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lundi 21 février 2011
La Deutsche Bahn ou l'apprentissage de la modestie
Cétait il y a moins d'un an. Interrogé sur les visées expansionnistes de la Deutsche Bahn, sur le point d'acquérir le britannique Arriva, le ministre fédéral des Transports avait donné son assentiment, à une condition stricte, toutefois : « Que la maison soit en ordre ». En clair : que l'opérateur public redonne à ses clients allemands une qualité de service satisfaisante, après avoir connu une série d'incidents embarrassants.
La Deutsche Bahn a bien fini par s'offrir Arriva, pour près de 3 milliards d'euros, mais les voeux de Peter Ramsauer n'ont pas vraiment été exaucés. Depuis qu'il a donné sa consigne, un train rapide ICE a perdu en avril une porte, venue se fracasser contre le wagon-restaurant d'un autre. Au cours de la canicule de l'été, la climatisation a lâché dans plusieurs trains, condamnant des centaines de malheureux à rouler dans une ambiance de sauna. Décembre 2010, froid et neigeux, a provoqué un chaos inédit. La Deutsche Bahn, dans un rapport au ministère des Transports, évoque « certains jours un taux de ponctualité inférieur à 70 % » au cours de cette période. Mais la fondation Warentest, qui s'est concentrée sur les vingt premières gares du pays, conclut, pour sa part, à un taux de ponctualité de 32 % sur les grandes lignes... A peine remis de cet épisode traumatisant, les voyageurs se préparent déjà à de nouvelles perturbations : le syndicat des conducteurs de trains GDL appelle cette semaine à la grève.
Les médias s'enflamment, les associations de consommateurs tonnent. D'autant plus qu'ils doutent de la capacité de la compagnie ferroviaire, assise sur une dette de quelque 17 milliards d'euros, à améliorer rapidement la situation. Le ministre des Finances, nonobstant les récents déboires de la société publique, persiste à lui demander un dividende annuel de 500 millions d'euros, au titre de l'effort national de consolidation des finances publiques. La concurrence s'intensifie sur le marché allemand. Le gouvernement veut libéraliser le marché des liaisons grandes lignes en autobus. En vertu d'une loi des années 1930, la DB était jusqu'ici protégée de la concurrence du bus sur les liaisons qu'elle assure. Il lui faudra, à l'avenir, partager ce marché estimé entre 300 millions et 1 milliard d'euros. Plus grave, la plus haute instance judiciaire du pays, la Cour fédérale, vient de donner gain de cause à l'opérateur Abellio : désormais, toutes les concessions régionales devront être soumises à appel d'offres. La Deutsche Bahn, qui réalise l'essentiel de ses profits dans le transport régional, doit donc se résoudre à voir s'éroder sa part de marché actuelle, de l'ordre de 80 %.
Dans cet environnement de plus en plus concurrentiel, les détracteurs de la Deutsche Bahn réclament un changement de stratégie complet. Un recentrage, après les années d'expansion échevelée, menée, entre 1999 et 2009, sous la houlette d'Hartmut Mehdorn. Ce dernier, nommé par Gerhard Schröder, fait figure de coupable idéal pour expliquer les difficultés actuelles des voyageurs. Il a certes transformé un opérateur ferroviaire en numéro deux mondial de la logistique. Grâce à de nombreuses acquisitions (Stinnes, Bax, EWS), parfois payées bien cher, il a doublé le chiffre d'affaires, de quelque 15 à 30 milliards d'euros, en moins d'une décennie. Vu de l'extérieur, un vrai bulldozer, déterminé à tirer parti de la libéralisation du marché européen. Mais, dans sa hâte à construire un « global player », Hartmut Mehdorn aurait créé sur son marché domestique un « local loser », selon l'expression du magazine « Die Zeit ». Il aurait aussi négligé d'investir dans le réseau et la flotte. Son projet d'introduction en Bourse partielle, arraché à la grande coalition menée par Angela Merkel avec les sociaux-démocrates, l'a conduit à faire des économies coupables. Même Peter Ramsauer, qui a dû rendre des comptes devant les députés, l'a admis. A quelques mois près, la mise en Bourse a finalement échoué, pour cause de crise financière. Mais les partisans d'une Bahn recentrée réclament aujourd'hui des désinvestissements massifs, pour redonner à l'entreprise des marges de manoeuvre. « Depuis plus de cent ans, vous avez une division du travail dans la logistique, argumente Christian Böttger, expert de l'université HTW de Berlin, d'un côté les transporteurs de fret, qui possèdent les bateaux, avions et camions, et de l'autre les donneurs d'ordre, qui organisent la chaîne de transport. La Deutsche Bahn veut tout faire, mais cela ne fonctionne pas, les coûts de coordination et d'organisation sont trop élevés. »
Il ne faut toutefois pas compter sur une cure d'amaigrissement de la compagnie. L'actuel patron de la Deutsche Bahn, Rüdiger Grube, doit annoncer fin mars des résultats encourageants. Le chiffre d'affaires, selon nos informations, a progressé en 2010 de plus de 10 %. Le bénéfice, de près de 10 %. La société se sent forte. Elle se voit -et une bonne partie du personnel politique aussi -comme un rouage important du modèle exportateur allemand. C'est la Bahn qui accompagne BMW, Volkswagen, Siemens, là où sont leurs clients. Quant à la concurrence... Les compagnies de bus devraient lui prendre entre 1 et 2 % du marché grandes lignes : « mini-problème », estime-t-on Potsdamer Platz. La généralisation des appels d'offres ? Les autorités régionales ont commencé depuis bien longtemps à mettre en concurrence les opérateurs. Et l'ancien monopole compte bien se battre. Le récent accord de branche, qui homogénéise les pratiques salariales dans le transport régional, devrait limiter le dumping social. La compagnie promet d'investir massivement dans de nouveaux trains, dans la rénovation des gares.
