TOUT EST DIT

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lundi 14 mars 2011

Leçons japonaises

Tant que la situation ne sera pas stabilisée dans la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, les Japonais et le monde vivront dans la hantise d'une catastrophe atomique de beaucoup plus grande ampleur. Faut-il quitter Tokyo ? Fuir vers le Kansai ? Se réfugier à l'étranger de crainte d'être rattrapé par un possible nuage radioactif ? Qui ne se poserait ces questions ? Dans tout autre pays que le Japon, des scènes de panique et de pillage se seraient sans doute déjà produites. Rien de tel jusqu'à présent dans la capitale nippone, où 40 millions de personnes vivent à un peu plus de 200 kilomètres de la centrale en perdition. Le calme remarquable du peuple japonais et son immense sens civique forceront toujours l'admiration du monde. Au Japon, ce ne sont ni l'Etat ni une administration décrédibilisée qui font la force de la volonté collective.

La « culture de sûreté », autrement dit la transparence, n'est d'ailleurs pas le point fort des autorités locales, alors qu'il s'agit là d'un élément essentiel pour bâtir la confiance du public. Lors de précédents accidents nucléaires graves, comme à Tokai-mura (2 morts) ou dans le surgénérateur de Monju, Tokyo a plutôt eu tendance à distiller l'information, parfois à cacher la vérité, voire, c'est arrivé, à falsifier des documents mettant en cause la hiérarchie administrative ou les ministres en place. Les réactions dignes et mesurées du public japonais aujourd'hui n'en sont donc que plus méritoires.

Cette leçon japonaise de retenue et de sang-froid doit être méditée, notamment par tous ceux qui se chargent, depuis deux jours, d'évaluer les conséquences de cet accident sur la filière nucléaire de manière définitive et dans un seul sens : son arrêt. Les images saisissantes et en direct de l'explosion survenue sur le site de Fukushima-Daiichi -et non pas « dans le réacteur », comme on l'a entendu trop souvent -ont certes fait le tour de la planète et portent un coup dur à l'industrie de l'atome. Après les accidents de Three Mile Island puis de Tchernobyl, l'« hiver du nucléaire », on le sait, a duré plus d'un quart de siècle.

Ce nouvel accident condamne-t-il pour autant la filière ? Ce serait ignorer que depuis la construction des réacteurs de Fukushima-Daiichi, il y a quarante ans, la filière a réalisé des progrès considérables en matière de sécurité mais aussi de transparence. Ignorer aussi qu'il existe désormais des réacteurs de 3 e génération conçus pour résister à un enchaînement d'événements encore plus inouï. Ce n'est pas parce que, dans des circonstances comme celles-ci, les discours raisonnés des industriels de l'atome sont peu audibles qu'il faut les ignorer.

mercredi 9 février 2011

Quand la Chine freine


La Chine s'inquiète. L'augmentation des taux d'intérêt, décidée hier par la banque centrale, n'est en fait que la dernière d'une série de décisions qui, depuis plusieurs mois, vont toutes dans le même sens : éviter l'emballement, juguler l'inflation, contrer les « bulles » immobilières qui se forment dans les grandes zones urbaines. Le message de Pékin aux épargnants chinois est simple : laissez votre argent à la banque et cessez de spéculer en Bourse ou sur l'immobilier.


Depuis l'automne dernier, les autorités en sont à leur troisième hausse des taux d'intérêt mais elles ont également pris des mesures pour restreindre le crédit bancaire et sont intervenues ponctuellement pour calmer les hausses des prix des denrées de base. Ces pressions inflationnistes sont pour partie une création des autorités chinoises elles-mêmes, en ce sens qu'elles reflètent une politique de change fixe ou quasi fixe : puisque le prix de la monnaie chinoise ne peut pas monter à l'extérieur, les prix montent à l'intérieur. Tant que la Chine contrôlera comme elle le fait le taux de change du renmimbi, ces pressions persisteront.


