TOUT EST DIT

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lundi 23 décembre 2013

1 point de PIB, cela fait combien ?


Régulièrement, on voit à la télé - c'est d'ailleurs toujours très drôle - des hommes et des femmes politiques se planter sur le prix du ticket de métro (4 euros selon Nathalie Kosciusko-Morizet) ou sur celui de la baguette de pain. C'est sur le montant du PIB - ce qui est plus embêtant - que Marine Le Pen a lourdement chuté l'autre matin, surEurope 1. La patronne du FN réclamant que le budget de la Défense soit porté à 2 % du PIB, contre 1,5 % aujourd'hui, Jean-Pierre Elkabbach l'interroge sur le coût budgétaire d'une telle augmentation : "Un demi-point de PIB, cela représente combien ?" Déstabilisée, Mme Le Pen hésite, puis finit par répondre : "Un milliard d'euros." Pas de chance, un demi-point de PIB, ce n'est pas 1 milliard d'euros, c'est dix fois plus : 10 milliards d'euros. Si Mme Le Pen estime le PIB de la France à seulement 200 milliards, et non à 2 000 milliards, on comprend mieux qu'elle ait une vision aussi noire de la situation économique de notre pays et préconise des solutions extrêmes pour le sortir de la crise. On comprend mieux aussi qu'en comptant de cette façon les experts économiques du FN parviennent aisément à rééquilibrer les comptes extérieurs et à résoudre le problème de la dette publique.
Pour la défense de Mme Le Pen, ses lacunes en matière de culture économique sont à l'image de celles de la plupart des autres dirigeants politiques, mais aussi des Français en général. Et des jeunes en particulier. Si l'enquête Pisa avait mesuré leurs connaissances en économie, elle serait probablement arrivée à un constat encore plus inquiétant que sur leur niveau en maths, en français, sans parler bien sûr de l'anglais. En 2010, le Conseil sur la diffusion de la culture économique (Codice) avait posé un quiz comprenant une série de questions de raisonnements et de connaissances économiques de base. Note obtenue par les jeunes de 15 à 17 ans : 6,2/20. La note des Français dans leur ensemble n'était en vérité guère meilleure (8,3/20), le pire étant sans doute que la catégorie des diplômés de l'enseignement supérieur n'avait même pas réussi à décrocher la moyenne : 9,8/20. Seuls 44 % des Français (28 % chez les 15-24 ans) savent ainsi que l'Allemagne est le premier partenaire commercial de la France, et seulement 35 % connaissent le niveau de dépenses publiques. Un autre test, de culture financière cette fois, mené simultanément dans plusieurs pays par l'OCDE, est arrivé à des résultats tout aussi peu flatteurs pour la France. "Imaginons que vous placiez 100 euros sur un compte rémunéré à 2 % par an. Combien aurez-vous sur votre compte un an plus tard, une fois les intérêts versés ?" À cette question, seuls 51 % des Français apportent la bonne réponse (102 euros, pour nos lecteurs qui auraient un léger doute), alors que les Britanniques sont 62 %, les Allemands 64 % et les Irlandais 76 % à répondre correctement.
Tout cela n'est guère surprenant compte tenu de l'enseignement économique que les Français reçoivent au lycée. Ou, pour être plus juste, ne reçoivent pas. Michel Rocard avait un jour qualifié cet enseignement de "catastrophe ambulante" et l'ancien ministre de l'Économie Francis Mer, évoqué des "cours de marxisme". Nicolas Sarkozy avait, quant à lui, parlé de "blague". En 2008, l'Académie des sciences morales et politiques avait publié un rapport sur l'enseignement de l'économie au lycée en France, rédigé avec la collaboration de cinq économistes étrangers. Leur conclusion était terrible."Le contenu des enseignements n'a qu'un rapport lointain avec la science économique. La lecture des programmes et des manuels révèle des lacunes graves. On aimerait pouvoir dire que l'élève ne retirera de cet enseignement que peu de bénéfices. Mais même cette conclusion paraît trop optimiste : il est difficile d'écarter l'hypothèse que cet enseignement, inadapté dans ses principes et biaisé dans sa présentation, soit en fait néfaste." Leurs reproches ? Un enseignement trop théorique et général et du coup extrêmement superficiel, trop macroéconomique aussi, faussé idéologiquement enfin, notamment vis-à-vis du marché par nature "défaillant" et de l'entreprise par essence "lieu de conflits", le tout donnant de l'économie en général une vision négative et pessimiste.
À la suite de ce rapport puis d'un audit conduit par Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, le gouvernement Fillon avait bien entrepris de moderniser les programmes et les manuels. Mais cette réforme, saluée par les économistes, n'a pu être que très partiellement menée, rejetée en bloc par la très puissante et très active, aussi à gauche que conservatrice, Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses). Qui a dénoncé la main invisible du Medef dans cette tentative de refonte,"remettant en question le projet de discipline, notamment sa dimension de formation citoyenne des élèves". Plutôt que de faire comprendre aux lycéens les mécanismes du marché et de cette "horrible" mondialisation libérale dans laquelle ils vont vivre et tenter de se trouver une place, l'Apses préfère former des citoyens-chômeurs parfaitement armés idéologiquement pour combattre le système. Et pour participer brillamment aux soirées débats organisées par le comité local d'Attac. Mais peut-être un pays a-t-il au fond l'enseignement économique qu'il mérite, et le taux de croissance et de chômage qui vont avec. Le Prix Nobel d'économie Edmund Phelps a affirmé que l'inculture économique des Français coûtait au pays 1 point de PIB par an. Cela fait combien, déjà, Mme Le Pen ?