Ce qu'on peut dire, en revanche, c'est que le temps de la croissance externe est révolu. Peter Ramsauer aurait bien du mal à justifier, politiquement, une nouvelle opération majeure. Après tout, à chaque épisode météorologique exceptionnel, il est en première ligne. Le « Zeitgeist » est à la réduction de la dette. A l'intégration. Retour à la modestie. Au grand soulagement, à n'en pas douter, des autres opérateurs européens.
mercredi 19 janvier 2011
Le pain noir des géants allemands de l'énergie
E.ON et RWE, naguère stars de la place de Francfort, ont été les deux lanternes rouges du DAX en 2010. Les deux voisins de Düsseldorf et d'Essen ont perdu environ un cinquième de leur capitalisation boursière en un an. Et leurs actionnaires ne peuvent guère espérer un rebond cette année. Douze ans après une libéralisation qui semblait, à l'origine, osée, mais a en fait accouché d'un oligopole confortable entre E.ON, RWE, Vattenfall et EnBW, les vents sont désormais - durablement -contraires.
Il y a d'abord l'excès d'offre sur le marché européen du gaz, notamment sous forme liquéfiée. Il fait baisser les prix « spot » du gaz naturel, alors que les grands de l'énergie s'approvisionnent, à des tarifs supérieurs, auprès du russe Gazprom, à qui ils sont liés par des contrats de long terme. Pour E.ON, qui s'est offert Ruhrgas en 2003, contre l'avis de l'office des cartels et grâce au soutien du gouvernement Schröder, au grand dam de la Commission européenne, cela devrait se traduire, en 2011, par des pertes au niveau de son activité gazière.
Il y a ensuite la réforme du système européen d'échange de quotas d'émission. Elle prévoit que, à partir de 2013, les quotas, dans le secteur de l'électricité, devront tous être achetés. Une sérieuse ponction pour le secteur - on parle de milliards d'euros. L'addition devrait être particulièrement salée pour RWE, qui possède le plus grand parc de centrales au charbon du pays.
Il faut ajouter à cela l'impôt sur le combustible nucléaire. Le nouveau concept énergétique adopté par le gouvernement en septembre est passé, dans un premier temps, pour une victoire du lobby énergétique. Les opérateurs ont, certes, obtenu un allongement de la durée de vie des 17 réacteurs nucléaires allemands, pour douze ans en moyenne. Une vraie manne. Mais, pour ménager une opinion toujours majoritairement hostile à l'atome, le gouvernement va prélever, en contrepartie, 2,3 milliards d'euros par an jusqu'en 2016. En outre, une épée de Damoclès juridico-politique pèse sur le nouvel accord nucléaire. Des Länder gouvernés par l'opposition réfléchissent en effet à un recours devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, arguant que le Bundesrat, la chambre haute du Parlement qui représente les Etats fédéraux, aurait dû avoir voix au chapitre. Qui plus est, que se passera-t-il si l'opposition parvient à conquérir le pouvoir en 2013, ce qui ne semble pas du tout fantaisiste, à lire les derniers sondages ? Il y a fort à parier qu'une nouvelle coalition de gauche reviendrait sur la « sortie de la sortie de l'atome », comme on dit en allemand.
Autre casse-tête pour les états majors : l'opposition croissante de la population aux nouvelles infrastructures énergétiques. La nouvelle centrale à charbon d'E.ON, à Datteln, près de la frontière néerlandaise, en offre un exemple spectaculaire. Suite à une décision de justice de 2009, le chantier est partiellement gelé, au motif que la procédure d'autorisation n'a pas pris suffisamment en compte la protection de la nature et celle de la population. E.ON, qui répète à l'envi que la nouvelle centrale sera l'une des plus « propres » d'Europe, espère résoudre l'imbroglio juridique dans les mois qui viennent et relier la nouvelle unité au réseau en 2012. Mais le groupe ne devrait pas sous-estimer la persévérance d'opposants toujours plus déterminés à mettre des bâtons dans les roues d'opérateurs devenus impopulaires.
Les initiatives citoyennes ne concernent pas que les centrales, mais aussi les expérimentations de séquestration de carbone, comme a pu le constater Vattenfall à propos de son site de Jänschwalde, dans le Brandebourg. « Nous ne voulons pas devenir la poubelle à CO2 de l'Allemagne ! », scandent les opposants. Les nouvelles lignes haute tension, qui seront nécessaires pour acheminer le courant produit par les éoliennes de la mer du Nord et de la Baltique vers le sud du pays, où il est consommé, soulèvent aussi des polémiques. Les habitants concernés réclament souvent leur enfouissement, qui coûte en moyenne 4,2 millions d'euros par kilomètre, quand leur simple suspension dans les airs revient à 1,8 million d'euros le kilomètre. La multiplication des recours juridiques coûte aux grands groupes énergétiques beaucoup de temps, d'énergie et d'argent. Des néologismes sont apparus, comme « la République bloquée » ou « la République toujours contre » pour désigner - en le déplorant -le « Zeitgeist ».
