TOUT EST DIT

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vendredi 21 octobre 2011

Le cynisme des élites

Après deux jours de grève générale et de combats de rue, la Grèce semble tous les jours un peu plus près du précipice. Alors que les responsables européens se rassemblent ce dimanche dans une dernière tentative de sauvetage de la monnaie unique, un journaliste grec condamne dans The Guardian les élites de son pays qu’il juge responsables de la situation actuelle.

Cette semaine, les employés d’une petite boulangerie du centre d’Athènes ont annoncé qu’à défaut de fermer boutique – leur clientèle étant largement composée de personnes fragiles -, ils manifesteraient leur soutien au mouvement de grève générale en vendant tous leurs produits à prix coûtant. Cette nouvelle, inattendue pour leurs clients en cette période difficile, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des signes de résistance et de solidarité que donne à voir la capitale grecque. Pendant ce temps, pas un ministre ou député ne peut apparaître en public sans se faire huer ou “yaourter” (sorte d’entartrage à la mode grecque).
La Grèce est un pays divisé : d’un côté, les responsables politiques, banquiers, évadés fiscaux et barons des médias qui soutiennent la réforme culturelle et sociale la plus violente que l’Europe occidentale ait jamais vue, de l’autre, la vaste majorité du peuple grec. La rupture paraissait évidente hier lorsque près de 500 000 personnes sont descendues dans les rues pour participer au plus grand mouvement de contestation de l’histoire du pays.
La tentative du gouvernement de créer une division entre les fonctionnaires (décrits comme une classe de fainéants corrompus) et les salariés du privé, a échoué. Tout ce que le gouvernement Papandreou a réussi à faire, c’est remplacer la vieille opposition droite-gauche par celle des élites contre le peuple.

L'autre Grèce prononcera le verdict de l'Histoire

L’Europe devrait bientôt décider comment gérer la crise de la dette avec le gouvernement grec en simple observateur. Mais une fois que l’Europe se sera occupée du seul problème qui l’intéresse, le jeu politique entrera dans sa phase finale à Athènes. C’est alors que "l’autre" Grèce prononcera le verdict de l’Histoire.
Les élites politiques devront répondre du chaos qu’elles ont créé, et que l’on impute largement à ceux qui résistent aujourd’hui. Les deux partis dynastiques qui se succèdent à la tête du pays depuis près de quarante ans, sont précisément ceux qui sont à l’origine de ce secteur public aussi pléthorique qu’inefficace.
L’émergence – incontestable – des difficultés ne les a pas empêchés de continuer à accumuler les dettes, poussant ainsi l’Europe à intervenir dans les affaires grecques. Selon un représentant, jamais la troïka – Fonds monétaire international, Union européenne et Banque centrale européenne – n’a demandé la fin des négociations collectives dans le secteur privé, la seule mesure suscitant quelques résistances au sein du parti au pouvoir. Pas plus que ces institutions n’ont exigé la réforme universitaire. A croire que les élites grecques n’avaient pas de plus cher désir que d’orchestrer le démantèlement de l’Etat-Providence pour transférer des avoirs publics vers le secteur privé.
Le gouvernement Papandréou se verra accusé d’incompétence et de cynisme. Tous les régimes autoritaires rêvent de bouleverser radicalement la société. Ce gouvernement avait pour mission de remplacer la solidarité par l’indifférence, l’hospitalité par l’exploitation. Il a échoué, et maintenant, l’élite n’est plus séparée du peuple en colère que par une épaisse ligne d’hommes en bleu.