vendredi 29 novembre 2013

Les Français, des malades imaginaires ?

 Les Français, des malades imaginaires ?


La croissance recule au troisième trimestre. Pour certains, une vue de l'esprit...


Le grand défaut des miracles, c'est qu'ils ne se reproduisent que rarement. Même en économie. Mi-août, l'Insee avait annoncé, à la grande surprise des prévisionnistes, une hausse du PIB de 0,5 % pour le deuxième trimestre. Des commentateurs enthousiastes avaient alors salué la formidable prescience de M. Hollande, qui, un mois plus tôt, lors de son intervention télévisée du 14 juillet, avait prophétisé, au milieu du scepticisme général : "La reprise, elle est là." Avec ce + 0,5 % inespéré, preuve était faite que M. Hollande avait raison contre les économistes. Preuve était faite que la Franceétait enfin sortie du tunnel, que la croissance était de retour et que, si elle était de retour, c'était bien grâce à l'efficacité et à la pertinence de la politique économique mise en oeuvre par M. Ayrault. "Le rebond de la croissance conforte le gouvernement", s'était félicité le Premier ministre. Le moins qu'on puisse dire est qu'il ne l'aura pas conforté très longtemps.
Trois mois plus tard, la reprise n'est plus là. Envolée, disparue, introuvable. Il n'y a pas eu de nouveau miracle. Le PIB de la France a reculé de 0,1 % au troisième trimestre (il a progressé de 0,3 % enAllemagne). En cet automne, les illusions s'envolent en même temps que les feuilles mortes et le nombre de plans sociaux. L'économie française est revenue du rêve à la réalité, celle décrite par les économistes et les agences de notation, celle surtout ressentie par les Français : une croissance en panne, une compétitivité qui continue à se dégrader, des déficits publics qui filent et des exportations qui reculent, des emplois détruits par milliers, une consommation à bout de souffle et des investissements en repli.
La bonne nouvelle, à en croire l'inénarrable député socialiste et président de la Commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale François Brottes, c'est qu'on est enfin parvenu à identifier l'origine du mal."L'entretien de la sinistrose" par les médias, "le discours profondément démotivant" tenu par les journalistes, "les choix éditoriaux qui consistent heure après heure à décliner en boucle les seules mauvaises nouvelles". Tout cela nous coûterait très cher, selon M. Brottes, qui cite une évaluation au doigt mouillé de la Banque publique d'investissement - on sait au moins maintenant à quoi sert cette usine à gaz : un point de PIB par an, 20 milliards d'euros, 300 euros par habitant. Rien que ça.
Écoutez bien, Français, ce que vous dit le bon docteur Brottes : le mal dont vous souffrez est d'origine d'abord psychologique, et il n'est pas du tout, comme vous le croyez bien à tort, lié à votre environnement économique. Par exemple à la surdose fiscale, à votre pouvoir d'achat qui baisse et au chômage qui monte. Vous êtes les victimes innocentes des forces médiatiques toutes-puissantes et malfaisantes qui non seulement vous dépriment, mais font de vous des malades imaginaires. Français, ce n'est pas parce que l'économie va mal que vous n'avez pas le moral, mais parce que vous n'avez pas le moral que l'économie va mal. On n'avait rien entendu d'aussi drôle depuis... le 14 juillet et le fameux "La reprise, elle est là" de M. Hollande.

lundi 23 septembre 2013

Au secours, la croissance revient !