Enfin, pour couronner le tout, les géants du secteur font face à un mouvement massif de « recommunalisation » du secteur. Les municipalités, qui avaient cédé en masse leurs réseaux d'électricité, de gaz ou d'eau, à la fin des années 1990 ou au début des années 2000, au moins en partie, y voyant un moyen de renflouer leurs caisses, veulent désormais reprendre la main. Mauvaise nouvelle pour les grands acteurs du secteur qui, à travers leurs participations dans les régies, pouvaient empêcher ou gêner l'arrivée de la concurrence. En décembre, six régies du nord-ouest du pays ont même racheté 51 % de Steag, la branche énergétique du conglomérat Evonik, sortant ainsi du seul rôle de distributeur pour devenir producteur d'électricité -le cinquième du pays. « La concentration sur le marché de la production diminue et c'est bien ainsi », a commenté Justus Haucap, le président de la Commission des monopoles. Dans une situation particulière -l'expiration prochaine d'un pacte d'actionnaires, EnBW s'est pour sa part retrouvé quasiment nationalisé, du jour au lendemain, quand le Land de Bade-Wurtemberg a repris les 45 % d'EDF au capital. Stuttgart a promis d'introduire ses titres en Bourse, à terme, mais, en attendant, la transaction est passée pour un retour du politique dans le secteur. Dans ce contexte, pour le moins hostile, les spécialistes du secteur attendent avec impatience la réponse stratégique des quatre grands.
jeudi 6 janvier 2011
L'Allemagne profite de la reprise, pas Angela Merkel
L'économie allemande, loin de subir le ralentissement annoncé à la fin de l'été dernier, démarre l'année en trombe. L'indice IFO, qui mesure le moral des entrepreneurs, est ressorti à son plus haut historique en décembre. Les exportateurs affichent une grande confiance. Les ventes à l'étranger, après avoir progressé de quelque 15 % en 2010, pourraient encore croître de 10 % en 2011 et donc franchir, pour la première fois, la barre des 1.000 milliards d'euros. Les difficultés des pays les plus fragiles de la zone euro devraient être plus que compensées par le dynamisme des pays émergents. La Chine pourrait ainsi devenir, dès cette année, le deuxième débouché pour le « made in Germany », derrière la France. Les industriels allemands s'intéressent de très près au douzième plan quinquennal de Pékin, qui vise, entre 2011 et 2016, à réorienter le modèle économique chinois vers les énergies renouvelables, les technologies vertes, les voitures à propulsion alternative. Tous domaines dans lesquels les entreprises allemandes estiment avoir d'importants avantages concurrentiels. L'autre poids lourd du continent asiatique, l'Inde, leur semble également très prometteur. Les pays qui croissent le plus vite actuellement sont gourmands en machines-outils et biens d'équipement allemands. La frange de leur population qui s'enrichit rapidement affiche volontiers son nouveau statut avec des voitures de luxe… allemandes. Daimler espère vendre en 2015 quelque 300.000 véhicules en Chine, trois fois plus que l'an dernier. Le constructeur a indiqué avoir atteint les limites de ses capacités de production et prévenu ses clients qu'ils devront s'armer de patience.
La nouveauté des derniers mois, c'est que les commerçants aussi ont retrouvé le sourire : les consommateurs, frileux depuis des années, ont repris le chemin des magasins. Ils ont été rassurés par plusieurs éléments : le programme gouvernemental de réduction des déficits ; les hausses de salaires arrachées par les syndicats ; la bonne volonté des employeurs, qui souvent accordent les revalorisations plus tôt que prévu, comme Bosch ou Siemens ; un chômage en repli régulier. Les ventes de Noël 2010 pourraient être supérieures de 2,5 % à celles de 2009. La consommation des ménages pourrait assurer une part majoritaire de la croissance de 2011, qui devrait tourner autour de 2,5 %, selon la plupart des instituts de conjoncture. Après son rebond estimé à 3,7 % en 2010, l'économie allemande devrait donc rattraper son niveau d'avant-crise au cours du second semestre 2011.
Un institut en particulier, Kiel Economics, a publié une étude remarquée, dans laquelle il pronostique une expansion durable, de l'ordre de 2,5 % par an jusqu'en 2015, notamment grâce à la politique monétaire accommodante de la BCE. Il est vrai que la crise de l'euro produit des effets positifs : la monnaie unique a baissé face au dollar ; les taux d'intérêt sont inférieurs à ce qui serait approprié pour la seule Allemagne ; et les difficultés des pays périphériques devraient exercer une pression à la baisse sur les prix de leurs produits, pour le plus grand bonheur de leurs clients allemands. Certes, on trouve aussi des conjoncturistes beaucoup plus pessimistes pour 2012 et les années suivantes. L'institut IMK, par exemple, n'exclut pas une nouvelle récession en 2012, en fonction des développements de la crise de l'euro et d'autres risques exogènes comme l'immobilier chinois.