Les gens réagiront de plus en plus violemment

Le chômage des jeunes grimpe en flèche et menace d’atteindre les 50 %. Pendant des décennies, la Grèce va payer le prix de la destruction de toute une génération. La troïka se verra accusée d’arrogance néocoloniale. Il n’est pas nécessaire de connaître le mythe de Sisyphe pour comprendre que des mesures qui aboutissent à une croissance de -7 % ne peuvent pas réduire le déficit.
Pas besoin non plus d’avoir lu Platon pour savoir qu’en diminuant de moitié les salaires et les retraites, les gens ne pourront pas payer les nouvelles taxes exorbitantes. Pas besoin d’être versé en histoire de la Grèce pour deviner que plus on répètera que la souveraineté d’un pays est réduite, plus les gens réagiront violemment.
La manifestation du 20 octobre dernier s’est terminée par une tragédie, la mort d’un syndicaliste. C’en est fini des derniers lambeaux de légitimité du pouvoir, et le gouvernement ne devrait pas tarder à plier bagages. Le déficit démocratique dont souffrent tous les gouvernements est irréversible en Grèce. C’est à "l’autre" Grèce qu’il revient de se doter d’une constitution de justice sociale et de démocratie pour le XXIe siècle. Voilà ce que la Grèce peut offrir au monde.

Vu d’Athènes

Violences dans le pays, cacophonie en Europe

Violences dans le pays, cacophonie en EuropePour Ta Nea, le vote par le Parlement du nouveau plan d’austérité, censé ouvrir la voie à la nouvelle tranche d’aides internationales, constitue "le troisième acte de la tragédie grecque" qui s’est jouée le 20 octobre. Les deux autres actes sont "la cacophonie qui continue en Europe", alors que le sommet "résolutif" de la crise de la dette du 23 octobre "n’a pas été reporté, mais doublé d’un second le 26 pour décider de la restructuration de la dette" grecque, tout cela sur fond de marchés "nerveux". Et les violences, avec la mort d’un manifestant, qui ternissent le message fort d'un peuple au bord du gouffre.

vendredi 17 juin 2011

La démocratie de nouveau dans la place

Tandis que le Premier ministre grec, Georges Papandréou, tente d’imposer un second plan de rigueur à son pays, la place Syntagma à Athènes est devenue un modèle de démocratie directe où les citoyens de tous âges, de tous milieux et de tous courants politiques viennent exprimer leur colère. 

Lorsque Stéphane Hessel écrivait dans son essai Indignez-vous ! que notre sentiment de révolte devant les injustices devait nous amener à une "insurrection pacifique", il ne s’attendait probablement pas à voir le mouvement des indignados en Espagne ou celui des aganaktismenoi en Grèce mettre ses conseils en pratique aussi rapidement et de manière aussi spectaculaire.
L’opposition des Grecs à cette série de mesures catastrophiques était attendue. Tout au long de leur histoire, les Grecs ont résisté aux occupations étrangères et à la dictature intérieure avec détermination et sens du sacrifice. Les mesures imposées par le Fonds monétaire international (FMI), l’Union européenne (UE) et la Banque centrale européenne (BCE) avec l’accord — pour ne pas dire sur l’invitation — du gouvernement grec ont donné lieu à onze journées de grève générale, quantité de débrayages régionaux et divers actes de résistance inédits.

Des citoyens qui débattent et dénoncent l'injustice

Les médias grecs et étrangers ont largement couvert les affrontements entre jeunes et forces de police anti-émeute qui ont laissé un épais nuage de gaz lacrymogène flotter au-dessus de la capitale grecque après plusieurs grandes manifestations. Menées à l’instigation des partis de gauche et de plusieurs syndicats, ces manifestations ont éclipsé la vague de protestation anti-rigueur qui déferlait sur le reste de l’Europe. Le climat de peur inlassablement entretenu par les médias, les experts et les élites intellectuelles de l’establishment ont réussi à distiller un sentiment de crainte et de culpabilité au sein d’une majorité de la population, et ainsi à affaiblir la résistance.
Il y a trois semaines, la donne a pourtant changé. Une foule hétéroclite d’hommes et de femmes en colère – tout âge, idéologie et professions confondus – a commencé à se réunir sur la place Syntagma située au cœur d’Athènes, en face du Parlement, ainsi qu’autour de la Tour blanche à Thessalonique et dans les lieux publics d’autres grandes villes. Ces rassemblements quotidiens, attirant jusqu’à plus de 100 000 participants, se sont déroulés de manière pacifique, sous l’œil des forces de police.
Se baptisant "les indignés", ces citoyens ont entrepris de dénoncer l’injuste paupérisation des travailleurs grecs, la perte de souveraineté qui a transformé leur pays en chasse gardée des banquiers et la déliquescence de la démocratie. Ensemble, ils exigent le départ des élites politiques corrompues qui ont dirigé le pays pendant près de trente ans et l’ont conduit au bord de l’abîme. Les partis et slogans politiques ne sont pas les bienvenus parmi eux.
Des milliers de personnes se réunissent chaque jour sur la place Syntagma pour discuter des mesures à prendre. Le parallèle avec l’antique agora athénienne – qui se situait à quelques centaines de mètres – est frappant. Les participants souhaitant prendre la parole reçoivent un numéro leur permettant d’accéder à la tribune par tirage au sort, reprenant ainsi la méthode aléatoire par laquelle bon nombre de charges étaient distribuées dans la cité antique. Les orateurs ne disposent que de deux minutes, ce afin de permettre au plus grand nombre de s’exprimer.
Le système fonctionne de manière efficace et sans les interruptions intempestives qui caractérisent la plupart des débats publics. Les sujets de discussion sont variés et vont de questions d’organisation aux nouvelles formes de résistance en passant par la solidarité internationale et les alternatives possibles aux mesures les plus injustes. Aucun sujet n’est écarté. Chaque semaine, des économistes, des avocats et des penseurs de la vie politique sont invités à participer à des débats organisés pour présenter des solutions à la crise.