Les dépenses publiques continuent de progresser malgré les grands discours officiels (+ 0,5 % au 2 e trimestre).

Les hirondelles sont reparties vers l'Afrique pour y passer l'hiver, ce qui rend un peu triste, mais la croissance est, paraît-il, de retour enEurope, ce qui est une consolation. Après six trimestres consécutifs de recul, le PIB de la zone euro a progressé de 0,3 % au deuxième trimestre. En France, l'OCDE parie désormais sur une croissance de 0,3 % en 2013, alors qu'elle prévoyait il y a deux mois encore un recul de 0,3 %.
Si on peut comprendre le soulagement d'avoir échappé au pire, on a du mal à partager l'enthousiasme général ayant accueilli des performances qui demeurent, dans l'absolu comme de façon relative, désastreuses. Avec un recul du PIB de 0,4 %, la zone euro sera cette année encore la seule région du monde en récession quand les États-Unis afficheront une croissance de 1,7 % et le Japon de 1,6 %.
Quant à la France, son rythme de croissance sera cette année deux fois moins élevé que celui de l'Allemagne (0,7 %), cinq fois inférieur à celui du Royaume-Uni (1,5 %), dont on disait pourtant qu'une rigueur budgétaire extrême l'avait tué. Parmi les pays du G7, la France se classera en 2013 sixième sur sept, ne réussissant à battre que l'Italie.
Le plus inquiétant n'est pas là. Il est dans l'illusion dangereuse que le rebond inattendu de la croissance au deuxième trimestre entretient : la crise de la zone euro est bien et bel terminée, une croissance robuste et durable est en train de s'y installer. Illusion parce qu'à peine les élections allemandes terminées le psychodrame grec va reprendre, avec la nécessité de débloquer une nouvelle aide pour empêcher la faillite. Illusion parce qu'en dehors de l'Allemagne les moteurs d'une vraie croissance, équilibrée, basée à la fois sur la consommation, les investissements et les exportations, restent éteints. À contre-courant de l'optimisme ambiant, la BCE vient d'ailleurs de réviser à la baisse, à 1 %, sa prévision de croissance dans la zone euro pour 2014.
La bonne nouvelle du rebond de la croissance au deuxième trimestre est sans doute même la pire nouvelle qui soit pour la France. Elle va conforter le gouvernement français dans son autosatisfaction naturelle (on ne change pas une politique qui gagne), elle va surtout accroître ses réticences, déjà grandes, à engager des réformes de fond. À cet égard, la façon dont il a traité - ou plutôt n'a pas traité - le dossier des retraites pourrait être le signe avant-coureur d'un immobilisme destructeur. L'urgence est pourtant là, aucune des grandes faiblesses de l'économie française n'a disparu ni même n'est en passe d'être vaincue : le déficit budgétaire ne se réduit pas, les dépenses publiques continuent de progresser malgré les grands discours officiels (+ 0,5 % au deuxième trimestre), la pression fiscale devient insoutenable, la compétitivité se dégrade encore, la profitabilité des entreprises est la plus faible des pays de l'OCDE, les gains de productivité sont nuls et l'innovation technologique est en panne.
Les économistes avaient inventé le concept de "maladie hollandaise" pour désigner les grandes difficultés économiques rencontrées par les Pays-Bas, qui avaient cru pouvoir vivre confortablement de leur seule rente énergétique à la suite de la découverte des gisements de gaz en mer du Nord dans les années 70. C'est une nouvelle souche de "maladie hollandaise" qui menace aujourd'hui de contaminer la France. En lui faisant croire qu'elle peut se reposer sur la rente de croissance venue d'Allemagne et qu'en même temps les efforts d'assainissement et de redressement faits dans les autres pays de la zone euro la dispensent d'en faire elle-même. "Maladie hollandaise", la bien-nommée.

dimanche 25 août 2013

La capricieuse météo des inégalités

La capricieuse météo des inégalités


Qui, des plus riches et des plus pauvres, pâtit le plus de la crise ? Explications. 

Les vacances d'été sont devenues l'un des rares moments de l'année où la France d'"en haut" et celle d'"en bas" ont encore l'occasion de se côtoyer. Au hasard, par exemple, d'une rencontre à la terrasse du café du port. Les ports de plaisance n'ont pas seulement été créés, pour reprendre la définition de Philippe Bouvard, "pour que les navigateurs qui ne prennent jamais la mer rencontrent les vacanciers qui n'ont pas de bateau". Ils ont aussi été inventés pour que les classes modestes et moyennes puissent approcher de très près, sur les quais, l'hyper-richesse et les yachts à plusieurs millions d'euros. Pour qu'elles prennent en pleine face les inégalités de revenus.