Mais, pour l'instant, Angela Merkel peut se flatter d'avoir sorti le pays de la crise de 2009 de manière magistrale. Les finances publiques s'améliorent rapidement. Le déficit budgétaire devrait revenir, dès cette année, largement sous la barre des 3 % du PIB prévue par le Pacte de stabilité. Selon l'institut IWH, l'Etat fédéral pourrait même dégager un excédent dès 2014, en avance sur le mécanisme de frein à la dette inscrit dans la Loi fondamentale en 2009. Cette performance et la validation du modèle exportateur placeront Angela Merkel en position de force sur l'échiquier européen, alors que l'Union doit avancer cette année sur la voie d'une meilleure coordination des politiques économiques. Comme en 2010, Berlin restera au centre du jeu quand il s'agira de doter l'UE d'une meilleure gouvernance et de corriger les différentiels de compétitivité en son sein. Les Européens devront donc encore compter sur une chancelière très exigeante, pour ne pas dire autoritaire.
D'autant plus qu'en politique intérieure, le succès économique ne semble pas du tout profiter aux partis de la coalition au pouvoir. C'est une situation problématique pour la chancelière, car 2011 est une « super année électorale », avec pas moins de sept scrutins régionaux. Le scénario noir qu'on redoute à la chancellerie, c'est une victoire de la gauche à Hambourg, le 20 février, avec un effet d'entraînement sur les trois élections de mars, en Saxe-Anhalt, en Rhénanie-Palatinat puis dans le Bade-Wurtemberg. Compte tenu de l'effondrement du parti libéral, tombé fin 2010 à quelque 3 % des intentions de vote, il n'est pas impossible que Stuttgart, bastion conservateur depuis l'après-guerre, bascule à gauche. Un nouveau revers électoral majeur, après celui que la droite a subi en Rhénanie-du-Nord-Westphalie en mai dernier, aurait un effet symbolique désastreux. Au-delà, il compliquerait encore la tâche du gouvernement face à une opposition de plus en plus revigorée au Bundesrat, la Chambre haute du Parlement. La gauche y a déjà montré ses muscles, en décembre, en bloquant pour la première fois un texte adopté par le Bundestag : la réforme des minima sociaux. Quelles que soient ses réussites économiques, Angela Merkel risque donc d'être confrontée à une cohabitation de plus en plus inconfortable, avant même d'avoir atteint la moitié de son deuxième mandat.
mardi 7 décembre 2010
Merkel et les marchés,
une relation tourmentée
On aurait pu penser qu'après la douloureuse expérience grecque, les Allemands auraient géré les développements ultérieurs de la crise de l'euro avec plus de doigté. Appris à ne pas mettre les salles de marché à feu et à sang. Il n'en a rien été. A la suite des déclarations à l'emporte-pièce de la chancelière, cet automne, les milieux financiers parlent désormais de « Merkel crash ». Après l'avoir accusée d'avoir renchéri le sauvetage d'Athènes en traînant des pieds, on lui reproche maintenant d'avoir aggravé, sinon provoqué, les difficultés de Dublin en réclamant trop tôt, trop haut et trop fort, de nouvelles règles pour la zone euro. Et, tout particulièrement, en complément du mécanisme permanent appelé à succéder au fonds (FESF) mis en place au printemps pour trois ans, une participation du secteur privé aux futures crises. Pour Jean Pisani-Ferry, directeur de l'Institut Bruegel, « l'idée allemande de prévoir le traitement des crises de dette est juste sur le fond, mais il y a eu une erreur de timing sur la proposition de Deauville. Il n'y avait pas urgence, puisqu'on avait devant nous deux ans et demi pour régler la question de l'après-FESF. Comme on a fait des annonces trop tôt, les discussions n'étaient pas suffisamment avancées, chacun a donné sa propre interprétation, d'où la confusion ». Dans les cercles gouvernementaux allemands, on justifie cette hâte par la difficulté des banques irlandaises, dès septembre, à trouver des collatéraux suffisants.
Cela n'explique, ni n'excuse, des incohérences manifestes. Angela Merkel a ainsi pu dramatiser la situation en déclarant l'euro « dans une situation extrêmement grave », pour, deux jours plus tard, s'affirmer « plus confiante qu'au printemps » en la stabilité de la monnaie unique. Des documents internes ont émergé, évoquant l'introduction des clauses d'action collective dès 2011, quelques jours après que cinq ministres des Finances de l'UE eurent exclu toute modification des règles avant 2013. Berlin s'est alors contenté d'expliquer que le travail était encore « en cours ». Moyennant quoi les « spreads » se sont envolés.
Comment expliquer une telle gaucherie ? La nécessité de convaincre une opinion allemande inquiète de la stabilité de la monnaie ? La crainte d'un nouveau parti politique eurosceptique à la droite de la CDU ? Pas vraiment, selon Claire Demesmay, de l'Institut allemand de politique étrangère : « Le contexte intérieur allemand entre beaucoup moins en ligne de compte qu'il y a quelques mois. » La chancelière va bien faire face à sept élections régionales en 2011. Mais elles se décideront sur des enjeux locaux. Qui plus est, l'opinion paraît beaucoup plus amène à l'égard des Irlandais qu'à l'égard des Grecs. Comme l'explique Hans Stark, du Comité d'études des relations franco-allemandes, « la perception du modèle irlandais est très différente. Les critiques portent plus sur le gouvernement, qui a échoué à superviser ses banques, que sur le peuple. A l'inverse, dans la crise grecque, vous aviez une véritable attaque contre le modèle grec, les retraites anticipées, la croissance financée à crédit, le trucage des chiffres… ».
