TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO
Affichage des articles dont le libellé est Martin M. Šimečka. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Martin M. Šimečka. Afficher tous les articles

samedi 10 mars 2012

Une élection pour le meilleur et pour le pire

Les législatives anticipées devaient porter sur l’Europe et la place que la Slovaquie y occupe. Mais une série de révélations sur la corruption des politiques menace aujourd’hui tout le système.

Lorsqu’en octobre 2011, le gouvernement de droite d’Iveta Radičová est tombé suite aux dissensions sur la participation de la Slovaquie à l’aide financière accordée aux Etats endettés de la zone euro, on a pu penser que les questions européennes allaient redessiner le paysage politique et idéologique de la Slovaquie. Les élections anticipées du 10 mars ne devaient que consacrer une nouvelle ère, dans laquelle l’orientation pro-européenne constituerait un ferment de coalition plus important que les traditionnelles oppositions idéologiques – et culturelles dans le cas de la Slovaquie – entre la droite et la gauche.
Mais aujourd’hui, tout a changé. L’Europe est reléguée aux oubliettes et ce sont les affaires internes de corruption, dont l’ampleur sans précédent gangrène les fondements mêmes de la politique slovaque, qui dominent la vie du pays. La divulgation du dossier Gorila [Gorille] – un rapport des Services de renseignement slovaques (SIS) sur les accointances entre le monde politique et le monde des affaires – a poussé les électeurs, en particulier ceux de la droite traditionnelle, vers de nouveaux partis, qui ont surgi comme des champignons après la pluie. Mais aussitôt, les uns après les autres, ils ont sombré dans leurs propres scandales et luttes intestines, desquels, tellement démolis, ils sont sortis méconnaissables. Conséquences prévisibles de ce chaos, les estimations du taux de participation électorale sont extrêmement basses (45 %), sachant que près d’un tiers des personnes déclarant vouloir se rendre aux urnes ne savent pas encore à qui iront leur voix.

Une classe politique qui a perdu la face

En guise d’illustration, on peut mentionner quelques-unes des affaires qui, outre le scandale Gorila, ont dominé la scène politique et dans lesquelles ont été impliqués de nouveaux venus en politique. Le SaS, parti politique libéral [fondé en 2009], qui par sa position anti-européenne a fait tomber le gouvernement de Radičová, a lui-même ruiné sa réputation, qu’il avait laborieusement construite, de parti intègre et vertueux suite à deux révélations : Ľubomír Galko, ministre de la Défense et membre du SaS, a fait espionner des journalistes par les services secrets militaires ; Richard Sulík, le chef du parti, a quant à lui demandé à un homme d’affaires à la réputation mafieuse de mener une enquête de "lustration" sur les cadres de son propre parti. Une vidéo clandestine publiée anonymement le montre dans sa maison en compagnie de son étrange ami lui transmettant des informations sur les coulisses politiques, alors qu’il était président du Parlement.
Autre candidat à l’entrée au Parlement : Igor Matovič et son parti Les gens ordinaires. Ce jeune leader populiste a quitté le SaS il y a un an et a rassemblé sur la liste de son parti des personnalités appartenant principalement aux milieux intellectuels conservateurs. Suite au déclenchement de l’affaire Gorila, il les a priés de passer le test du détecteur de mensonges, afin de prouver que jamais elles n’ont soudoyé quiconque ni touché de pots-de-vin. Elles ont refusé, décidant de se retirer collectivement de la liste de candidats. Seul Matovič a passé le test. Elles l’ont considéré comme un fou et un menteur patenté.
Le parti Les 99 % est également un nouveau venu. Fondé en octobre dernier, il réunit des noms inconnus mais a réussi à financer une énorme campagne préélectorale grâce au soutien d’une entreprise d’armement. Ce projet à l’évidence de type entrepreneurial, qui a su très habilement exploité les idéaux et le slogan [We are the 99 %] du mouvement Occupy Wall Street, recueille près de 5 % d’intentions de vote. C’est dire la confusion qui règne dans la tête de nombreux électeurs slovaques. Mais sur la base d’une plainte, la police a commencé à examiner la validité des 10 000 signatures obligatoires de la pétition de soutien permettant d’enregistrer le nouveau parti. Or, il apparaît que la plupart ont été falsifiées. Les magistrats de la Cour constitutionnelle ont averti qu’il y avait ici un risque d’invalidation des élections.
Tous ces scandales, et bien d’autres encore, occupent largement l’espace médiatique. Les responsables politiques ont les nerfs à vif, ils refusent de répondre aux questions embarrassantes des journalistes, quand ils ne quittent pas tout simplement les plateaux de télévision, comme ce fut dernièrement le cas avec Ján Slota, le dirigeant du parti nationaliste SNS [le Parti national slovaque], qui chute vertigineusement dans les sondages. Dans ce contexte, le système informatique du Bureau des impôts s’est effondré. Du coup, il plane sur le budget de l’Etat, plongé depuis février dans un profond déficit, la menace d’être confronté à des préjudices considérables, sans parler des difficultés qui attendent tous ceux qui doivent effectuer leurs déclarations de revenus.