Du côté de celles-ci, les dernières nouvelles ne sont pas bonnes. Elles se creusent à nouveau, et fortement, à peu près partout dans le monde. Au début de la crise financière, les riches avaient terriblement souffert. Entre 2007 et 2009, les revenus des 1 % d'Américains les plus riches avaient chuté de 36 %, contre 11,6 % pour les 99 % restants. Mais depuis 2010, grâce au rebond des marchés boursiers, les choses se sont bien arrangées pour eux. Contrairement à ce qui s'était passé dans les années 30, où le revenu des super-riches s'était durablement effondré avec pour conséquence une réduction très forte des inégalités. En France, par exemple, la part des revenus perçue par le centième de la population le plus riche était passée de 15,4 % en 1935 à 8,9 % en 1950.
Rien de tel aujourd'hui. En 2010, dernière année recensée pour l'ensemble des pays de l'OCDE, le revenu moyen des 10 % les plus riches représentait 9,5 fois celui des 10 % les plus pauvres. Plus qu'avant la crise (9 fois) et bien plus que dans les années 90 (8 fois) et dans les années 80 (7 fois). Sans surprise, les pays scandinaves restent les pays les plus égalitaires au monde, avec un ratio de 5 au Danemark, les plus inégalitaires étant le Mexique et le Chili (près de 30). La France occupe une position intermédiaire, avec un rapport de 7,2 (6,6 en 2005). Après être restées stables pendant vingt ans, les inégalités de revenu progressent depuis le milieu des années 2000. Entre 2008 et 2010, le niveau de vie des 10 % de Français les plus pauvres a baissé en moyenne de 250 euros alors que celui des 10 % les plus riches a augmenté de 1 700 euros.
C'est toutefois en Chine que les inégalités ont le plus progressé au cours des dernières années. Le coefficient de Gini (égal en théorie à 0 quand tous les revenus sont égaux, égal à 1 en cas d'inégalité absolue, quand une seule personne capte tous les revenus) s'y est établi à 0,61 en 2010, un niveau particulièrement élevé. De quoi préoccuper les économistes et les dirigeants chinois, mais pas du tout le patron du groupe Wahaha, Zong Qinghou, l'homme le plus riche du pays, qui tient un raisonnement simple : "Si tout le monde était plus riche, la société deviendrait harmonieuse et plus confortable. Si nous instaurions l'égalitarisme, tout le monde ne mangerait pas à sa faim." Il faut aller en Chine communiste pour entendre des discours ultralibéraux aussi décomplexés.
L'idée selon laquelle les inégalités serviraient d'aiguillon à la croissance n'est toutefois pas confirmée par les recherches historiques. Lesquelles, a contrario, n'indiquent pas non plus que les inégalités pénalisent fortement la croissance. "Malgré d'abondants travaux sur les liens entre l'inégalité et la croissance, les données empiriques ne sont pas concluantes", résument les experts de l'OCDE. On observe des périodes de forte croissance avec une nette réduction des inégalités ou au contraire avec une progression sensible des inégalités (comme durant les Trente Glorieuses, qui furent aussi les Trente Inégalitaires), d'autres sans croissance avec baisse des inégalités (années 30) ou au contraire avec hausse des inégalités (comme aujourd'hui).
Les économistes ont en revanche mis en évidence au cours des dernières années un lien très intéressant : le creusement des inégalités favorise les crises financières dans la mesure où il détériore l'équilibre global épargne-investissement, avec des classes populaires et moyennes qui s'endettent massivement pour faire face à la stagnation de leurs revenus et maintenir leur niveau de vie. Marianne Bertrand et Adair Morse, de l'université de Chicago, sont allés encore plus loin. Ils ont établi qu'avant la crise, aux États-Unis, les régions où les ménages à hauts revenus dépensaient le plus étaient aussi celles où les ménages aux revenus inférieurs dépensaient le plus. Leur explication ? De façon inconsciente, les "pauvres" semblent influencés par le comportement de consommation des "riches" qu'ils côtoient et cherchent à l'imiter.
Peut-être alors faudrait-il introduire, comme pour l'inflation, la notion d'"inégalité ressentie". Qui, aujourd'hui, se nourrit chaque jour de la publication détaillée, dans les journaux, des rémunérations des patrons du CAC 40, des salaires des footballeurs ou de la liste des plus grosses fortunes du pays. De quoi donner envie de faire la révolution ou de commander une coupe de champagne à la terrasse du café du port.