Angela Merkel cherche-t-elle alors à donner des gages au Tribunal constitutionnel, qui doit rendre au premier semestre 2011 son arrêt sur la validité du FESF ? S'agit-il de lui démontrer que l'on ne prend pas la voie d'une « union de transferts », dans laquelle les pays riches paieraient pour les plus pauvres ? Rien n'empêchait la chancelière de négocier en toute discrétion et de revendiquer ses avancées après le Conseil européen de décembre.
Les Allemands auraient-ils un problème de compréhension des marchés ? « La géographie allemande, dans laquelle la capitale politique est éloignée de la place financière, ne facilite pas forcément la communication, estime Jean Pisani-Ferry. Mais ce qui me semble plus déterminant, c'est que les Allemands n'ont pas, ou plus, l'expérience des crises. A l'inverse des Finlandais, des Suédois, qui ont traversé de sérieux coups de tabac dans les années 1990, ils n'en ont plus connu depuis des décennies. Le personnel politique est moins prêt à en affronter une nouvelle. »
Soit. Mais on peut aussi voir les choses sous un jour, plus… « machiavélique ». Ainsi, Sylvain Broyer, chez Natixis, trouve, lui, que « la communication d'Angela Merkel se lit assez bien. Elle poursuit deux objectifs. D'abord faire baisser l'euro - et elle y parvient. Ensuite, puisque ses partenaires ne veulent pas, d'eux-mêmes, se plier à l'exercice de consolidation budgétaire, ou du moins pas aussi vite qu'elle le souhaite, elle utilise les marchés pour les mettre sous pression. C'est de la realpolitik. C'est très déplaisant pour ceux qui sont visés, mais compte tenu de la vigueur de la reprise outre-Rhin, après toutes les critiques faites sur le modèle exportateur, les Allemands pourraient se montrer bien plus directifs encore, ce qu'ils sont par culture ». La chancelière ne jouerait-elle pas alors à l'apprenti sorcier ? On ne peut exclure que les choses dérapent. Angela Merkel ne contrôle pas la charge d'intérêt que les marchés imposent aux pays les plus faibles, par exemple. Mais elle sait qu'elle a un filet de sécurité : la BCE, qui serait « contrainte de monétiser la dette publique d'un pays en crise, si besoin était », estime Sylvain Broyer, qui ajoute, toutefois : « Cela ne veut pas dire du tout que la stratégie allemande est la meilleure. Il faut absolument, en parallèle, réfléchir au futur de l'Europe, qui passe par une politique fiscale commune. » Or, on ne semble pas vraiment en prendre la voie. Jean Pisani-Ferry souligne qu'avec le mécanisme permanent, « une forme d'assurance se met progressivement en place. Si elle se maintient à des taux acceptables, on pourra parler d'une forme de solidarité. Mais j'observe dans le débat actuel une grande résistance à toute idée de solidarité financière basée sur des transferts permanents. On est très loin de l'idée, par exemple, d'un budget fédéralisé ».
une relation tourmentée
On aurait pu penser qu'après la douloureuse expérience grecque, les Allemands auraient géré les développements ultérieurs de la crise de l'euro avec plus de doigté. Appris à ne pas mettre les salles de marché à feu et à sang. Il n'en a rien été. A la suite des déclarations à l'emporte-pièce de la chancelière, cet automne, les milieux financiers parlent désormais de « Merkel crash ». Après l'avoir accusée d'avoir renchéri le sauvetage d'Athènes en traînant des pieds, on lui reproche maintenant d'avoir aggravé, sinon provoqué, les difficultés de Dublin en réclamant trop tôt, trop haut et trop fort, de nouvelles règles pour la zone euro. Et, tout particulièrement, en complément du mécanisme permanent appelé à succéder au fonds (FESF) mis en place au printemps pour trois ans, une participation du secteur privé aux futures crises. Pour Jean Pisani-Ferry, directeur de l'Institut Bruegel, « l'idée allemande de prévoir le traitement des crises de dette est juste sur le fond, mais il y a eu une erreur de timing sur la proposition de Deauville. Il n'y avait pas urgence, puisqu'on avait devant nous deux ans et demi pour régler la question de l'après-FESF. Comme on a fait des annonces trop tôt, les discussions n'étaient pas suffisamment avancées, chacun a donné sa propre interprétation, d'où la confusion ». Dans les cercles gouvernementaux allemands, on justifie cette hâte par la difficulté des banques irlandaises, dès septembre, à trouver des collatéraux suffisants.
Cela n'explique, ni n'excuse, des incohérences manifestes. Angela Merkel a ainsi pu dramatiser la situation en déclarant l'euro « dans une situation extrêmement grave », pour, deux jours plus tard, s'affirmer « plus confiante qu'au printemps » en la stabilité de la monnaie unique. Des documents internes ont émergé, évoquant l'introduction des clauses d'action collective dès 2011, quelques jours après que cinq ministres des Finances de l'UE eurent exclu toute modification des règles avant 2013. Berlin s'est alors contenté d'expliquer que le travail était encore « en cours ». Moyennant quoi les « spreads » se sont envolés.
