TOUT EST DIT

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lundi 8 juillet 2013

Le gazoduc TAP emporte la mise


Comme je vous le révélais dès hier, le consortium gazier azerbaïdjanais Shah Deniz II a officiellement annoncé ce matin avoir choisi le projet de gazoduc TAP pour ses livraisons de gaz vers l'Europe. C'est le directeur régional du britannique BP, Gordon Birrell qui l'a annoncé. "Les premières livraisons de gaz d'Azerbaïdjan vers l'Europe seront exportées via le Trans-Adriatic Pipeline" (TAP), a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse à Bakou, s'exprimant au nom du consortium. "Nous nous trouvions face à deux projets solides qui se disputaient. Au final nous avons choisi le projet le plus solide", a-t-il expliqué.


Cette décision constitue "une étape importante dans le renforcement de la sécurité énergétique de l'Union européenne", s'est félicité le président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso. Le commissaire chargé de l'Energie, Günther Oettinger, a affirmé de son côté que Bakou s'était engagé à livrer "directement" son gaz à l'Europe. "Nous avons maintenant un nouveau partenaire pour le gaz et je suis convaincu que nous allons recevoir plus de gaz dans l'avenir", a ajouté Oettinger.

vendredi 1 juin 2012

Tous coupables

La plupart des Grecs considèrent que la zone euro et le FMI leur en demandent trop. Ils vont probablement, le 17 juin prochain, donner à nouveau la majorité de leurs suffrages aux partis opposés au plan d’austérité signé par le gouvernement. Mais ils ne pourront éviter les réformes trop longtemps repoussées, s’ils ne veulent pas sombrer à nouveau.
Trop brutalement sans doute, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, a mis les pieds dans le plat ce week-end, dans un entretien au quotidien britannique The Guardian, en s’étonnant de ce sentiment d’injustice. Selon elle, la Grèce n’est pas particulièrement à plaindre : "Je pense davantage à ces enfants d'une école d'un petit village du Niger qui n'ont que deux heures de cours par jour, qui partagent une chaise pour trois et qui cherchent passionnément à avoir accès à l'éducation. Je pense à eux en permanence, parce que je pense qu'ils ont davantage besoin d'aide que la population d'Athènes". Pour Lagarde, "les Grecs devraient commencer par s'entraider mutuellement", et ce, en "payant tous leurs impôts".
Au-delà de la violence du propos, plutôt maladroit à trois semaines des nouvelles élections législatives grecques, la directrice générale du FMI appuie là où cela fait mal. Certes, les investisseurs ont commis une erreur en prêtant sans compter depuis vingt ans à la Grèce. Mais ils l’ont payé au prix fort en ayant dû consentir un abandon de plus de 70 % de leurs créances (dont une bonne partie concerne les investisseurs grecs eux-mêmes, banques, assureurs, caisses de retraite), soit 105 milliards d’euros. Il s’agit là de la plus grande restructuration de dettes de l’histoire du capitalisme (88 milliards de dollars "seulement" pour l’Argentine).
Par solidarité bien comprise, la chute de la Grèce risquant d’aboutir à un effondrement de la monnaie unique, la zone euro et le FMI ont prêté à Athènes 240 milliards en tout (à terme, l’ensemble de cette somme n’ayant pas encore été versé). À cela s’ajoutent les (au moins) 50 milliards d’obligations d’État grecques rachetées sur le marché secondaire (celui de la revente) par la Banque centrale européenne. Soit 290 milliards d’euros, environ 2,5 fois le montant annuel du budget communautaire pour un pays de 11 millions d’habitants pesant à peine 2 % du PIB de l’UE. Le FMI, qui a prêté à lui seul un tiers de cette somme, n’a jamais versé autant d’argent à un seul pays dans son histoire…