En attendant Fico

Le sentiment que les politiciens véreux sont responsables de l’incapacité de l’Etat à assurer ses fonctions régaliennes de base est très largement partagé, quoiqu’il puisse apparaître quelque peu injuste. Un parti en profite principalement : le parti de gauche SMER de Robert Fico. Si les petits partis mentionnés plus haut, couverts de scandales, parviennent à entrer au Parlement, ils provoqueront, au sein d’une droite affaiblie, un chaos absolu. Mais dans le cas inverse, leurs voix "perdues" auront contribué à aider considérablement Fico. La probabilité que SMER obtienne la majorité absolue aux élections est tout sauf négligeable. Et sous certaines conditions favorables, il pourrait même obtenir la majorité constitutionnelle.
Par conséquent, la principale question des élections est celle de savoir combien de sièges gagnera le parti SMER au Parlement. En cas de victoire écrasante, une nouvelle ère s’installera, dont la genèse aura été l’échec absolu d’une classe politique qu’incarne Mikuláš Dzurinda, chef du parti de droite SDKÚ [l’Union démocratique et chrétienne slovaque] et deux fois premier ministre. Son parti assiste aujourd’hui, avec effroi, à une chute des intentions de vote le concernant aux alentours de la barre des 5 %. Il ne lui reste plus qu’à espérer que des électeurs frustrés le sauveront.
Dans une situation où les sondages d’opinion ne constituent qu’un très vague reflet des humeurs extrêmement changeantes de la société, il est tout à fait vain de s’essayer à la divination des résultats électoraux. On peut seulement espérer qu’une fois les élections passées, ce sentiment oppressant d’une situation chaotique et sans issue dans laquelle s’enfonce la société disparaîtra et que le nouveau gouvernement se souviendra des questions importantes, comme celle du futur de la Slovaquie en Europe.
 




jeudi 2 février 2012

Le gorille qui détruit le système

Explosif et mystérieux, un dossier nommé Gorila rassemble les preuves de la corruption de l’élite politique et économique slovaque. A deux mois des législatives anticipées, à qui profitent ces révélations ? 

Le dossier, baptisé du nom de code Gorila par un expert anonyme des Services de renseignement slovaques (SIS), révèle au grand jour les rapports existant entre le groupe financier Penta et des responsables politiques dans les années 2005-2006, sous le gouvernement de droite de Mikuláš Dzurinda.

Il a été constitué à partir d’écoutes téléphoniques effectuées dans un appartement, théâtre d’une conspiration, dans lequel le représentant de Penta, Jaroslav Haščák, y a notamment rencontré à plusieurs reprises Jirko Malchárek, ministre de l’Economie de l’époque, et Anna Bubeníková, l’ex-directrice du Fonds du patrimoine national.
Toute l’affaire repose sur la retranscription de ces enregistrements. Il y est fait état des montants, des millions de couronnes, qui doivent être versées à tel ou tel responsable politique ou parti pour la privatisation d’entreprises, notamment dans le domaine de l’énergie et des transports.