Jamais nous n'avons été aussi proches de la démocratie

Voilà la démocratie en action. Chômeurs et professeurs d’université ont autant de temps pour présenter des idées qui seront discutées avec autant de vigueur et soumises à un vote avant d’être adoptées. Les indignés ont repris la place Syntagma des mains des marchands pour la transformer en véritable lieu public d’échange. Les soirées habituellement passées devant la télé sont devenues le temps de se rassembler pour discuter ensemble du bien commun. Si la démocratie désigne le pouvoir du "demos", c’est-à-dire de ceux qui n’ont ni rang, ni fortune ou compétence particulière les destinant au pouvoir, alors jamais nous n’avons été aussi proches de la démocratie depuis longtemps.
Les débats de haut niveau qui se déroulent sur la place Syntagma contredisent cette idée répandue selon laquelle les questions de politique publique sont trop techniques pour les citoyens ordinaires et doivent être laissées aux spécialistes. Athènes redécouvre un des principes fondateurs de l’agora, à savoir que le demos a plus de bon sens que n’importe quel dirigeant. Le mouvement des indignés nous montre que la démocratie parlementaire doit être complétée par une version plus directe, un rappel qui tombe à pic alors que le principe de la représentation politique est de plus en plus contesté dans toute l’Europe.
Pour l’heure, le gouvernement du Pasok s’est muré dans un silence embarassé. La propagande de l’establishement rejette la responsabilité de ces manifestations et des quelques violences qui les ont suivies sur une gauche divisée. Cette stratégie ne peut toutefois pas fonctionner contre les indignés qui représentent tous les partis et aucun à la fois. Ces derniers mènent une campagne déterminée visant à empêcher le Parlement de voter les mesures que les banques et Angela Merkel ont déjà réussi à imposer auprès du Premier ministre grec et qui ne feraient qu’aggraver la récession et le taux de chômage jusqu’en 2015 au moins. Le remède serait pire que le mal. La réaction à ces mesures marquera le point d’orgue de la confrontation entre l’establishement et les indignés. La foule de la place Syntagma rejoint aujourd’hui les syndicats pour participer à une grève générale et encercler le parlement.
La place Syntagma ressemble désormais davantage à la place Tahrir du Caire qu’à la Puerta del Sol de Madrid. Ces rassemblements quotidiens et l’opposition au parlement situé juste en face ont changé la donne politique pour de bon et les élites grecques commencent à s’inquiéter. En grec, le mot stasis signifie à la fois se tenir droit et se révolter. La place Syntagma doit son nom aux manifestants qui réclamaient une constitution (syntagma) à leur roi au 19e siècle. Aujourd’hui, l’histoire se répète avec les indignés : ils se tiennent droit et exigent un nouveau contrat politique pour les libérer de la domination néolibérale et de la corruption politique.