Comment expliquer une telle gaucherie ? La nécessité de convaincre une opinion allemande inquiète de la stabilité de la monnaie ? La crainte d'un nouveau parti politique eurosceptique à la droite de la CDU ? Pas vraiment, selon Claire Demesmay, de l'Institut allemand de politique étrangère : « Le contexte intérieur allemand entre beaucoup moins en ligne de compte qu'il y a quelques mois. » La chancelière va bien faire face à sept élections régionales en 2011. Mais elles se décideront sur des enjeux locaux. Qui plus est, l'opinion paraît beaucoup plus amène à l'égard des Irlandais qu'à l'égard des Grecs. Comme l'explique Hans Stark, du Comité d'études des relations franco-allemandes, « la perception du modèle irlandais est très différente. Les critiques portent plus sur le gouvernement, qui a échoué à superviser ses banques, que sur le peuple. A l'inverse, dans la crise grecque, vous aviez une véritable attaque contre le modèle grec, les retraites anticipées, la croissance financée à crédit, le trucage des chiffres… ».
Angela Merkel cherche-t-elle alors à donner des gages au Tribunal constitutionnel, qui doit rendre au premier semestre 2011 son arrêt sur la validité du FESF ? S'agit-il de lui démontrer que l'on ne prend pas la voie d'une « union de transferts », dans laquelle les pays riches paieraient pour les plus pauvres ? Rien n'empêchait la chancelière de négocier en toute discrétion et de revendiquer ses avancées après le Conseil européen de décembre.
Les Allemands auraient-ils un problème de compréhension des marchés ? « La géographie allemande, dans laquelle la capitale politique est éloignée de la place financière, ne facilite pas forcément la communication, estime Jean Pisani-Ferry. Mais ce qui me semble plus déterminant, c'est que les Allemands n'ont pas, ou plus, l'expérience des crises. A l'inverse des Finlandais, des Suédois, qui ont traversé de sérieux coups de tabac dans les années 1990, ils n'en ont plus connu depuis des décennies. Le personnel politique est moins prêt à en affronter une nouvelle. »
Soit. Mais on peut aussi voir les choses sous un jour, plus… « machiavélique ». Ainsi, Sylvain Broyer, chez Natixis, trouve, lui, que « la communication d'Angela Merkel se lit assez bien. Elle poursuit deux objectifs. D'abord faire baisser l'euro - et elle y parvient. Ensuite, puisque ses partenaires ne veulent pas, d'eux-mêmes, se plier à l'exercice de consolidation budgétaire, ou du moins pas aussi vite qu'elle le souhaite, elle utilise les marchés pour les mettre sous pression. C'est de la realpolitik. C'est très déplaisant pour ceux qui sont visés, mais compte tenu de la vigueur de la reprise outre-Rhin, après toutes les critiques faites sur le modèle exportateur, les Allemands pourraient se montrer bien plus directifs encore, ce qu'ils sont par culture ». La chancelière ne jouerait-elle pas alors à l'apprenti sorcier ? On ne peut exclure que les choses dérapent. Angela Merkel ne contrôle pas la charge d'intérêt que les marchés imposent aux pays les plus faibles, par exemple. Mais elle sait qu'elle a un filet de sécurité : la BCE, qui serait « contrainte de monétiser la dette publique d'un pays en crise, si besoin était », estime Sylvain Broyer, qui ajoute, toutefois : « Cela ne veut pas dire du tout que la stratégie allemande est la meilleure. Il faut absolument, en parallèle, réfléchir au futur de l'Europe, qui passe par une politique fiscale commune. » Or, on ne semble pas vraiment en prendre la voie. Jean Pisani-Ferry souligne qu'avec le mécanisme permanent, « une forme d'assurance se met progressivement en place. Si elle se maintient à des taux acceptables, on pourra parler d'une forme de solidarité. Mais j'observe dans le débat actuel une grande résistance à toute idée de solidarité financière basée sur des transferts permanents. On est très loin de l'idée, par exemple, d'un budget fédéralisé ».
mercredi 24 novembre 2010
Pourquoi l'Allemagne est prise d'une fièvre verte
Entre 20 % et 25 % : telles sont les intentions de vote prêtées par les instituts de sondage, depuis plusieurs semaines, aux Verts allemands. Autant dire qu'ils font, désormais, presque jeu égal avec les sociaux-démocrates. La progression ne laisse pas d'impressionner, depuis les européennes (12,1 %) et les législatives (10,7 %) de 2009. Elle stimule l'appétit de pouvoir des Grünen. « L'année 2011 sera verte ! Nous ne sommes pas modestes ! », a prévenu Claudia Roth, le week-end dernier, au cours du congrès du parti, qui l'a reconduite à la présidence, aux côtés de Cem Özdemir. Aujourd'hui au pouvoir dans quatre Länder, avec les sociaux-démocrates à Brême et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, avec les chrétiens-démocrates à Hambourg, avec la CDU et les libéraux dans la Sarre, les Verts espèrent en conquérir deux l'an prochain. D'après les sondages, Winfried Kretschmann serait en mesure de devenir le Premier ministre-président Verts du pays, dans le prospère Bade-Wurtemberg. Renate Künast, cochef du groupe parlementaire au Bundestag, pourrait ravir la mairie de Berlin au social-démocrate Klaus Wowereit.