Le scandale ouvre un conflit générationnel

Le document Gorila est comme une fenêtre ouverte sur les entrailles de la politique slovaque, qui peut conduire chacun à la conclusion qu’elle n’est que le valet d’hommes d’affaires qui attribuent des tâches aux responsables politiques en leur versant en échange des récompenses. C’est une plongée au cœur du “capitalisme mafieux” que chacun connaît, mais dont peu ont une image concrète.
L’authenticité du dossier, ou au moins d’une partie, est corroborée par le nombre toujours croissant d’informations publiées, même si Penta affirme qu’il ne s’agit que d’un tissu de mensonges et exige, en menaçant de déposer plainte, que soit retiré le dossier de tous les sites Internet  d’où il est porté à la connaissance du public.
Mais le 11 janvier, le gouvernement sortant d’Iveta Radičová a révoqué Bubeníková, admettant ainsi de fait qu’elle prenait le dossier très au sérieux. Le Premier ministre en a même trouvé une version dans les archives du gouvernement.
Si la police réussit à percer à jour le système de pots-de-vin et de blanchiment d’argent mis en place, la scène politique slovaque s’en trouvera tant ébranlée qu’aucune pierre de l’édifice ne sera épargnée.
C’est une des raisons évidentes pour lesquelles l’enquête n’a jusqu’à présent donné aucun résultat, bien que la police ait eu le dossier entre les mains une première fois en 2006, alors que les écoutes téléphoniques étaient toute récentes, puis 3 ans plus tard. Elle l’a ensuite supprimé. Mais la situation était alors totalement différente, car à cette époque l’opinion publique n’était pas informée de l’existence de ce dossier.
Aujourd’hui, le Premier ministre Iveta Radičová a demandé au président Ivan Gašparovič que les services de renseignement lèvent le secret sur cette affaire, tandis que le ministre de l’Intérieur, Daniel Lipšič, exhorte l’opinion publique à faire preuve de vigilance à l’endroit des responsables politiques qui voudraient retarder l’enquête ou la mettre sous le tapis.
Le débat public autour de ce scandale a déjà fortement secoué la scène politique slovaque. Et il est très vraisemblable que l’affaire aura un impact sur les résultats des élections anticipées [le 10 mars].
De tous les partis, c’est très certainement le SDKÚ [centre-droit], dont les noms des dirigeants, Mikuláš Dzurinda et Ivan Mikloš, sont très souvent cités dans des circonstances peu flatteuses, qui devrait être le plus sévèrement sanctionné.
Les autres partis s’efforcent, à des degrés divers, d’exprimer leur indignation et de convaincre l’opinion que, cette fois-ci, ils prennent la lutte contre la corruption au sérieux. Deux nouvelles formations politiques de droite, en particulier, tirent bénéfice de ce scandale, car leurs dirigeants n’étaient pas encore entrés en politique en 2006.
Il s’agit de Liberté et Solidarité (SaS), dirigé par Richard Sulík, et du parti Les gens ordinaires, qui compte très peu de membres et présente sur sa liste quelques célébrités qui sont avant tout de tendance conservatrice.
Le scandale Gorila ouvre un conflit générationnel latent, avec une jeune génération, majoritairement de droite, qui attendait son heure depuis longtemps. SaS est soupçonné d’être à l’origine de la publication sur Internet du dossier qui pendant des années à circulé dans les milieux d’affaires et politiques.

Tous les acteurs éclaboussés

Ce qui donne son caractère particulier à toute cette affaire, que plus personne ne contrôle, est le fait que pratiquement aucun acteur n’en sort sans être éclaboussé. Ni même les médias, qui étrillent aujourd’hui les responsables politiques mis en cause.
Il est en effet avéré que dès 2009 le dossier a circulé au sein des rédactions de quelques journaux orientés à droite, sans qu’aucun n’y ait sérieusement prêté attention. Le journaliste slovaque d’origine canadienne, Tom Nicholson, qui l’avait étudié en profondeur, avait fait le tour de ces rédactions, pour les persuader de publier ce qu’il y avait découvert. En vain.
Il convient tout de même de préciser que la situation des médias slovaques n’est pas facile. Très souvent, sur la base d’une plainte d’un responsable politique ou d’un homme d’affaires, les tribunaux de leur pays – contrairement à leurs homologues tchèques – les condamnent à une amende élevée, pour une inexactitude mineure figurant dans un article d’investigation qui, hormis cela, est absolument irréprochable.
Le dossier Gorila est particulièrement précieux en raison de la nature explosive de ces rapports, qui nous brossent le portrait de tout un système corrompu. Seule une volonté politique, très tardive et émanant en particulier du SaS, a permis de laisser le champ libre aux journalistes.
Leur prudence initiale, peut-être leur lâcheté, s’inscrit elle-même parfaitement dans le cadre de cette histoire d’un pays dominé par un cartel composé de responsables politiques, d’hommes d’affaires et de l’institution judiciaire. Mais tout cela peut changer avec l’organisation d’un large débat public.