Mais au-delà, les autorités chinoises font face à des risques considérables et, à certains égards, les décisions prises ces derniers mois interviennent trop tard. Du fait d'une politique de crédit trop laxiste, l'allocation de ressources n'a pas été optimale ces dernières années. Le système bancaire chinois a accumulé des montagnes de créances douteuses. On sait aussi que de très nombreuses collectivités locales ont financé des projets immobiliers pharaoniques au moyen de ressources dérivées directement de la spéculation foncière. Cette fuite en avant est malsaine et les autorités monétaires ont raison de s'inquiéter que l'année du Lapin devienne une année d'inflation.


L'extraordinaire vigueur de l'économie chinoise donne à la banque centrale une « fenêtre » pour rééquilibrer l'offre de crédit sans pour autant casser la dynamique de la croissance, ce que les autorités politiques ne permettraient évidemment pas. L'opération n'en est pas moins délicate et le monde entier regarde comment le « moteur » chinois va s'y prendre pour freiner sans trop ralentir : une partie de notre croissance à venir se joue là, dans le pilotage subtil de l'économie chinoise.

mercredi 2 février 2011

A la recherche d'un modèle

Alors que, de Tunis à Amman ou au Caire, le monde arabe sort à une vitesse accélérée de l'ère glacière, les leaders occidentaux voient s'effondrer sous leurs yeux leurs certitudes d'hier. Depuis l'immolation, il y a un mois et demi, d'un vendeur de fruits et légumes tunisien à Sidi Bouzid, des régimes qu'ils croyaient solides vacillent. Pire, on semble découvrir avec étonnement que des peuples décrits comme condamnés à subir encore longtemps des régimes autoritaires aspirent à autre chose. Quelle surprise !

Ce n'est pas la première fois que la croyance dans le statu quo a conduit à de lourdes erreurs d'analyse. On se souvient que ni François Mitterrand ni Margaret Thacher ne comprirent la signification de la chute du mur de Berlin qui se déroulait pourtant sous leurs yeux. Il ne faudrait pas commettre les mêmes erreurs, même si le parallèle avec les événements actuels n'est pas totalement pertinent. Lors de la chute du Mur, les peuples des « démocraties populaires » avaient tous un seul modèle, leurs voisins de l'Ouest libres et prospères. Si ce rêve d'Occident traverse les sociétés arabes, il est loin d'être le seul ni peut-être le principal, variant en tout cas grandement en intensité d'un pays à l'autre. Une enquête du Pew Research Center américain montre que plus de 80 % des Egyptiens ont une vision négative des Etats-Unis. Aussi, les dirigeants occidentaux, américains en tête, ne peuvent s'empêcher de lire ce qui se déroule au sud de la Méditerranée à la lumière de la révolution iranienne de 1979 : l'Ouest, qui se félicitait du renversement du Shah, découvrit rapidement que l'alternative était bien pire.

Ce danger est bien réel en Egypte comme ailleurs. Mais il n'y a pas de fatalité à ce que, dans le monde arabo-musulman, les peuples soient condamnés à choisir entre deux ordres, le militaire ou l'islamique. Le plus grand pays musulman du monde, l'Indonésie, est passé de plus de trente ans de dictature de Suharto à la démocratie à la fin des années 1990. Plus près, la Turquie, République laïque, représente un modèle pour les peuples de la région. Modèle que l'Europe, d'ailleurs, ferait mieux d'encourager plutôt que de dénigrer. Il faudrait citer également les évolutions profondes de la société iranienne, qui permettent d'espérer, à un horizon pas si lointain, l'émergence, enfin, d'une grande Perse moderne.

L'enjeu des événements actuels est que cet intense moment de libération, où, après tant d'années, toutes les voies sont soudain ouvertes, débouche sur la modernité et non l'obscurantisme. 
Que ces pays ne se trompent pas de modèle !

lundi 31 janvier 2011

Lagarde se paie un banquier

La vieille bataille des politiques et des banquiers s’est enrichie d’une jolie passe d’armes entre Christine Lagarde et Bob Diamond, le patron de Barclays, au net avantage de la ministre française.