Cette popularité inédite s'explique en partie par la configuration actuelle de l'échiquier politique allemand. La démocratie chrétienne a de plus en plus de mal à définir son identité. La social-démocratie est toujours plombée par l'héritage Schröder et sa participation à la grande coalition (2005-2009). Les libéraux, qui ont raté leur retour au pouvoir, l'an dernier, se sont effondrés dans les sondages. Les Verts, dans l'opposition depuis cinq ans, ont finalement le beau rôle. La décision du cabinet Merkel, en septembre, d'allonger la durée de vie des centrales nucléaires, a permis de remobiliser les militants historiques, farouchement antiatome. Toute une série d'initiatives populaires contre de grands projets d'infrastructures, comme la gare de Stuttgart, ont augmenté le pouvoir d'attraction des Grünen. Beaucoup de leurs thèmes de prédilection sont désormais partagés par de larges franges de l'électorat. Leur succès s'inscrit, selon Frank Baasner, directeur de l'Institut franco-allemand de Ludwigsburg, « dans une tendance lourde, depuis plusieurs années, dans l'électorat urbain, diplômé, aisé, vers un parti qui traite des sujets de l'avenir : comment développer nos sociétés de consommation dans un sens soutenable ? ». L'opération de séduction fonctionne d'autant mieux au centre droit que les Grünen ont développé une compétence économique, dans l'idée d'orienter le modèle exportateur le plus possible vers les technologies environnementales.
Mais les sondages actuels s'expliquent aussi par des raisons structurelles. Claude Turmes, eurodéputé Verts luxembourgeois, souligne le rôle joué par « la décentralisation du pouvoir politique en Allemagne, avec beaucoup de compétences réservées aux communes ou aux Länder, et le système électoral allemand, dans lequel la proportionnelle a permis aux Grünen d'entrer au Bundestag dès 1983 ». D'où, selon Daniel Boy du Cevipof, « une institutionnalisation et une professionnalisation plus précoces qu'en France par exemple ». Au pouvoir avec les sociaux-démocrates de 1998 à 2005, les Verts ont ainsi démontré, selon Thomas Klau de l'European Center on Foreign Relations, « leur compétence et leur sérieux, leur capacité à gouverner. Ils disposent d'un éventail large de personnalités qui permet de répondre à des sensibilités différentes, sans les guerres intestines qui minent des partis comme le PS français. Une partie du succès actuel des Verts tient aussi à leur capacité à penser le cadre européen et à apporter des réponses transfrontalières aux grands défis que nos sociétés doivent affronter, au moment où les solutions nationales sont clairement inopérantes ».
Leur bonne fortune du moment vat-elle durer ? Rien n'est moins sûr et les leaders du parti appellent d'ailleurs à ne pas céder à l'euphorie. Rien ne dit que les intentions de vote se concrétiseront dans l'isoloir. L'électorat allemand se caractérise par une volatilité croissante. Et l'état-major n'est pas toujours en phase avec la base. Les délégués du parti ont réservé une bien mauvaise surprise à Claudia Roth, le week-end dernier, en rejetant majoritairement la candidature de la ville de Munich aux JO d'hiver de 2018. Or la présidente, qui était impliquée dans le projet, voulait précisément utiliser le dossier pour démontrer que les Verts n'étaient pas systématiquement le « parti contre » les nouveaux projets d'infrastructures (« Dagegen-Partei »).
Autre question : alors que les Verts français viennent de fusionner avec Europe Ecologie, peut-on attendre une « poussée verte » dans l'Hexagone comme on en observe, aussi, au Danemark, en Wallonie ? Pour Rebecca Harms, eurodéputée verte allemande, « à regarder le résultat des européennes, 16,2 %, le potentiel n'est pas plus faible qu'en Allemagne. Mais reste à savoir comment l'exploiter ». Or le nouveau parti pourrait se révéler difficile à manoeuvrer. « Les militants des Verts sont très ancrés à gauche, voire à l'extrême gauche, alors que ceux d'Europe Ecologie sont plus hétéroclites, rappelle Daniel Boy. En outre, le contexte institutionnel français est moins favorable. A la présidentielle de 2012, je doute qu'ils réalisent plus de 6 ou 7 %, or c'est à cette aune-là que se feront les négociations avec les socialistes pour les législatives. Europe Ecologie-Les Verts ne devrait donc pas pouvoir compter sur un très grand nombre de sièges à l'Assemblée. » Les perspectives semblent meilleures au niveau européen. Thomas Klau assure qu' « il y aura progressivement une prise de conscience, par les citoyens, de l'importance du Parlement européen dans la politique de l'UE. Il est très clair que les Verts, par leur idéologie, leur culture, leur pensée, sont les mieux à même de se servir de ce nouvel instrument de pouvoir ».
lundi 4 octobre 2010
L'Allemagne réunifiée, trop forte pour les Européens ?
Dans cette crise, les cartes de la compétition mondiale sont redistribuées », a déclaré à maintes reprises la chancelière Merkel, au coeur de la tourmente. Maintenant que se confirme l'embellie, elle semble avoir amassé un certain nombre d'atouts maîtres dans sa manche. Le modèle exportateur allemand a instantanément répondu à la reprise du commerce mondial. La croissance du PIB devrait dépasser cette année 3 %. Le nombre des chômeurs pourrait tomber sous la barre des 3 millions d'ici à janvier. Plus de recettes fiscales, moins de dépenses sociales : le déficit public devrait se limiter à 4,5 % du PIB en 2010 et pourrait revenir dans les clous du pacte de stabilité (moins de 3 %) dès 2011. Rassérénés par l'amélioration de l'emploi et la maîtrise des finances publiques, les consommateurs affichent un moral qu'on ne leur avait plus vu depuis trois ans.