Le risque d'une dérive autocratique

Il est encore trop tôt pour avoir une idée de l’impact qu’aura le dossier Gorila sur les élections. Mais  on peut dire qu’une chose, au moins, est sûre : le thème-clé du rapport à l’Europe a été chassé de la campagne préélectorale.
Depuis la chute du gouvernement d’Iveta Radičová a émergé une alliance des partis pro-européens transcendant le spectre politique (du parti de gauche Smer de Robert Fico à certains partis traditionnels de droite).
Mais aujourd’hui, une nouvelle étiquette désigne cette alliance. Sulík l’appelle la "coalition du gorille", signifiant par là qu’elle est une alliance de vieilles structures corrompues. La nouvelle génération politique d’opposition est constituée de partis de droite, très anti-européens et inclinant fortement au populisme.
Le précédent de la Pologne, avec "l’affaire Rywin", un immense scandale de corruption qui a balayé l’élite politique de l’époque et a permis aux frères Kaczyński de prendre le pouvoir, ou encore celui de la Hongrie, où la publication de l’enregistrement d’une déclaration du Premier ministre de gauche de l’époque, Ferenc Gyurcsány, dans laquelle il avait dit ces mots "nous avons menti du matin au soir" ont porté au pouvoir Viktor Orbán, ne sont pas très encourageants.
Dans les deux cas, la politique anti-corruption des nouveaux dirigeants a rapidement dégénéré en postures autocratiques.


Manifestations

Contre Gorille, la révolution des bananes ?

Une dizaine de milliers de personnes sont attendues dans les rues de Bratislava, le 4 février, malgré la vague de froid sibérien, pour protester contre “le monde politique du Gorille” et “exprimer leur dégoût de la classe politique corrompue”, écrit SME. Elles réclameront également que les élections législatives anticipées prévues en mars soient repoussées en septembre.
Une première manifestation a rassemblé environ 2 000 personnes dans la capitale, le 27 janvier. Mais "les manifestants ont marché de la Vieille ville au Parlement où, après avoir brisé le cordon de police, ils ont jeté des pétards, des peaux de bananes et des oeufs sur le bâtiment officiel, alors que la loi sur les rassemblements publics, ne permet pas de s'approcher du Parlement à plus de 50 mètres", raconte le quotidien.
“Faites attention aux bananes”, prévient SME, qui annonce que d’autres manifestations contre la corruption excessive des pouvoirs exécutif et judiciaire sont également prévues dans les villes de Prešov, Košice, Trenčín, Zvolen, Žilina et Ružomberok.

mercredi 2 février 2011

La fracture magyare

Que se passe-t-il à Budapest ? Alors que l'Europe s'interroge sur la politique nationaliste du gouvernement Orbán, l’hebdomadaire tchèque Respekt est allé à la rencontre d'intellectuels et de journalistes. Le constat est celui d'une société divisée entre des camps irréconciliables. 

"D’une manière générale, le peuple ne s’exprime pas sur les raisons de son vote. Mais il est clair, qu’il en avait plein les bottes de la corruption, de la pauvreté et des promesses non tenues par les gouvernements post-communistes et les libéraux des années 90. Il croit en Orbán, parce que lui a une vision", assène András Lánczi, professeur de philosophie politique.
De son bureau au design moderne, situé dans un des bâtiments de l’Université Corvinus de Budapest, il a une vue imprenable sur le Danube. Si, en tant qu’universitaire, il se défend de tout parti pris, il est pourtant considéré comme une des figures intellectuelles majeures de la Fidesz [le parti libéral-conservateur du Premier ministre Viktor Orbán]. Au cours de l’entretien, son téléphone sonne à trois reprises.
A chaque fois, il s’agit de demandes d’interviews de télévisions étrangères. "C’est à cause de tout ce tapage autour de la loi sur les médias", dit-il en s’excusant. Mais les critiques de Bruxelles et l’émotion suscitée dans l’Europe entière le laissent de marbre."C’est tout simplement que l’Ouest ne fait pas confiance aux nouveaux membres de l’UE. C’était la même chose avec la Slovénie et la République tchèque quand elles ont assuré la présidence de l’UE. Elles ont immédiatement été sous le feu des critiques", affirme Lánczi.

