quartier des immigrés d'Afrique de l'Ouest ." Comment les aurais-je reconnus ? Guéant se décidera-t-il à admettre que ces masses de jeunes Français ni blancs, ni chrétiens, ni très bons à l'école, sauf exception, sont chez eux chez nous ?
Pour certains commentateurs, Claude Guéant, militaire dans l'âme, ou missionnaire dans l'arme, ou mercenaire en larmes, serait allé au casse-pipe pour Nicolas Sarkozy afin de provisionner en voix FN le compte du futur candidat de la droite à l'élection présidentielle. C'est trop compliqué pour moi. Ce que je vois, c'est que Nicolas Sarkozy sera réélu en 2012 par une France qui a, pour reprendre l'expression du regretté et visionnaire Georges Marchais, glissé à droite. Le Pen ? Dans notre pays sexiste, on a toujours saccagé les femmes politiques : Garaud, Cresson, Barzach, Dati, Royal et même l'idole posthume Françoise Giroud. Ainsi que l'idole anthume Simone Veil, soigneusement tenue éloignée de la tête de l'Etat depuis sa loi sur l'avortement. C'est un vrai cimetière marin dans lequel Mlle Le Pen aura bien du mal à ne pas s'allonger. DSK ? La seule chose qu'il ait de gauche, c'est sa démarche.
vendredi 21 janvier 2011
Visite à Gennevilliers
Les journaux suivent leurs lecteurs dans le métro : après Hachette à Levallois et Bayard à Montrouge, Prisma s'installe à Gennevilliers. Rue Henri-Barbusse, anciennement rue du Moulin-de-la-Tour, où se trouvait jusqu'en 1958 la SPA (Société protectrice des animaux), au numéro 124. L'immeuble est noir, bien qu'il soit neuf. On dirait la Conciergerie avant Malraux, moins les mâchicoulis. A l'accueil, une ravissante jeune femme. Noire, elle aussi. Je monte visiter les nouveaux locaux de VSD. Salue Philippe Bourbeillon, le rédacteur en chef de l'hebdomadaire. On a eu la même petite amie à la fin des années 80. L'un après l'autre, je précise. C'était une de ces brunes torrides dont on se souvient avec un mélange doucereux de nostalgie et de soulagement. Vue, du bureau de Philippe, sur des terrains vagues. Etait-ce l'emplacement des ateliers Chenard et Walcker où, au début du siècle, on fabriquait des cycles, des motocycles, des tricycles, des quadricycles, des voiturettes et des moteurs ? La ville entière vibre des usines disparues. C'est un bruit de fond de l'histoire industrielle.
Gennevilliers est une presqu'île, comme Ré. Ou Sveti Stefan (Monténégro). La Seine lui passe un bras autour du cou. Il arrive qu'elle serre : l'inondation de 1910. Mille maisons touchées, 150 évacuées, 13 écroulées. Il y a un port où il y a un restaurant : Le Van Gogh. Regardé le menu : pas de pommes de terre au lard. Dommage. Van Gogh peignit à Gennevilliers, comme Cézanne, Monet, Morisot, Renoir, Sisley. LaSeine leur avait fait bon impressionnisme.
La première du " Mariage de Figaro " eut lieu au château de Gennevilliers. La banlieue rouge commença par être talon rouge. Tous ces hôtels particuliers du XVIIIe siècle devenus mairies communistes. La dernière reine Margot à avoir habité Gennevilliers est Isabelle Adjani. Autres Gennevillois célèbres : Roschdy Zem, Ramzy Bédia (d'Ericet Ramzy), Pierre Perret, Fernand Raynaud. Précisions destinées à situer la ville dans l'esprit des journalistes de Voici. On peut voir Gennevilliers,notamment le quartier du Luth, dans le film de Mehdi Charef " Le thé au harem d'Archimède "(l'un des meilleurs titres que je connaisse), produit en 1985 par Costa Gavras et son épouse Michèle Ray.