Lors d’un débat public, le second a commencé à agacer la ministre des Finances françaises qui était assise à côté de lui en prédisant des difficultés « chroniques » de la zone euro. Un sentiment largement partagé dans le monde de la finance anglo-saxonne qui a toujours regardé l’euro au mieux comme une expérience, au pire comme une aberration.

« Je ne suis pas d’accord avec Bob Diamond » , a sèchement répondu la ministre. « La zone euro a dépassé la crise… Ne ‘shortons’ pas la zone euro » .

Mais c’est lorsque le même banquier a adressé ses « remerciements sincères » aux gouvernements et aux banques centrales pour avoir sauvé le secteur bancaire que la ministre a donné le coup de grâce : « la meilleure manière pour les banques de dire ‘merci’ est d’augmenter les prêts, de limiter les bonus et de renforcer leurs ratios de fonds propres » . La salle a largement applaudi.

vendredi 14 janvier 2011

L'étreinte des marchés

Après la mise à l'écart, l'an dernier, de deux Etats de la zone euro du marché international des capitaux, les regards se sont naturellement portés en ce début d'année sur le Portugal et l'Espagne. Leur tour serait-il venu de rejoindre la Grèce et l'Irlande sur le banc des exclus ? Les deux viennent de procéder avec succès à des levées de fonds, suscitant un soulagement en Europe.

Bonne nouvelle ? Voire. Le soulagement est trompeur, il risque d'être de courte durée et c'est bien pourquoi l'Europe s'apprête à augmenter massivement les capacités de son fonds de soutien aux Etats. Le Portugal a certes séduit les investisseurs, mais en offrant un taux d'intérêt de 6,70 % sur dix ans. Il ne faut pas se tromper. A ces conditions, l'étreinte des marchés, ou si l'on préfère des investisseurs chinois, japonais ou autres, est synonyme de lente asphyxie. Elle accroît, comme un poison qui tue lentement, la ponction sur les forces vives de l'économie. Pour un pays dont les perspectives de croissance nominale sont voisines de zéro, ce taux rend inéluctable, à terme, une restructuration de sa dette. Inévitablement, celle-ci finira en effet par devenir aussi insoutenable qu'en Grèce ou en Irlande, des pays dont la dette devra sans doute être restructurée dans les mois à venir même si personne, aujourd'hui, n'ose le reconnaître.

Le cas de l'Espagne est moins dramatique, mais, là encore, le prix payé pour l'accès au marché des capitaux est élevé : le Trésor espagnol a dû s'endetter à plus de 4,5 % sur cinq ans contre 3,5 % deux mois plus tôt ! Ce bond illustre la dégradation de la confiance des investisseurs à l'égard d'un pays qui a beaucoup perdu en compétitivité ces dernières années.

Après une année 2010 marquée par l'embrasement de la zone euro, 2011 débute ainsi dans un calme trompeur. A la différence des crises de changes, brutales comme un infarctus, les crises de la dette sont des maladies de longue durée. Les Etats les plus fragiles s'enfoncent doucement mais sûrement dans la spirale de l'endettement. Ils reportent des ajustements qui, demain, risquent d'être plus douloureux encore. Entendre le ministre des Finances portugais affirmer qu'il ne voit pas de raison de faire appel au fonds de soutien européen ou au FMI le jour où son pays s'endette à des taux stratosphériques défie la raison. L'ajustement n'en sera que plus sévère pour les ménages portugais lorsque, comme aux Grecs et aux Irlandais, l'Etat leur présentera la facture. Mais courage et lucidité politiques ne sont pas les qualités les plus répandues au sein de la zone euro.

mardi 11 janvier 2011

Le paradoxe tunisien

Les explosions de violence et leur répression meurtrière en Tunisie illustrent le paradoxe d'un pays qui a joué avec succès la carte de l'ouverture économique et du capitalisme mais dont le régime s'est peu à peu éloigné, sinon coupé, de ses classes moyennes, pourtant les principales bénéficiaires de l'essor de ces dernières années. A cet égard, la crise que doit affronter le président Ben Ali n'est pas sans rappeler l'atmosphère de fin de règne que l'on connut jadis du temps du président Bourguiba, lorsque le « Combattant suprême », miné par la maladie, victime d'un vil entourage et reclus dans son palais de Carthage, n'était plus alors que l'ombre du formidable visionnaire qu'il avait été pour la Tunisie moderne. Lui aussi dut affronter de graves troubles sociaux, faute d'avoir su conserver le soutien d'une classe moyenne déjà en plein décollage.