lundi 15 juillet 2013

Mme Berger et l'idéologie de l'impôt

Mme Berger et l'idéologie de l'impôt


Les métamorphoses que peut connaître une personnalité au cours d'une vie sont souvent étonnantes. Karine Berger, par exemple, économiste de formation et députée socialiste des Hautes-Alpes depuis juin 2012. Difficile de deviner il y a quelques années que la jeune haut fonctionnaire qui, avec l'apparence de la neutralité, de la réserve et de la modestie, dirigeait le très sérieux Bureau synthèse conjoncturelle de l'Insee se transformerait un jour en une élue de choc, hypermédiatisée, au verbe haut et à l'ego plus élevé encore. Difficile d'imaginer alors que cette polytechnicienne et spécialiste de la statistique accorderait il y a trois semaines cette interview culte au journal La Provence, où elle a déclaré sans ambages : "Effectivement, je suis l'un des députés les plus visibles. J'ai le sentiment surtout d'être extraordinairement influente dans l'équilibre croissance-austérité. Ma voix a fortement porté et le président de la République l'a entendue. De même pour la loi bancaire. J'avoue que cette capacité à faire bouger les lignes dès la première année de mon élection a sans doute surpris... C'est aussi le fruit de ma motivation, de mon ambition et de mon énergie."
Le pis est que Mme Berger exagère à peine. Malheureusement, elle a bien eu, depuis un an, une influence non négligeable dans les choix économiques du gouvernement Ayrault. Notamment dans celui, peut-être fatal pour tout le reste du quinquennat, d'avoir préféré les hausses d'impôts (30 milliards d'euros) aux baisses de dépenses (10 milliards), pour tenter de réduire les déficits. Un arbitrage que Mme Berger, qui aime presque autant les prélèvements obligatoires qu'elle-même, c'est dire, qui croit à l'"impôt heureux", n'a pas manqué de justifier à de nombreuses reprises.
"L'effet récessif est plus fort à court terme quand on baisse les dépenses publiques que quand on augmente les impôts. C'est 
simple : réduire de 1 euro la dépense publique, c'est immédiatement retirer 1 euro de marché, de débouché aux entreprises. En revanche, selon l'impôt qu'on augmente de 1 euro, l'impact négatif peut être soit immédiat, soit beaucoup plus retardé. Par exemple, 1 euro de fiscalité sur des ménages à très hauts revenus est prélevé sur leur épargne et pas sur leur consommation, donc à court terme, cela n'a pas d'impact."

Même un Jérôme Cahuzac, pourtant réputé être peu réceptif à l'intelligence féminine, avait repris à son compte cet argumentaire. "À court terme, expliquait-il, monter les impôts est moins récessif que contracter les dépenses." Le problème est que ce que Mme Berger a présenté comme une évidence n'en était une que pour elle. La quasi-totalité des études économiques consacrées à ce sujet arrivent à la conclusion exactement opposée, notamment toutes celles conduites par l'économiste de Harvard, Alberto Alesina, qui a passé en revue 107 plans de rigueur menés entre 1970 et 2007 dans 21 pays de l'OCDE. Son verdict est sans appel. "Les faits démontrent clairement que, lorsqu'un gouvernement entreprend de réduire ses déficits en augmentant les impôts, il a toutes chances de le payer d'une longue et profonde récession ; mais que lorsqu'il s'y attaque en donnant la priorité aux réductions de dépenses, cela se traduit par des récessions d'ampleur relativement limitée et de durée plutôt courte." Réduire les dépenses coûte moins cher en termes de croissance qu'augmenter les impôts.
Pourquoi ? Parce que, explique Alesina, quand les États réduisent leurs dépenses, l'impact récessif est compensé par une hausse des investissements privés. Confiantes dans le fait que la pression fiscale ne va plus augmenter, les entreprises achètent des machines et ouvrent de nouvelles usines. En revanche, ajoute l'économiste, quand la réduction du déficit est recherchée à travers l'alourdissement de la fiscalité, il se passe le contraire : on assiste à une chute de l'accumulation du capital.
Cette loi générale vaut encore plus dans un pays comme la France, où le taux des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques est l'un des plus élevés au monde et continue de progresser. Elle vaut encore plus dans un pays où le gouvernement lui-même reconnaît que le niveau d'imposition atteint les limites du supportable. Elle vaut encore plus dans une France où le niveau des dépenses publiques dépasse de 11,6 points de PIB celui observé en Allemagne. Où on peut donc couper dans le gras sans provoquer de drames économiques ou sociaux. Alesina le dit à sa façon : "Il y a de la marge pour faire d'importantes économies sans pour autant porter préjudice aux plus pauvres et aux plus vulnérables."
La prouesse du gouvernement de M. Ayrault, directement inspiré par les belles théories de Mme Berger, est d'avoir échoué sur les deux tableaux. Le déficit public dérapant, il est contraint aujourd'hui d'annoncer dans la panique des coupes claires dans les dépenses sans pour autant convaincre sur le fait que les impôts ne vont plus monter. C'est la double peine, avec un impact doublement récessif.
Pour terminer sur une note plus joyeuse, on citera un autre extrait de l'interview accordée àLa Provence par Mme Berger, la Jean-Claude Van Damme de l'économie : "Je suis une vraie intellectuelle, alors le plaisir de découvrir de nouvelles choses est enraciné en moi. En ce moment, je lis un livre en italien et, sur ma table de chevet, j'ai le mensuel Tangente , consacré aux mathématiques. J'aime pouvoir découvrir les facettes du génie humain(...). Cet été, je prendrai un peu de repos car j'en ai besoin. Il y a quelques jours, j'ai eu un malaise, dû au surmenage sans doute..." Un peu de repos, en effet, à l'évidence, n'est pas superflu.

