TOUT EST DIT

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mardi 20 décembre 2011

Du toujours plus au bientôt moins

Comment les Français découvrent-ils soudain la réalité de leur état, sinon dans "d'étranges défaites", celles jadis de nos armes et aujourd'hui de nos finances ? Pour un de Gaulle, un Barre, les Français ne voient clair que tombés au fond du puits. Ils ne s'en sortent qu'avec la vérité.

Derrière les crises enchaînées de la dette, de l'euro et de l'Europe gît encore l'essentiel : la révolution d'un monde globalisé qui entre, chez nous, par portes et fenêtres. Un monde où des milliards de pauvres sortent peu à peu de leur mélasse, s'enrichissent et bousculent un ordre ancien où perduraient nos privilèges. Les agences de notation, comptables de l'économie de marché, sont, ce coup-ci, devenues oracles de notre destin. Pourquoi, sinon que son effarante dette publique a jeté la France sous leurs calculettes ?

En vérité, le seul déclassement qui devrait nous convaincre, c'est celui d'un double A : celui des "avantages acquis". Car ils ne sont plus acquis.

Le couple franco-allemand, avec une obstination méritoire, vient d'imprimer à l'Europe un pas réputé décisif en ce qu'il aborde avec son pacte de stabilité budgétaire les rudiments d'une gouvernance économique sans quoi l'euro n'existera plus.

Historique, alors ? Attendons ! On sait que la France fut plusieurs fois incapable d'ajuster ses dépenses à ses jactances. Et constatons que la défection insulaire de Londres aura, pour nous réconforter, bénéficié au concours de quelques pays qui, hors même les 17 de la zone euro, épousent le processus de peur de rater le train d'une nouvelle Europe.

Mais ce train lui-même ira-t-il à bon port ? Il rencontre d'emblée deux gros obstacles. On doute d'abord que les pays du Sud supportent une très sévère cure de désendettement. On craint que, privés de croissance, ils ne tombent de léthargie en catalepsie. Or, la récession menace. Devant elle, l'encadrement prescrit à Bruxelles n'abolira pas les diversités culturelles, et donc politiques, des nations. L'Allemagne, avec une industrie très exportatrice et, depuis 2003, de bonnes réformes accomplies, rallie à ses vues - et tant mieux ! - une approche vertueuse de l'Europe en confection. Mais la France, elle, n'est toujours pas réformée et se complaît encore dans des aménités sociales uniques au monde.

Contre l'accord de Bruxelles, l'opinion française se verra travaillée par la tentation souverainiste qui se déploie sur le Front de gauche et le Front national : elle fera de l'euro un bouc émissaire, porteur de tous les virus de régression sociale. C'est encore miracle de constater qu'avec Sarkozy, Hollande et Bayrou la triplette pro-européenne tient bon. Mais le monde - et les marchés - reste - on le voit - sceptique sur notre capacité politique (et syndicale) à réformer le panier percé de nos dépenses publiques. À passer sans drame du toujours plus au bientôt moins. Dans l'accablement de la crise, jamais, depuis la guerre, nos politiques n'auront affronté un si redoutable défi démocratique.

Le second obstacle tient à l'affaiblissement mental et moral de nos vieilles nations. Le conservatisme nationaliste, le mirage souverainiste y sont autant de rétractions, de replis hors de la planète où nous vivons. Au sein des pays riches, nous peinons encore à considérer la révolution qui travaille le monde depuis que les pauvres ont abandonné, avec le communisme, la condamnation marxiste de l'économie de marché.

À mes yeux, le jour qui, symboliquement, a tout changé est celui où Deng Xiaoping quitta le chat noir de l'anticapitalisme pour rallier le chat blanc de l'économie de marché. "Peu importe sa couleur, disait-il, pourvu qu'il attrape les souris." Depuis, la Chine ne cesse d'en attraper. La quasi-unanimité de ce qui fut le tiers-monde vogue dans ce sillage et devient le "tiers état" du monde nouveau.

S'y détachent les "émergents". Ils ont, dans leur enfance, vu arriver l'eau courante, l'électricité, la télé et la médecine. Ils trouvent la science généreuse et l'avenir prometteur. Ils se voient comme la jeunesse du monde. Ils tiennent nos nations pour autant de vieilles dames indignes, hypothéquant leur patrimoine aux pétromonarchies arabes et à la Chine. Le terrain où ces jeunes malabars nous entraînent, c'est celui de la compétitivité et de l'innovation. Nous n'y sommes pas infirmes, mais engourdis.

"Dans l'optimisme des émergents, il y a la griserie d'un pouvoir ascendant. Dans notre pessimisme, il y a la déprime d'un pouvoir déclinant" (Marc Ullmann) 1. Car les émergents devront, eux aussi, affronter un jour l'aspiration libertaire et la revendication sociale, comme on le devine déjà en Russie et en Chine. Mais nous connaîtrons, nous, un défi plus pathétique : celui de voir périr cette illusion que l'Histoire s'assoupirait avec nous.
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Claude Imbert


1.Lettre, toujours fertile, du Club des vigilants.

dimanche 4 décembre 2011

La lune entre les dents

L'Europe, on le sait, n'aime pas les horloges. Mais c'est la première fois qu'elle redoute d'y entendre sonner le glas. Les marchés, à son chevet, interrogent le pronostic vital : celui de la confiance du monde dans la survie de son grand corps malade. Est-ce, dites-vous, Dieu possible ? Eh bien, oui ! Il est plausible que se déglingue le Meccano de l'Europe, de son marché commun, de ses institutions. Il est plausible que sombre le plus vaste projet mondial de pays libres pour unifier, enfin, un vieux continent béni et maudit par l'Histoire.