Certes, on notera que les emballements qui secouent la Tunisie aujourd'hui surviennent dans les régions du centre, les plus à l'écart du tourisme et de la prospérité des commerçantes villes côtières. Bref, là où les dividendes du progrès économique sont les moins bien redistribués, là où les espoirs de prospérité sont les plus éloignés : on se révolte à Kasserine, pas à Sousse. Mais les conséquences de la crise économique occidentale se font sentir aussi jusqu'à Tunis. Celles-ci s'accompagnent d'un réel sentiment d'injustice. Dépourvue des ressources naturelles colossales de ses voisins algérien et libyen, la Tunisie, legs de Bourguiba, a massivement investi dans l'éducation. Les entreprises françaises ou européennes qui, contrairement au cliché, n'y installent pas seulement des usines textiles mais également des activités à forte valeur ajoutée, peuvent en témoigner. Pour cette Tunisie qui, depuis bientôt deux générations, s'est hissée sur l'échelle du développement, la crise actuelle est un coup très dur. Elle ruine les rêves de nombreuses familles qui avaient pu envoyer leurs enfants à l'université et se trouvent confrontées au chômage. C'est d'abord contre cela que se révoltent les Tunisiens : le manque de débouchés. Leur frustration est économique avant d'être politique, quoi que l'on puisse penser du régime de Ben Ali. Le pire qui puisse arriver serait que cette frustration fasse le lit des extrêmes. La Tunisie moderne en serait doublement perdante.

mardi 14 décembre 2010

Les territoires de la laïcité


Ce n'est que le jugement d'un conseil de prud'hommes. Et pourtant, la décision prise par la justice du travail dans l'affaire de la crèche Baby Loup revêt une portée générale qui intéresse le monde de l'entreprise et, fondamentalement, la manière dont doit être appliqué le principe de laïcité dans la sphère privée.


Cette affaire, rappelons-le, opposait une salariée voilée à son employeur, en l'occurrence une crèche associative de la banlieue parisienne fonctionnant, tel un service public essentiel, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Elle opposait en réalité - et c'est en cela qu'elle avait valeur de symbole -les tenants d'un principe de laïcité impliquant une certaine neutralité dans l'affichage de ses convictions religieuses sur le lieu de travail, à ceux pour qui une telle conception entraverait un autre principe, celui de la liberté religieuse.


La plupart du temps, ce type de litige entre employeurs et employés se règle par le dialogue social et personne n'en entend parler au-delà des murs de l'entreprise. Le cas Baby Loup est différent puisque la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde), alors présidée par Louis Schweitzer, avait jugé discriminatoire le licenciement de cette femme voilée. La décision des prud'hommes contredit totalement cette approche et abonde dans le sens de Jeannette Bougrab, qui avait succédé à l'ancien président de Renault à la tête de l'institution et avait reçu le soutien d'Elisabeth Badinter.


Dans une époque qui prête à la confusion des valeurs, la réaffirmation du principe de laïcité figurant dès la première phrase de l'article premier de notre Constitution - « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » -ne va curieusement pas de soi. C'est cette confusion des esprits qui aboutit parfois à ce que, suprême paradoxe, la défense de la laïcité soit assimilée à une posture xénophobe ou même islamophobe - odieux détournement pour un principe républicain…


Par cette décision, la justice prud'homale rappelle utilement des valeurs fondamentales. Elle signifie que la liberté religieuse, garantie elle aussi par la Constitution, n'est pas cet absolu au nom duquel certains territoires de la République seraient soustraits au principe de laïcité. En filigrane, elle rappelle aussi que la société française est bâtie sur un socle commun de valeurs que le communautarisme tend à saper alors qu'il faudrait le consolider.

vendredi 3 décembre 2010

La dernière ligne de défense

Face au triple risque de déflation en Europe, d'asphyxie financière de plusieurs Etats de la zone euro et d'effondrement en cascade de banques de pays dits « périphériques », la dernière ligne de défense passe par Francfort et Berlin.