L'Europe soutient la Grèce depuis trente ans

Rappelons aussi que cette solidarité ne date pas de la crise : depuis son adhésion à l’Union, en 1981, et surtout depuis la création des fonds structurels (aides régionales) en 1988, la Grèce a reçu chaque année entre 3 et 4 % de son PIB en aides européennes. Sans compter que depuis 2002, date à laquelle elle a rejoint la zone euro, elle a pu emprunter sur les marchés à des taux allemands. Qu’a-t-elle fait de cet afflux sans précédent d’argent ? Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas servi à développer le pays, mais plutôt à entretenir une clientèle politique et à soutenir la consommation (la Grèce était l’un des principaux marchés européens pour les voitures de luxe allemandes)… On comprend donc l’agacement grandissant des Européens et du FMI face à ce qu’ils perçoivent comme de l’ingratitude de la part d’un pays qui a échappé de peu à une banqueroute qui aurait eu des effets infiniment plus dramatiques que la cure de rigueur sévère qu’il subit actuellement.
Le plan d’ajustement liste surtout toutes les réformes que la Grèce doit accomplir pour bâtir un État. Sa lecture, en creux, est édifiante : tous les secteurs de l’administration, du système de santé, de la fiscalité, du droit, des appels d’offres publics sont passés en revue et montre que la Grèce dispose d’un État moins efficace que celui de la Turquie.
Le problème est que la Grèce ne fait pas ses devoirs, à la fois par incompétence d’une grande partie du personnel politique et de l’administration, mais aussi par résistance de ceux qui ont tout à perdre si ces réformes voient le jour. Le premier Plan d’austérité négocié avec le FMI et l’UE au printemps 2010 n’a jamais été appliqué, comme l’a reconnu feu le gouvernement Papandréou, et le second est en panne depuis les élections du 6 mai dernier.
Votée il y a un an, la loi ouvrant plus de 150 professions à la concurrence n’est toujours pas appliquée, faute de volonté administrative. Créer une entreprise est toujours aussi difficile. Le cadastre n’est toujours pas achevé (pourtant l’Union le demande depuis 20 ans et a même payé pour aider les Grecs à en faire un). Et lorsque le fisc fait son travail, la justice, corrompue, lente et inefficace, ne fait pas le sien, ce qui permet aux fraudeurs d’échapper à l’impôt. Pour donner une idée de ce qui est en jeu, la fraude fiscale a été estimée, pour 2009, entre 15 et 20 milliards d’euros, soit trois quarts du déficit budgétaire de l’époque. Autant dire que l’économie noire (entre 30 et 40 % du PIB) demeure toujours aussi florissante.

Clientélisme et victimisation

Il y a en Grèce des gens qui souffrent, c’est indéniable : les baisses de salaires et de retraites, la récession (la Grèce a perdu 30 % de sa richesse nationale, certes acquise à crédit, mais cela n’en est pas moins douloureux), sont une triste réalité, mais il s’agit là d’un choix national: on préfère garder un système clientéliste (les partis qui veulent y mettre fin n’ont pas franchi la barre des 3 %) et on vote pour des partis qui promettent que l’on peut toucher l’aide internationale sans faire d’efforts. D’autres pays sont soumis à des cures de rigueur tout aussi dures (Portugal, Irlande, Espagne, Italie) et, pourtant on ne les entend guère. La différence ? Outre que la Grèce a toujours eu un penchant pour la victimisation, elle pense aussi avoir droit à un régime de faveur parce qu’elle est le berceau de la civilisation occidentale. Comme si Rome invoquait Cicéron ou Auguste lorsqu’on demande à l’Italie de réformer son marché du travail ou de lutter contre la mafia.
Alors que faire ? L’Europe n’a d’autre choix que de continuer à aider la Grèce qui peut faire couler à elle seule la monnaie unique. Mais il faut rappeler aux Grecs que le plan d’ajustement a été accepté par le gouvernement légitime de la Grèce et ratifié par les dix-sept parlements nationaux de la zone euro (y compris la Vouli, le Parlement grec), ce qui devrait empêcher de parler d’un « diktat allemand ». Et surtout, une remise en cause unilatérale de ce plan montrerait qu’on ne peut toujours pas lui faire confiance, une nouvelle majorité ne se sentant pas lié par les engagements conclus au nom du pays… Autant dire qu’une victoire de la gauche radicale enterrerait pour longtemps le saut fédéral pourtant nécessaire à la survie de l’euro.
Il est évident que les Européens ne reverront sans doute jamais la couleur de l’argent qu’ils ont prêté à la Grèce. Mais cet abandon inéluctable de créances ne doit pas se faire à n’importe quelle condition : la Grèce, qu’elle le veuille ou non, doit changer et se réformer en profondeur. Renoncer à nos prêts sans condition comme certaines belles âmes le proposent, alors qu’il s’agit d’un effort qui pèse sur l’ensemble des Européens, serait l’assurance que nous devrions remettre au pot grec dans vingt ans. Le tonneau des Danaïdes, voilà un héritage de la Grèce antique dont on se passerait bien.