En face de l'immeuble Prisma, un restaurant japonais s'est ouvert, mais Patrick Talhouarn et moi, on a préféré prendre le métro jusqu'à la place de Clichy pour déjeuner au Wepler. Ce n'était pas une journée à poisson cru. Dans le menu de la brasserie, il y a une page consacrée à la dernière lauréate du prix Wepler : Linda Lê (" Cronos ", chez Bourgois). J'ai demandé au serveur comment elle était, s'il me la conseillait. Ça ne l'a pas fait rire. Ou alors il s'est caché. Il ressemblait au comédien belge décédé Ronny Coutteure. Depuis combien de temps n'avais-je pas mangé une choucroute en buvant de la bière ? A deux heures et quart, presque tous les clients étaient retournés au bureau. C'est à cela qu'on reconnaît un quartier où les gens ne travaillent pas dans la presse.
dimanche 26 septembre 2010
Le clan des sarkoziens
Ils se retrouvent chaque mercredi matin dans le repaire élyséen du chef de la bande : Nicolas, dit le Hongrois, dit le Seph', dit Carla's boy. C'est un petit gars intelligent et nerveux, à qui les ministres sont conscients de devoir leur pouvoir et leur confort. Raison pour laquelle ils ont cet air tendre et un peu craintif quand ils se retrouvent, à l'occasion d'une photo ou d'une conférence de presse, à ses côtés ? Leur arrivée dans la planque du boss est aussi discrète que possible. Ils sont à bord de voitures noires à vitres teintées, de façon que les piéton et les autres automobilistes soient dans l'incapacité de les reconnaître et d'alerter la foule sur leur présence, ce qui pourrait donner lieu à divers cris et horions. Une fois extraits du véhicule par un des hommes de main du grand manitou, aussi appelés huissiers, ils se précipitent chez le proprio, craignant, s'ils s'attardaient dans la cour, d'être shootés par les photographes en planque devant l'Elysée. Nul ne sait ce qui se dégoise entre le chef et sa bande pendant les heures qu'ils passent ensemble autour d'une grande table ovale qui ressemble à une table de casino sans roulette au milieu, loin des oreilles et des yeux indiscrets. Pour essayer de deviner ce qui s'est décidé derrière les murs épais de la planque, il faut analyser les divers braquages, extorsions et castagnes auxquels la bande se livre dans la semaine qui suit la réunion au sommet. Ces derniers temps, les sbires de Nicolas se sont attaqués à une organisation étrangère venue des Balkans et connue sous le nom de Roms. Les petits gars de Roumanie s'étaient installés un peu partout sans autorisation sur le territoire de la clique à Sarko : la France. C'est Brice, dit le Roux, l'un des favoris du boss, qui s'est occupé de les faire dégager, avec l'aide d'Eric, dit le Félon, d'autant plus zélé qu'il est le transfuge d'une bande locale adverse et doit par conséquent donner davantage de preuves d'allégeance à Nicolas que n'importe quel autre sarkozien d'origine. S'est aussi posé dernièrement le problème des pensions que la bande verse aux Français devenus trop vieux pour bosser à son profit. C'est sur Woerth, l'autre Eric de la compagnie, dit la Finance, qu'est tombée la charge d'expliquer à ces fainéants qu'ils devront travailler désormais deux ans de plus avant de toucher leur rente. La bande étant une fois de plus à court de cash - au point que le chef passe ses vacances d'été chez sa belle-mère italienne -, l'un des deux François, celui qu'on appelle le Fils à cause de son père, s'attaque aux niches fiscales pour grappiller quelques milliards d'euros.
Quand ils descendent les marches du gourbi de Nico, serrés les uns contre les autres comme des légionnaires romains perdus dans le désert, les ministres savent que c'est pour eux un moment délicat, celui où ils peuvent se faire arrêter par les cameramen et torturer par les journalistes. Ils baissent la tête, serrent les coudes, durcissent les mâchoires, ferment la bouche. Chacun fonce vers sa tire sans même prendre le temps de dire au revoir. Dès que les ministres sont installés sur la banquette arrière du véhicule, ils ordonnent au chauffeur de décrocher fissa. Chacun retourne dans son territoire pour le gérer en fonction des directives de Sarkozy, au risque de se faire passer un savon par le boss le mercredi suivant si les résultats demandés ne sont pas au rendez-vous. On peut être rétrogradé du jour au lendemain, voire exclu du groupe lors d'une purge, qui, dans ce milieu, se dit remaniement. Elle n'est pas de tout repos, la vie, dans le clan des sarkoziens
Inscription à :
Articles (Atom)