Par Francfort, où la Banque centrale européenne dispose des moyens de calmer la crise, tout au moins dans ses manifestations les plus aiguës. Il ne faut pas sous-estimer la capacité du président de la BCE, Jean-Claude Trichet, à prendre des mesures exceptionnelles, à la hauteur d'enjeux tout à fait considérables puisque c'est de la survie de la zone euro qu'il est question. La BCE peut accroître ses achats d'obligations d'Etat irlandaises, portugaises ou autres, ce qui constitue en soi une menace décisive contre la spéculation. Elle peut et doit continuer à assurer la liquidité des banques des pays fragiles pour éviter la panique des populations concernées et la contagion à un grand pays comme l'Espagne. Elle pourrait enfin, si nécessaire, dans un ultime défi aux marchés, emprunter la voie ouverte par la Réserve fédérale américaine depuis plus d'un an en engageant un vaste programme de rachat d'actifs. Si cette option audacieuse est exclue aujourd'hui, elle fait partie de l'arsenal de défense de toute banque centrale condamnée à choisir entre la survie de la monnaie et le respect de l'orthodoxie.

Mais, au-delà de ces réponses au tourbillon de défiance qui menace la zone euro de désintégration, c'est Berlin qui détient la clef d'un retour au calme durable. « Nous, en tant que politiques, ne devons pas nous laisser gagner par la nervosité » des marchés financiers, déclarait hier soir à Paris le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble. Noble engagement, mais qui suppose encore que l'Allemagne clarifie sa conception de la solidarité européenne, dise ce qu'elle est prête à accepter pour assurer la stabilité de cet espace commun, affirme et surtout explique à son opinion qu'il est dans son intérêt stratégique d'éviter absolument la contagion de la crise à un grand pays de la zone euro.

Depuis le début de l'année, les créanciers de la zone euro testent cette faille majeure de notre zone monétaire commune : jusqu'où les pays partageant la même monnaie seront-ils solidaires les uns des autres ? Défi d'autant plus redoutable qu'en ces temps de doute il s'arme facilement de relents populistes. Les grands d'Europe, Allemagne en tête, sauveront l'euro s'ils cessent de considérer leurs voisins comme un risque - tombera ? tombera pas ? -et se souviennent qu'ils partagent avec eux plus que l'euro, un destin commun.

mardi 16 novembre 2010

L'Europe en défaut

Il ne sert à rien de s'enfermer dans le déni. Lors de la crise grecque, on s'en souvient, l'Europe, par principe et par fierté, avait commencé par refuser l'aide du FMI - dont elle avait pourtant réclamé et obtenu le doublement des ressources lors du G20 de Londres -, puis exclu toute restructuration de la dette d'un de ses Etats membres, ce cas de figure étant implicitement réservé aux pays émergents.

Au lieu de cela, donc, l'Europe a mis en place pour ses « maillons faibles » un plan censé gagner du temps et calmer les marchés. Or ce plan a déjà partiellement échoué : les marchés financiers ne se sont calmés que quelques mois et le temps va bientôt manquer aux pays dits « périphériques » de la zone euro que sont la Grèce, l'Irlande ou le Portugal pour se refinancer dans des conditions acceptables.

Ce plan européen, rappelons-le, repose sur deux piliers. D'une part, un fonds de sauvetage de 750 milliards d'euros qui doit permettre à ces pays d'obtenir des financements sans faire appel directement aux marchés. Et, d'autre part, l'engagement de ces Etats de redresser très vite leurs comptes publics, puisque le mécanisme d'aide doit expirer mi-2013. D'où des programmes d'austérité d'une extraordinaire sévérité en Grèce ou en Irlande. C'est ainsi que le déficit budgétaire irlandais doit être ramené de 32 % du PIB aujourd'hui à 3 % en 2014. De même, celui de la Grèce, qui atteint 15 %, doit être réduit de plus de 10 points de PIB sur la période.