mercredi 20 mars 2013

Enchaîner le Léviathan

Enchaîner le Léviathan



Pour tous les lecteurs qui gardent un souvenir un peu vague de leurs cours de philo, il n'est peut-être pas inutile de rappeler ce qu'est le Léviathan. "Nom d'un animal monstrueux de la mythologie phénicienne, évoqué par la Bible, lit-on dans le dictionnaire de l'Académie française, devenu nom commun et pris comme symbole d'une puissance démesurée, notamment en parlant d'un État omnipotent. Titre célèbre : le Léviathan, de Thomas Hobbes (1651)."
Trois siècles et demi plus tard, la métaphore de l'État inventée par le philosophe anglais n'a rien perdu de son actualité. La Franceincarne aujourd'hui magnifiquement la figure du Léviathan parmi les grandes nations industrialisées. C'est-à-dire d'un État tentaculaire, qui se mêle de tout, en premier lieu de la vie économique où sa toute-puissance se mesure par le niveau record de ses dépenses et de ses impôts.
Nul besoin d'être philosophe ou économiste pour le vérifier. Il suffit de fréquenter les bistrots, d'y entendre les consommateurs se plaindre de la hausse des taxes sur la bière, le tabac, le gazole, de l'augmentation du nombre des radars et du tarif des PV. Il suffit d'aller dans les dîners mondains, d'y entendre les convives se lamenter du rabotage du quotient familial, de la suppression des aides pour les emplois à domicile, etc.
Il suffit surtout de lire les rapports de la Cour des comptes : avec 65 milliards d'euros de hausse depuis 2011, les prélèvements obligatoires atteindront en France cette année 46,3 % du PIB, du jamais-vu, alors qu'ils se situaient à 30,6 % du PIB en 1960. Même évolution "léviathanesque" du côté des dépenses publiques. Alors qu'elles représentaient 10 % du PIB il y a un siècle, elles atteindront 57 % en 2013. Bref, jamais le poids de l'État dans la vie économique n'a été aussi grand qu'aujourd'hui. Jamais le Léviathan n'a eu le ventre aussi rebondi.
"La menace du Léviathan fiscal". C'est la formule qu'avait employée, au début des années 70, le prix Nobel d'économie James M.Buchanan (disparu en début d'année à l'âge de 93 ans dans l'indifférence générale). Il ne parlait pas en vérité de la France, mais des démocraties occidentales en général, pour lesquelles il avait prédit, de façon géniale et prémonitoire, l'explosion parallèle des dépenses et de la dette publiques. "Même dans les meilleures conditions, le fonctionnement du processus démocratique engendre des excès budgétaires. Historiquement, l'État a crû à un taux qui ne pourra pas se maintenir longtemps."
Autant le dire : la théorie du "choix public" (Public Choice) élaborée par Buchanan, visant à éclairer le fonctionnement de l'État en utilisant les outils de la science économique, est, par son cynisme, totalement déprimante. Que dit-elle ? Que les dirigeants politiques (et les fonctionnaires), contrairement à ce qu'ils passent leur temps à essayer de nous faire croire, n'agissent pas en fonction de l'intérêt général - l'État bienveillant est une "vision romantique", disait Buchanan -, mais en fonction de leur intérêt personnel. Exactement de la même façon que les pires capitalistes. L'homo politicus et l'homo economicus fonctionnent avec les mêmes motivations "égoïstes". À travers l'action publique, les dirigeants politiques cherchent avant tout à "maximiser leur propre bien-être" (qui est moins l'attrait de l'argent et du profit que le goût du pouvoir, le besoin d'être aimé, la griserie de haranguer les foules ou l'ivresse de passer à la télé, etc.).
Leur objectif principal étant d'être élu ou réélu, les dirigeants d'un pays démocratique ont une propension naturelle à augmenter les dépenses publiques pour séduire les électeurs, gagner le pouvoir ou s'y maintenir. De préférence en les finançant par l'emprunt, puisque les générations futures, à qui incombera la tâche de les rembourser, elles, ne votent pas. D'où le recours non plus occasionnel, comme le préconisait Keynes, mais permanent aux déficits et l'explosion, in fine, des dettes publiques. La dette publique des économies avancées représentait 35 % de leur PIB en 1975, elle en représente aujourd'hui plus de 100 %. Il y a quarante ans, et bien avant la règle d'or, Buchanan était déjà favorable à l'interdiction "constitutionnelle" du déficit budgétaire, seul moyen selon lui d'empêcher le laxisme des gouvernements, seul moyen d'"enchaîner le Léviathan".
Sa théorie du "choix public" permet de mieux comprendre pourquoi les dirigeants français, de gauche comme de droite, ont sans cesse maintenu les finances publiques en déficit depuis le milieu des années 70. Pas du tout pour augmenter le bien-être de la collectivité, mais dans l'espoir d'assurer leur réélection. Elle permettrait aussi de mieux comprendre pour quelles raisons M. Hollande a été contraint, pendant la campagne, de taire la réalité de la crise et des efforts de redressement à accomplir pour gagner la présidentielle. Pour quelles raisons, enfin, le gouvernement de M. Ayrault a préféré jusqu'à présent essayer de réduire les déficits en taxant les riches et les entreprises, ce qui touche moins son électorat que de couper dans les dépenses publiques. Mais quand les intérêts politiques du parti au pouvoir et les besoins économiques de la collectivité divergent à ce point, c'est le pays entier, selon la thèse de Buchanan, qui se retrouve en danger. "La démocratie peut devenir son propre Léviathan", a-t-il prévenu.