samedi 3 septembre 2011

La Grèce en mauvais Etat

La dette grecque serait désormais hors de contrôle. Le constat vient d'Athènes même, délivré par une commission parlementaire. Asphyxié par une récession plus forte que prévue et miné par l'économie souterraine, le pays semble bien incapable d'honorer ses échéances. 
La scène se passe à Hydra, une île du golfe Saronique, à deux heures de bateau du Pirée, fréquentée par la bonne société grecque, y compris le Premier ministre Georges Papandréou. A l’issue d’un dîner dans une taverne réputée qui réunissait, courant août, une dizaine de convives, la patronne apporte l’addition : 150 euros. Elle est faite à la main, c’est-à-dire qu’elle n’a pas été enregistrée. Payer en carte de crédit ? Hors de question, il n’y a pas de terminal. Ce sera donc cash. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que la taverne travaille pour l’essentiel au noir et échappe ainsi à l’impôt.
Cette taverne n’est pas une exception, loin de là. Dans toute l’île, les restaurants, mais aussi les cafés, fraudent le fisc au vu et au su de tous, tout comme les pensions non déclarées qui doublent la capacité hôtelière d’Hydra. Ainsi, un établissement ayant pignon sur rue propose sept chambres à 50 euros minimum, payables cash et sans facture. Si l’on compte quatre mois de saison, cela rapporte 42 000 euros au propriétaire (moins les charges) net d’impôt. Les cafés et les entrepreneurs ne sont pas en reste. Ce sont ainsi plusieurs millions d’euros qui échappent au fisc rien qu’à Hydra. Ceux qui payent leurs impôts, comme les hôtels officiels, ont la désagréable sensation d’être les dindons de la farce, surtout depuis que la pression fiscale s’est accrue.

L'Etat incapable de fonctionner

Mais, pour autant, les dénonciations restent peu nombreuses (18 500 signalements en 2010 contre 4 500 en 2009). Chacun sait que la plupart des inspecteurs du fisc sont corrompus et fermeront les yeux en échange d’un fakelaki, une "enveloppe". Certes, on constate ici ou là des progrès, une rupture avec deux siècles de fraude massive, comme sur l’île ionienne de Leucade où la plupart des tavernes distribuent des reçus fiscaux en bonne et due forme. Mais cela reste l’exception : restaurants, taxis, cafés, entrepreneurs, l’économie clandestine est partout et ses fruits visibles (voitures de luxe, constructions neuves, bateaux de plaisance, etc.). Elle représente toujours, selon les estimations, entre 30 à 40% de l’économie grecque, sans compter l’Eglise et les sociétés d’armement légalement exemptées d’impôt…
Deux ans après le début de la crise, la Grèce ne semble donc toujours pas avoir pris la mesure de sa gravité et des efforts qu’elle devra faire pour éviter la faillite : plus de 160 % du PIB – 360 milliards d’euros – de dette publique, un déficit 2011 qui dépassera les 7,5% du PIB espérés puisqu’il est déjà de 14,69 milliards d’euros au 1er juillet pour un objectif annuel de 16,68 milliards…
Certes, des réformes sont votées, mais elles ne sont pas ou peu appliquées. La mission de la "troïka" (Commission, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international), qui vient de débarquer à Athènes pour évaluer les progrès accomplis avant de lui verser une nouvelle tranche d’aide, ne pourra que constater que la Grèce est la version moderne du tonneau des Danaïdes : exiger de nouvelles coupes budgétaires ne sert à rien tant que l’Etat ne sera pas en état de fonctionner. "Nous avions cru que la Grèce était un pays normal, nous avons eu tort, reconnaît-on désormais à Paris. Son problème ne se réglera pas en un ou deux ans. Il faut l’aider à bâtir un Etat qui fonctionne et cela prendra du temps, ce qui implique qu’on la tienne à l’écart des marchés jusque-là."

Le déni de la réalité

La toute nouvelle Commission de contrôle du budget, composée de personnalités indépendantes, a d’ailleurs estimé, mercredi, que la dette était désormais "hors de contrôle". Certes, la récession économique explique en partie ce dérapage incontrôlé : sans doute – 4,5% en 2005 contre – 3,5% attendu, soit – 10% en trois ans. Mais plusieurs pays européens ont connu une récession encore plus forte (-10,5% en 2010 en Lettonie) sans être dans la situation grecque.
Athènes paye surtout son absence d’Etat, comme le reconnaît la Commission de contrôle du budget : "Il est clair que le problème de ce pays n’est pas seulement le volume de sa dette publique, mais aussi l’incapacité de consolider la gestion budgétaire actuelle. Malgré le gigantesque effort d’ajustement budgétaire, aucun excédent primaire n’a été dégagé et, au contraire, le déficit primaire s’est creusé."
Elle pointe notamment l’incapacité de lutter contre la fraude fiscale. Au lieu de s’attaquer enfin au problème de l’incompétence et de la corruption de ses services, le ministre des Finances grec, Evangélos Vénizélos, s’est contenté, dans la plus pure tradition de déni local, de publier un communiqué qualifiant de "gaffe" ce rapport.
Rien d’étonnant, donc, à ce que plusieurs pays, dont la Finlande, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et la Slovaquie se fassent tirer l’oreille pour verser la nouvelle aide financière convenue lors du sommet du 21 juillet. Car la Grèce semble être un cas particulier : l’Irlande, par exemple, elle aussi sous assistance financière, est en voie de redressement accéléré. La question est désormais posée : Athènes pourra-t-elle éviter la faillite ?