Des rancunes qui traversent toute la scène politique hongroise

Mais alors, comment explique-t-il que les peurs et les critiques les plus dures viennent également de personnalités hongroises de premier plan ? A cette question, Lánczi, cinquantenaire affable au visage poupin, hausse brusquement la voix : "Qui sont ces critiques ? Paul Lendvai, qui de Vienne dénonçait des gens aux communistes hongrois ? György Konrád, qui se présente comme un ancien dissident, mais qui pouvait voyager librement dans les années 80 ? Miklós Haraszti, qui simplement déteste Orbán ? Orbán, qui comme l’attestent clairement les documents d’archives, a été persécuté par le régime communiste !". 
Il en est ainsi des autres entretiens. Ils révèlent que la rancune personnelle envers les adversaires politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, traverse toute la scène politique hongroise.
Pour lui, les ferments de la victoire écrasante d’Orbán se trouvent dans l’histoire de la Hongrie, la plus lointaine comme la plus récente. Au cours des 80 dernières années, les Hongrois ont connu une série de défaites – les deux guerres mondiales tout d’abord, puis 1956 [l’insurrection de Budapest]. Le fameux "socialisme du goulash" de János Kádár a plongé ensuite le pays dans un endettement, dont l’Etat peine encore à se sortir. "Les gens souhaitent enfin se libérer de ce piège, fait valoir Lánczi. Orbán leur donne l’espoir d’apporter de l’ordre, de la justice et un Etat fort". Voilà pourquoi le nouveau gouvernement a refusé le prêt du FMI et a décidé de soumettre les banques et les entreprises – en particulier étrangères – à un régime de taxation élevée.
Un autre quartier de Budapest, une autre université. L’Université d’Europe Centrale. Chose remarquable, János Kis, le célèbre dissident et intellectuel influent des "cercles libéraux", donne parfois raison à Lánczi, son adversaire idéologique. Il estime que "la situation actuelle s’explique avant tout par des raisons d’ordre politique, et non sociologique ou historique". La principale raison tient à la faiblesse et à la corruption de la gauche [au pouvoir de 2002 à 2010]. C’est cela qui a causé son "effondrement moral".
Orbán est devenu la figure majeure de la vie politique hongroise. Avec lui à sa tête, la droite sent qu’elle a une chance historique de transformer l’Etat en profondeur. Mais "si ses mesures fiscales imposées aux banques étaient populaires, il n’en va pas de même de la nationalisation des fonds de pension et de son offensive contre la Cour constitutionnelle. Et lorsqu’il s’avérera que son modèle économique ne fonctionne pas, Orbán devra faire face à de sérieuses difficultés".

Une guerre médiatique qui dure depuis 20 ans

Avec ses restaurants qui semblent assoupis et ses rues à moitié vides, Budapest peut donner l’image d’une bourgade de province. La vie virtuelle, celle des médias, apparaît d’autant plus frénétique, brutale et haineuse. Les médias de droite et ceux d’orientation libérale sont séparés par un mur infranchissable. Les journalistes ne se parlent pas entre eux et ne lisent pas les journaux de leurs confrères.
"Cette guerre médiatique dure depuis 20 ans", indique Péter Csermely, le rédacteur en chef de Magyar Nemzet, le plus grand quotidien hongrois de droite. Il raconte comment, sans raisons, les médias de tendance libérale, en Hongrie et à l’étranger, traitent la droite et le gouvernement, de fascistes et d’antisémites. "Mais en octobre 2006, lorsque les policiers ont matraqué et torturé les manifestants au cours de ce mémorable rassemblement organisé contre l’ancien gouvernement, ces médias-là se sont tus [lors du 5Oe anniversaire de l'insurrection de 1956, la police a chargé les participants à un rassemblement d'extrême droite mais aussi des manifestants pacifiques]. Après tout cela, vous vous étonnez encore que la nouvelle loi sur les médias exige une couverture équilibrée ?"
 Mais n’est-il pas surprenant, tout de même, que le journal de Péter Csermely défende cette loi, dans la mesure où elle confère au nouveau Conseil des médias (dont les 5 membres ont été désignés par la Fidesz) le pouvoir discrétionnaire d’infliger des amendes financières et instaure, entre autres mesures, une obligation d’enregistrement des médias soumis à son approbation ? Les médias ne devraient-il pas, quelle que soit leur étiquette idéologique, défendre, dans un intérêt commun, une liberté d’expression la plus étendue possible ? Csermely considère ainsi les choses : "C’est peut-être une loi sévère, mais c’est un parlement issu d’élections libres qui l’a adoptée".