On savait l'Europe communautaire privée de ferveur et chaleur populaires. On la savait oublieuse de l'identité géographique et civilisationnelle qui inspira ses créateurs, et dont aucune grande voix ne perpétue la vision. On la voyait figée dans l'édifice technocrate de sa bureaucratie bruxelloise, et dont le populaire ignorait les mérites. L'Europe s'est de plus en plus élargie et de moins en moins approfondie. Elle est rongée par le doute. Le malheur veut que la crise financière ait porté ce doute à l'incandescence. Qu'elle ait ranimé les rétractions nationales, endormi l'espérance dans l'indifférence de peuples fatigués. L'Europe ne s'aime pas assez. Elle se fait eurosceptique. Hélas, les marchés aussi ! Ils mettent le sel sur une plaie ouverte. Ils enferment l'Europe dans le cycle infernal de la défiance.

Une défiance des marchés, celle qui pointe en Europe une crise de la dette. Une crise de la dette qui déclenche une crise de l'euro. Une crise de l'euro qui sanctionne l'impotence de l'Europe. De bas en haut, un enchaînement implacable ! L'Europe ne s'en sortira - si elle s'en sort - que par le haut.

Que l'agressivité des marchés soit avivée par le dérèglement du système spéculatif, que l'esprit de lucre et l'explosion d'une interconnexion mondialisée ait renversé des garde-fous, c'est indiscutable. Mais sur ces évidences on se défausse en vain. Car les marchés, prêteurs mondialisés, s'alarment - et à juste titre - du sort de leurs créances. Et désormais de la solvabilité des Etats eux-mêmes. La crise ne fait en somme qu'éclairer a giorno les gouffres financiers de pays drogués au déficit.

L'euro, monnaie forte, devrait, à l'évidence, assumer et garantir dans l'épreuve les dettes des traînards. Hélas, l'euro n'est que la monnaie commune d'une Europe qui l'est de moins en moins. Entravée par cette défaillance fondamentale, la banque de l'euro, la BCE, ne peut agir comme les banques centrales américaine ou japonaise. Les marchés le savent, comme vous et moi. Ils doutent que, sans le viatique de la BCE, les surendettés se sortent seuls du gouffre où ils se sont laissés glisser. D'autant que les marchés découvrent que la cure nécessaire des drogués peut tuer à force de guérir. Et qu'étouffés par la récession qui menace les malades ne sortent de l'hôpital que pour la tombe. Et leurs dettes avec !

Nous voici donc menés, d'un degré l'autre, à ce jugement dernier de l'Europe. Si l'euro et sa banque ne peuvent desserrer l'étau, c'est que l'Europe, géant économique, reste un pitoyable handicapé politique. L'Allemagne, premier de cordée, hésite à jeter la corde vers les grimpeurs défaillants avant que soient plantés les derniers pitons de l'escalade européenne : ceux d'une réelle gouvernance économique.

Cette gouvernance, ce serait une révolution ! Car elle installerait l'abandon d'une partie de la sacro-sainte souveraineté budgétaire des Etats. Mais les marchés plaquent les Etats flageolants au pied d'un mur : soit ils choisissent de concéder à l'Europe ce premier abandon de souveraineté, soit ils se livrent, pieds et poings liés, à la souveraineté des marchés.

Bref, ce qui est demandé à l'Europe, c'est un premier saut de nature "fédérale", lourd de conséquences, et à quoi ni l'Allemagne ni la France ne sont prêtes à consentir dans l'urgence. Demain, peut-être ! Mais le processus exige l'approbation soit référendaire, soit parlementaire d'Etats soumis à leurs Constitutions. Or le temps presse. Et les surendettés ont l'épée dans les reins.

Dans l'urgence, l'Allemagne, pressée par tous - et par l'Amérique elle-même ! -, mesure sa responsabilité historique. Et déjà sa propre vulnérabilité dans la menace d'effondrement de la zone euro. Elle concocte donc, pour les jours qui viennent, avec la France, un pacte de stabilité : il proposera, pour un certain nombre d'Etats volontaires, d'apporter, par contrôles et sanctions communes, les garanties immédiates qu'une réelle gouvernance économique ne peut encore assurer. Un noyau de quelques pays bénéficiant encore de la relative bienveillance des marchés pour une sorte de commune caution "bourgeoise"...

Ce pacte suffira-t-il ? Depuis deux ans, 17 sommets franco-allemands n'ont pu trancher le noeud gordien, ce que l'Europe attend encore. Mais peut-être, sous l'extrême contrainte, l'Europe se décide-t-elle enfin, comme on dit en Orient,"à saisir la lune entre les dents."