Alors qu'ils viennent de célébrer, hier, les vingt ans de la réunification, les Allemands se voient confortés dans les choix collectifs faits ces dix dernières années, en réaction à la stagnation qui avait suivi le « boom » du début des années 1990. A savoir : l'industrie contre la finance, la cogestion contre les excès du turbocapitalisme, la réforme de l'Etat providence contre les déficits, l'épargne contre le crédit à la consommation. La « Cool Britannia » flambeuse du New Labour a la gueule de bois ; la « ménagère souabe », économe et les pieds sur terre, triomphe.
Cette nouvelle donne pose, sinon un problème, du moins une question, aux Européens. Ils se sont amèrement plaints, pendant la crise grecque, que Berlin n'assume pas le leadership politique que son poids démographique et économique lui assignait. Mais, à l'avenir, sont-ils prêts à accepter une Allemagne plus directive, peut-être dominatrice ? « On peut aisément imaginer que la validation de leur modèle économique renforce une tendance récurrente en Allemagne, dans le passé, à vouloir donner des leçons, à se comporter en premier de la classe quelque peu suffisant », estime Thomas Klau, de l'ECFR (European Council on Foreign Relations). Attaquée sur un supposé égoïsme de la machine à exporter, la chancelière Merkel ne répond-elle pas : « C'est à nos partenaires de se hisser à notre niveau de compétitivité » ? Jean Pisany-Ferry, directeur de l'Institut Bruegel, note pour sa part que « déjà, pour les marchés, l'Allemagne est devenue le pays de référence, à l'aune duquel sont mesurées les finances et les stratégies des autres ». Gare à celui qui s'éloignerait trop de la ligne allemande. Alors que l'UE doit négocier dans les mois qui viennent le budget 2014-2020 et réformer la gouvernance de la zone euro, les Allemands vont-ils se révéler des négociateurs intraitables ? Angela Merkel a déjà fait savoir qu'il était hors de question de pérenniser le Fonds européen de stabilité financière, créé cette année pour une durée limitée à trois ans. Position de départ radicale pour arracher plus tard des contreparties importantes ? Rien n'est moins sûr. Comme l'explique Ulrike Guérot, de l'ECFR également, « de l'extérieur, les indicateurs macroéconomiques de l'Allemagne impressionnent, mais le ressenti de la population n'est pas du tout le même. Toutes les études concluent que les réformes sociales des dernières années ont laminé les classes moyennes. Les Allemands n'ont pas du tout l'impression d'avoir profité de l'euro et ne voient pas pourquoi ils paieraient pour des pays qui, eux, n'ont pas fait de réformes structurelles douloureuses ». Or le Fonds de stabilité européen expirera juste avant la campagne des législatives allemandes de 2013. D'ici là, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui a rendu en 2009 un arrêt très eurosceptique sur le traité de Lisbonne, se sera prononcée sur le plan de stabilisation de la zone euro. Elle semble s'être assagie depuis l'an dernier, mais réserve peut-être des surprises à Berlin. « La question des années qui viennent, c'est ce que ce Goliath va faire avec l'UE, résume Ulrike Guérot. S'en détourner et orienter sa diplomatie vers les pays qui feront son commerce de demain, la Chine, l'Asie, la Russie ? Ou rester dans le jeu et définir l'équation post-maastrichienne de la solidarité européenne ? »
Certains économistes ont bien réfléchi, ces derniers mois, à un possible éclatement de la zone euro, avec une nouvelle zone monétaire « vertueuse » au nord du continent. A la vérité, même si les Allemands sont certainement las de la tendance à la procrastination de certains de leurs partenaires, ils n'en sont pas là. Claire Demesmay, de l'Institut allemand de politique étrangère, souligne, « malgré une normalisation manifeste, la persistance d'un traumatisme allemand lié à la Seconde Guerre mondiale, la volonté de ne pas être isolé sur la scène européenne, qui conduira Berlin à continuer de donner des gages d'européisme ». Thomas Klau pense que, à la chancellerie, « on est conscient que la zone euro doit rester suffisamment solidaire pour ne pas rester sans défenses contre la dynamique incontrôlable de la spéculation des marchés ».
Enfin, le modèle allemand n'est pas sans faille. Il est très dépendant du commerce mondial, comme on l'a vu en 2009. L'OCDE critique chaque année la faible proportion des jeunes Allemands qui entreprennent des études supérieures (34 % d'une classe d'âge). Compte tenu de la fécondité vacillante, la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée va s'aggraver. « Alors qu'une naissance sur trois se fait aujourd'hui dans une famille issue de l'immigration, on sait que ces jeunes connaissent de très forts taux d'échec scolaire », déplore Hans Stark, directeur du Cerfa (Comité d'études sur les relations franco-allemandes). Or, la société allemande souffre de réelles pesanteurs dans les débats sur la famille, le travail des mères, et l'immigration. Les violentes polémiques provoquées récemment par l'allongement de la durée de vie des centrales nucléaires, la réforme de l'assurance-maladie, la revalorisation marginale des minima sociaux, révèlent une société moins sûre d'elle qu'il n'y paraît.
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