Contrepoint

Non, les Grecs ne sont pas fainéants

"Nous devons à la Grèce le début de l’aventure européenne, nous devons tout à la Grèce", assure Liviu Antonesei dans Adevărul. "On ne peut pas affirmer que les Grecs méritent leur sort ni les envoyer au diable, les jugements globaux sur les peuples sont toujours insultants", estime l’écrivain roumain, qui considère que qualifier les Grecs de paresseux est "ignoble et injuste : des vieux de 70 ans portent des bagages sur les ânes pour les touristes à Santorin, le paysan grec travaille hardiment pour s'occuper des vignes, des oliviers sur le plateau de Lassithi [en Crète], toute boutique ferme après minuit et aucun barman ne se permet d'éteindre la lumière avant le départ du dernier client… ".
Le problème des Grecs n'est pas la peur du travail, mais la rigueur fiscale, remarque Liviu Antonesei. De plus, l'aide versée à la Grèce n'est pas "de l'argent donné mais des emprunts que les générations de Grecs payeront cher. Quand je pense aux biens culturels volés par certains de leurs créditeurs, je trouve cela injuste, mais c'est la vie. La civilisation européenne  a une dette à vie envers la Grèce."

mardi 14 juin 2011

A quel jeu jouent les agences de notation ?

Alors qu’elles n’avaient pas vu venir les crises précédentes, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch sont soupçonnées de poursuivre leur entreprise de déstabilisation de la zone euro. Mais en s'en prenant cette fois aux pays les plus solides. A quoi jouent les agences de notation ? s'interroge Libération. 

Les agences de notation veulent-elles la peau de l’euro? Après avoir dégradé à tour de bras, depuis dix-huit mois, les dettes publiques des pays périphériques de la zone euro, dont certaines ont été ramenées au rang d’obligations pourries, elles menacent désormais de déclarer la Grèce en défaut de paiement.
Pourquoi? Parce que les Etats européens ont osé envisager une participation volontaire des institutions financières privées (banques, assurances, fonds de gestion, etc.) au sauvetage de ce pays. Une façon d’interdire une solution qui permettrait de sauver la Grèce d’une faillite qu’elles estiment, pur hasard, quasi certaine.
Comme si les marchés n’étaient déjà pas suffisamment nerveux, les agences s’attaquent aussi au club très fermé des Etats notés AAA, la note la plus élevée (ils sont quatorze). Elles ont ainsi annoncé au cours de ces dernières semaines que la France ou encore l’Autriche pourraient perdre, à plus ou moins long terme, leur triple A qui leur permet de se financer à moindre coût sur les marchés.
Mais la zone euro n’est pas la seule visée par cette frénésie: dans la foulée, elles ont menacé de dégradation les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Beaucoup d’économistes se demandent à quel jeu jouent les agences. "Si l’actif le plus sûr, la dette américaine, n’est plus sans risque, on change de monde", juge Laurence Boone, professeure d’économie à l’Ecole normale supérieure de Cachan (Val-de-Marne).
Les agences prennent le risque de déstabiliser la planète financière qui sera privée de placements sûrs, ce qui pourrait précipiter une nouvelle crise mondiale. Même si les agences répondent qu’elles font le travail pour lequel elles sont payées et que le marché n’a pas besoin d’elles pour se faire une religion, deux études démontrent leur responsabilité directe dans l’instabilité financière actuelle. Elles émanent du Fonds monétaire international (FMI) – étude datée de février – et de la Banque centrale européenne (BCE) – étude publiée il y a quelques jours.
Dans les deux cas, la conclusion est la même: les dégradations, qui ratifient les craintes du marché autant qu’elles les suscitent, ont un effet direct sur les investisseurs qui exigent automatiquement des taux d’intérêt plus élevés pour se couvrir du risque supplémentaire. Surtout, dans un marché de la dette très intégré comme l’est celui de la zone euro, ces dégradations ont un effet déstabilisateur sur l’ensemble des autres pays, y compris les mieux notés. En particulier parce que leurs établissements financiers possèdent de la dette de tous les pays de la zone euro: une dégradation affecte donc automatiquement leur solvabilité.