mardi 5 mars 2013

Le goût retrouvé du Flanby

Le goût retrouvé du Flanby

La riposte de MM. Hollande et Ayrault face à la crise économique est ambiguë, donc faible.

Il y avait la semaine dernière au supermarché une promotion intéressante sur les Flanby (0,99 euro les 4 pots de 100 grammes). L'occasion de faire des économies, mais aussi de goûter au plus politique des desserts depuis que Laurent Fabius l'a gentiment choisi pour surnommer son camarade François Hollande. L'occasion d'en retrouver la saveur, un peu perdue depuis la guerre au Mali, mais redécouverte avec la riposte - pour l'instant - flasque du gouvernement face à la panne sèche de croissance, à l'envolée du chômage et au dérapage incontrôlé du déficit budgétaire. Démoulé, un Flanby ressemble comme deux gouttes de caramel à la politique économique de la France. Aucune tenue, aucune consistance, un nappage de belles paroles et de fausses promesses enrobant un contenu au goût improbable s'affaissant sur lui-même au fond de l'assiette. Beurk.
Par manque de gélifiant, de cohérence et de ligne directrice claire, la stratégie économique suivie par M. Ayrault depuis dix mois est elle aussi dépourvue de toute texture. Le gouvernement est libéral les jours pairs, antilibéral les jours impairs, ouvert aux réformes le matin, fermé l'après-midi. Le Premier ministre expliquait hier que sa "priorité absolue"était de ramener le déficit public à 3 % en 2013 ; il admet aujourd'hui que l'objectif ne sera pas atteint mais que ce n'est pas si grave et surtout pas sa faute. Le gouvernement insulte les patrons le lundi mais les caresse dans le sens du poil le mardi. Il prétend favoriser l'esprit d'entreprise pour créer des richesses le mercredi, mais souhaite la mort des riches le jeudi. Il exclut la rigueur le jeudi, mais annonce une "gestion rigoureuse" le vendredi. De quoi avoir des haut-le-coeur aussi sûrement qu'en avalant trop vite son Flanby.
Même quand elles vont dans le bon sens, les mesures économiques prises par le gouvernement sont d'une telle mollesse qu'elles en perdent toute efficacité. Incapables de guérir les deux grands maux dont souffre l'économie française et desquels découlent tous les autres : le délabrement de ses finances publiques (87,2 milliards d'euros de déficit en 2012 quand l'Allemagne est à l'équilibre), et la ruine de son commerce extérieur (67 milliards d'euros de déficit en 2012 quand l'Allemagne dégage un excédent de 188 milliards et l'Italie, dont on aime tant se moquer en France, un surplus de 11 milliards).
L'économiste Patrick Artus le résume parfaitement bien. "Le problème français ne se traitera pas avec de l'homéopathie." Louis Gallois souhaitait un choc de compétitivité de 30 milliards d'euros à travers des baisses de charges concentrées sur un ou deux ans. Au lieu de cela, le gouvernement a construit une usine à gaz, le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi), à l'efficacité incertaine. Qui au mieux réduira à terme les impôts des entreprises industrielles de 5 milliards d'euros quand, selon M. Artus, un effort de 75 milliards d'euros serait nécessaire pour ramener les marges bénéficiaires de l'industrie française au niveau de sa rivale allemande.