Une politique fondée sur la haine

Comme un symbole, le siège de la rédaction du plus grand quotidien de gauche, Népszabadság, se situe très loin de là, de l’autre côté du Danube. Une équipe de télévision autrichienne vient de sortir du bureau de Károly T. Vörös, le rédacteur en chef du journal. Tandis qu’il fait entrer de nouveaux visiteurs, il conclut rapidement l’entretien dans un allemand courant : "Si la société est aujourd’hui divisée, c’est le résultat de la politique d’Orbán qui est fondée sur la haine". "Mais entre nous, ajoute Vörös, les Hongrois forment une nation assez particulière". "Ils ont le sentiment de vivre depuis des siècles sous domination étrangère –turque, autrichienne puis russe – et aujourd’hui, même 20 ans après [1989], ils n’ont pas encore compris qu’ils étaient libres. Et puis, ils n’aiment pas le capitalisme. A l’heure actuelle, quoique pour des raisons différentes, les quatre partis représentés au Parlement se disent anticapitalistes". 
Début janvier, Népszabadság a fait sa une avec une page blanche sur laquelle il n’était écrit qu’une seule phrase en hongrois, répétée dans toutes les langues officielles européennes : "La liberté de la presse en Hongrie touche à sa fin". Le journal entend saisir prochainement la Cour constitutionnelle. Il pense pouvoir obtenir gain de cause. Mais Vörös ne s'attend à aucun soutien de la part des rédacteurs en chef des médias de droite.


Vu de Varsovie

Orbán n'est pas Loukachenko

La politique de Viktor Orbán suscite des réactions toujours plus hystériques, à la fois en Pologne et ailleurs en Europe. Même l’intellectuel libéral bulgare Ivan Krastev s’est récemment laissé aller à une analyse assez émotionnelle lorsqu’il a déclaré que le Premier ministre hongrois sapait les fondations de la démocratie libérale. Peu importe pour M. Krastev que M. Orbán réduise l’impôt pour les personnes de 16% et de 10% pour les petites entreprises. Ceci n’est pas du libéralisme, font valoir certains commentateurs libéraux. Les petites entreprises ne devraient en effet pas être soutenues. Ce qu’il faudrait faire, en réalité, c’est augmenter les impôts pour les gens ordinaires et les petites entreprises et les réduire pour les grandes entreprises. Voilà ce qu'aujourd'hui, en Europe, on entend par libéralisme.
M. Orbán, lui, a fait un choix. Il a agit en véritable homme politique. Lorsque les coffres de l’Etat se sont révélés vides, il s’est mis en quête d’argent. Et il en a trouvé. Le travail d’un homme politique, après tout, est de faire des choix et d’agir avec fermeté. Et si nous blâmons aujourd’hui les gouvernements grecs, espagnols ou portugais, c’est précisément pour cette raison : c’est à dire qu’au lieu de faire des réformes audacieuses, ces pays se sont allègrement engagés dans des comptabilités fantaisistes. Et aujourd’hui, toute l’Europe rassemble de l’argent pour leur venir en aide – et cela est censé être en phase avec la philosophie du libéralisme.
J’ai personnellement entendu le chef de la Commission européenne, José Manuel Barroso, dire à Budapest que l’UE devait sérieusement envisager la mise en place d’une taxe bancaire pour lutter contre la crise. M.Orbán est lui déjà en train de combattre la crise, avec audace, mais ses réformes, plutôt que d’être louées, lui ont valu le label d’enfant terrible de la politique en Europe. Toute personne qui aujourd'hui compare M.Orbán à Vladimir Poutine ou Alexandre Loukachenko qui, pour l’un a envoyé des policiers anti-émeutes réprimer des manifestations pacifistes et, pour l’autre, a fait emprisonner ses opposants politiques, démontre son ignorance crasse, son incapacité à avoir une pensée indépendante ou des motivations simplement malveillantes. Igor Janke, Rzeczpospolita, (extraits).