Ces efforts sont certes souhaitables, mais ils sont irréalistes sur une période d'à peine plus de deux ans. Un cocktail aussi brutal de récession, de baisse des salaires et des pensions, et de licenciements massifs serait pire que le mal. On l'a vu dans les pays émergents, confrontés jadis aux mêmes problématiques de surendettement.

L'excès de dette ne peut que déboucher un jour ou l'autre sur le défaut de paiement ou sur une restructuration profonde. L'Europe a refusé de l'admettre jusqu'ici. C'était une erreur. Si les pays les plus solides continuent à garantir la dette des plus faibles ou à exiger d'eux des efforts que l'on sait impossibles, ils risquent d'être eux-mêmes contaminés par la crise de la dette. Nous y sommes presque. C'est pourquoi il est urgent de mettre en place un mécanisme de restructuration « ordonnée » de la dette des pays les plus vulnérables - en clair un étalement des échéances s'accompagnant d'un effort des créanciers. Il faut sortir du déni.

vendredi 5 novembre 2010

Les risques de la planche à billets


Au lendemain d'une défaite sévère des démocrates au Congrès, la banque centrale américaine a engagé les Etats-Unis dans une voie risquée, aussi bien sur le plan économique que politique.


Saluée par une hausse des marchés boursiers et une nouvelle baisse du dollar, la décision de la Réserve fédérale de racheter pour 600 milliards de dollars de dette publique comporte d'abord, qu'on le veuille ou non, un message politique. Avec une Chambre des représentants désormais aux mains des républicains, l'administration Obama n'a plus guère de chances de faire adopter de nouvelles mesures de relance. La Fed a donc décidé de s'en charger avec ses moyens, c'est-à-dire en faisant tourner la planche à billets. Face à un Congrès que les électeurs américains ont voulu plus républicain, face à une opinion qui doute des mérites des dépenses publiques pour faire repartir la machine, la banque centrale accélère dans la voie du laxisme monétaire et encourage de facto l'Etat fédéral à maintenir un très haut niveau de déficit public. On notera en effet que les achats mensuels d'obligations du Trésor programmés par la Réserve fédérale - plus de 100 milliards de dollars -s'élèvent à peu de chose près au montant des émissions de dette prévues par l'Etat américain ! La caution que l'administration Obama ne trouvera plus au Congrès, elle la trouve désormais auprès de la banque centrale.


Cette politique de fuite en avant comporte à l'évidence des risques importants. Rien ne prouve d'abord que la stratégie de stimulation monétaire aura un réel impact sur l'économie. Si l'intervention de la banque centrale était justifiée en tant que prêteuse de dernier ressort au plus fort de la crise financière de 2008, sa politique actuelle consistant à imprimer de très grandes quantités de billets verts est beaucoup plus controversée.


Elle a déjà eu pour effet de faire chuter le dollar de près de 10 % par rapport aux devises des grands partenaires commerciaux des Etats-Unis, ce qui revient à exporter les problèmes tout en pesant sur le pouvoir d'achat des Américains à travers le renchérissement des produits de consommation importés.


Mais cette politique anti-déflation risque aussi de déboucher sur une bulle monétaire difficilement contrôlable. Or, si la Fed parvient à créer de l'inflation, les quelque 2.100 milliards de dollars d'actifs qu'elle a accumulés à son bilan perdront de la valeur. Le réveil pour le contribuable américain - inflation d'un côté, pertes de la Fed de l'autre -pourrait alors être fort douloureux.

vendredi 29 octobre 2010

La menace Apple

C'est un véritable séisme que prépare Apple, habitué, il est vrai, à bousculer l'ordre établi dans un univers des technologies aux fronfières mouvantes. Après les majors de la musique, le séisme menace cette fois les opérateurs de téléphone, que la firme de Steve Jobs rêve de court-circuiter depuis les débuts de l'iPhone. Or grâce au succès planétaire de son terminal et aux progrès de la technologie des cartes à puce, ce rêve est désormais à portée de main.