Quant à l'accord "historique" du 11 janvier sur le marché du travail signé entre le patronat et les syndicats, il consiste pour l'essentiel à pouvoir baisser les salaires dans les entreprises en grande difficulté pour sauver des emplois. Bref, il ne réglera en rien le problème global du manque de profitabilité des entreprises françaises et encore moins celui du coût du travail (35,30 euros, charges sociales incluses, pour le salaire horaire dans l'industrie en France, contre 29,90 euros en moyenne dans la zone euro).
Le seul domaine, malheureusement, où le gouvernement français ne se montre pas du tout Flanby, où il fait preuve d'une détermination sans faille et d'une grande audace, c'est en matière de matraquage fiscal : 32 milliards d'euros cette année de hausse des prélèvements obligatoires, qui atteindront un record absolu, à 46,3 % du PIB.
Rien ou presque rien (6 milliards), en revanche, du côté de la maîtrise des dépenses, au grand dam de la Cour des comptes et de son président, Didier Migaud, socialiste aussi éclairé qu'isolé. Sans doute par peur de modifier son propre ADN, la gauche continue de repousser la réduction des dépenses... on allait écrire aux calendes grecques, mais on a peur que cette expression soit tristement prémonitoire.
Comme un symbole, le gouvernement vient même d'annoncer la suppression du jour de carence pour les fonctionnaires instauré par M. Sarkozy. Coût : entre 120 et 200 millions d'euros pour les finances publiques (voir Le Point, n° 2111, p.38). Mme Lebranchu évoque une mesure "humiliante", mais c'est plutôt son abrogation qui, vis-à-vis de toutes les personnes travaillant dans le secteur privé et menacées par le chômage, est honteuse. Malgré cela, la Commission continue de fermer les yeux sur les errements français. Elle n'a en vérité pas le choix. Dire aujourd'hui tout haut ce qu'elle pense tout bas de la politique économique française, ce serait à coup sûr faire repartir la crise financière dans la zone euro.
Dans sa conférence de presse du 13 novembre, François Hollande avait lancé : "L'économie n'aime pas les chocs." De fait, si la formule résume très bien la politique économique du gouvernement, elle contient aussi son échec annoncé. Cette fausse quiétude et cette vraie mollesse, cette volonté de ne surtout pas brusquer les choses, en pariant sur le retour improbable de la croissance économique mondiale, nous mènent tout droit au naufrage. Les sauveteurs en mer le savent : pour secourir un bateau et son équipage, il faut agir vite et prendre des risques.
Avec la politique, ou plutôt la non-politique économique de MM. Hollande et Ayrault, non seulement la France va continuer à prendre du retard sur les pays d'Europe du Nord, où la compétitivité est depuis longtemps une religion, mais elle va aussi se laisser distancer par les pays d'Europe du Sud, qui viennent de s'y convertir. On sait pourtant depuis juin 1940 comment se termine une guerre de mouvement pour des troupes maintenues immobiles par des dirigeants aveugles derrière une ligne Maginot. Par une débâcle.