jeudi 6 janvier 2011

La transparence contre la corruption

A l’instar d’autres pays d’Europe centrale, la Slovaquie est gangrénée par la corruption. Son gouvernement a décidé de s’attaquer à ce fléau en publiant tous les appels d’offres de marchés publics. 

Avant Noël, le Parlement slovaque a adopté un amendement au Code civil. Depuis le 1er janvier 2011, tout contrat commercial passé avec l’Etat devra être rendu public sur Internet. Et sans cet affichage, aucun contrat ne sera valide.
Une telle transparence est tout à fait inhabituelle. Même dans les pays européens qui peuvent s’enorgueillir d’un très faible niveau de corruption, cette obligation n’est pas la règle. C’est en fait la corruption du milieu politique slovaque qui a conduit le Premier ministre Iveta Radičová à s’engager dans cette voie, et l’adoption de cet amendement constitue sans aucun doute sa plus grande victoire politique depuis son accession au pouvoir [en juillet 2010].
Il faut par ailleurs savoir que ce texte a un effet rétroactif. Le gouvernement slovaque a par conséquent déjà rendu publics tous les contrats passés avec l’Etat au cours des quatre dernières années et s’est engagé, d’ici la fin de l’année, à afficher tous ceux conclus depuis 2000.
Cette façon radicale d'instaurer la transparence peut s’expliquer par plusieurs raisons. Contrairement à la République tchèque, où le principal thème de campagne des partis de droite a concerné l’endettement de l’Etat, en Slovaquie, les débats ont avant tout porté sur la corruption rampante qui avait cours sous le gouvernement de Robert Fico.
L’opposition de l’époque avait alors tout fait pour susciter dans l’opinion publique un fort sentiment d’aversion contre tous ceux qui touchaient des pots-de-vin, en rappelant les détournements de biens publics auxquels s’étaient livrés les membres du gouvernement de Vladimír Mečiar dans les années 90, un épisode qui reste un souvenir très amer dans la mémoire historique de la Slovaquie.

Le monde politique soumis à une pression toujours plus grande

Iveta Radičová a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Mais on peut également proposer une autre explication, celle-là plus générale, qui renvoie à une tendance globale : les rapports sociaux sont de plus en plus influencés par Facebook et le monde politique est soumis à une pression toujours plus grande des médias. WikiLeaks ne constituerait qu’un effet secondaire du phénomène. Il ne resterait alors à la disposition des politiciens que deux options : se dissimuler derrière des remparts, ou, en revanche, jouer la carte de la totale transparence.
Seul le temps nous dira dans quelle mesure l’expérience slovaque réduira la corruption. L’opposition affirme que la publication de milliers de contrats n’aura pour seul effet que de submerger de données la société et les médias qui seront bien en peine de les traiter. Les défenseurs de cette expérience prétendent, quant à eux, qu’il y aura toujours quelqu’un – une entreprise ayant perdu un appel d’offres, par exemple – pour les alerter sur des prix de marché excessifs. Et puis surtout, la publication des contrats sur Internet obligera les entreprises et les fonctionnaires à adopter un comportement responsable.

La Slovaquie en laboratoire d'expériences sociales

Cette avancée de la Slovaquie vers une transparence quasi absolue de l’Etat est sans doute risquée et personne ne peut prédire quels seront ses effets non voulus. Par ailleurs, il n’est pas du tout certain que cette stratégie parvienne à tuer la pieuvre de la corruption, qui est tout autant hypertrophiée en République tchèque et dans le reste de l’Europe centrale et qui a su développer une aptitude tout à fait singulière pour contourner les lois.
En raison de son histoire politique mouvementée, qui voit régulièrement s’imposer à la tête du pays une escouade de politiciens radicaux, la Slovaquie devient à nouveau – pour la deuxième fois déjà après l’introduction il y a 8 ans de réformes fiscales radicales – un laboratoire d’expériences sociales.