Avec iTunes, sa boutique en ligne, Apple gère déjà des dizaines de millions de clients, qui lui achètent de la musique ou de la vidéo. Il a accès à leurs coordonnées bancaires, connaît leurs habitudes, ce qu'ils aiment voir ou écouter. L'étape suivante consisterait à leur vendre directement des services de téléphonie mobile. Avant peut-être, demain, de leur offrir des services bancaires. La technologie, développée notamment par le français Gemalto, est prête. Les barrières, s'il y en a, ne sont pas techniques mais plutôt réglementaires, commerciales, voire culturelles.

Le défi lancé aux opérateurs de téléphone n'en est pas moins considérable. Si Apple devient un jour, ainsi qu'il en a l'intention, un « opérateur mobile virtuel », permettant à chacun de s'abonner directement auprès de lui, les Orange, SFR ou Bouygues, qui ont tant investi sur leur notoriété auprès du grand public, devront soudain rivaliser avec une marque mondiale. Pire : de même que le client d'iTunes se moque de savoir que le dernier album qu'il a acheté a été produit par Sony ou EMI, il fera peu de cas du nom de l'opérateur qui acheminera ses conversations ou ses e-mails.

Ainsi, à la relation exclusive que chacun entretient avec son opérateur pendant la durée de l'abonnement se substituera une relation encore plus exclusive avec Apple, qui se chargera de faire jouer la concurrence entre les réseaux pour obtenir les meilleures conditions. La technologie des cartes SIM, qui deviendront bientôt virtuelles, permettant en effet de passer aisément d'un réseau à un autre.

C'est donc bien toute l'économie des opérateurs qui risque d'être bouleversée si Apple parvient à établir une relation directe avec leur gigantesque base de clientèle. Tout ceci ne constitue à ce stade qu'une menace. Mais une menace de moins en moins virtuelle.

lundi 27 septembre 2010

La question politique de l'euro

E n créant l'euro, il y a bientôt douze ans, les pays membres de la zone avaient négligé de se poser une question simple : qu'est-ce qu'une monnaie commune ? Ayant consenti à abandonner leur souveraineté monétaire au profit de la Banque centrale européenne, ils ont fait comme si cela devait suffire à assurer le succès de l'entreprise. S'autorisant du même coup à violer le pacte de stabilité et de croissance qui devait garantir la viabilité économique de la zone.

On sait, depuis la crise grecque, combien l'indiscipline budgétaire d'un pays, fût-il l'un des plus petits, peut menacer l'édifice. Mais comment imposer la discipline, si personne ne la respecte ? Et surtout, plus fondamentalement, si les gouvernements -et les opinions -de la zone refusent toute brèche dans le principe de souveraineté budgétaire des Etats ? Abandon de la souveraineté monétaire d'un côté, maintien de la souveraineté budgétaire de l'autre comme deux plaques tectoniques, cette contradiction menace depuis l'origine la zone euro d'un séisme majeur. La faille qui court d'Athènes à Dublin est toujours active.

Echaudés par la crise grecque du début de l'année et ses prolongements irlandais, les membres de la zone euro cherchent la parade. D'où les propositions que doivent faire, cette semaine, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy, d'un côté, et le commissaire aux Affaires économiques et monétaires Olli Rehn, de l'autre. Il s'agit, dans le cadre des traités existants, de renforcer la discipline budgétaire par des mécanismes de sanction plus probants.

L'intention est louable, bien sûr. Mais la démarche souffre, comme depuis le début de l'euro, de ce que la question essentielle ne soit toujours pas posée franchement aux opinions publiques : une monnaie commune est-elle viable sans une forme de fédéralisme budgétaire ? Une fois de plus, des débats fort techniques à Bruxelles -par quel mécanisme, et selon quels critères, sanctionner un Etat laxiste ? -masquent la question de fond. Celle-ci est politique. Il s'agit de savoir dans quelle mesure chaque pays de la zone se sent solidaire des autres. Dans quelle mesure le sentiment d'union l'emporte sur la préférence nationale. Si ces pays partagent plus qu'une monnaie, la conscience d'un destin commun. C'est bien parce que la réponse ne va pas de soi que la question doit être posée.