Les agences tentent de faire oublier leurs erreurs... en dégradant

Les agences ont non seulement été incapables de voir venir la crise américaine des subprimes en juillet 2007, des produits notés triple A jusqu’au jour de leur effondrement, mais aussi de prédire la crise de la dette souveraine de la zone euro, comme le souligne le FMI. Une erreur qu’elles tentent depuis de faire oublier par une frénésie de dégradations.
L’historique est accablant: pendant dix ans, les agences, en particulier les trois géants du secteur, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, ont systématiquement ignoré les problèmes structurels des économies périphériques. Ce n’est qu’à partir de décembre 2009, soit après que le gouvernement grec a reconnu avoir menti sur l’ampleur de son déficit public, que le cycle des dégradations a commencé.
A l’époque, la Grèce était notée A, soit la cinquième meilleure note sur une échelle en comportant une vingtaine. Dix-huit mois plus tard, elle se retrouve au rang d’obligation pourrie: le 9 mai, Standard & Poor’s a dégradé la note grecque en obligations spéculatives, suivies le 31 mai par Fitch, et le 2 juin par Moody’s. La descente aux enfers de l’Irlande et du Portugal a été identique, même si leur dette se situe encore juste au-dessus du niveau spéculatif.
Tout comme les canards sauvages, les agences volent en groupe. A chaque fois, elles dégradent un pays à quelques jours d’intervalle et livrent au mot près les mêmes analyses. Elles suivent souvent les peurs du marché, mais elles les anticipent aussi, ce qui donne de belles prédictions autoréalisatrices. La dégradation oblige les investisseurs à vendre en vertu des règles prudentielles, ce qui fait baisser la valeur des obligations et confirme le marché dans sa peur d’un effondrement de la dette…
La zone euro et le FMI ont mis la Grèce, l’Irlande et le Portugal, en mobilisant plusieurs dizaines de milliards d’euros, à l’abri d’un défaut qu’ils écartent politiquement. "Mais, pour les agences, l’aide assure seulement la liquidité pour un an et non la solvabilité", explique Laurence Boone. C’est notamment pour cela que les agences estiment que la probabilité de défaut de la Grèce est "d’au moins 50%" d’ici trois à cinq ans. Au risque de déstabiliser toute la zone euro. La Commission européenne n’entend pas laisser faire.

mercredi 4 mai 2011

Désespérés et résignés

Usés par les plans de rigueur à répétition, les Grecs désemparés ne croient plus en leur gouvernement. Et tandis que le populisme gagne des voix, l’europhilie est en chute libre, rapporte l’envoyé spécial de Libération à Athènes.
L’incident n’a pas été ébruité afin de ne pas nuire à l’image du Premier ministre, Georges Papandréou. Il a eu lieu à Hydra, une île très chic au large du Péloponnèse, à une heure et demie d’Athènes, où le Premier ministre grec passait Pâques, LA fête de l’année en Grèce, un concentré de Noël et du jour de l’an. Le 22 avril, jour du vendredi saint, Papandréou se rend à la messe dite de la levée du corps, non pas à la petite cathédrale située sur le port mais, plus discrètement, dans l’une des nombreuses églises disséminées dans la ville. A peine arrivé, il est violemment pris à partie par les fidèles qui lui reprochent sa politique de rigueur. Les noms d’oiseau volent, la police locale doit l’exfiltrer.
Il y a encore quelques mois, le même homme pouvait participer au marathon d’Athènes, accompagné seulement de deux officiers de sécurité, sous les applaudissements de la foule. Depuis, le climat s’est singulièrement dégradé. Les Grecs sont de plus en plus désespérés : le chômage explose, les salaires baissent, les petites entreprises ferment les unes après les autres. Ils ont la nausée des plans d’austérité qui se succèdent sans discontinuer depuis un an – le dernier a été annoncé le 15 avril.

Tous les jours, les mauvaises sont mauvaises, d'où qu'elles viennent

Après trois ans de récession économique, c’est le moral qui est entré en récession. "Il y a une atmosphère de désespoir", souligne un diplomate européen. "Tous les jours, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent", soupire Léna, qui possède plusieurs commerces dans les environs de la place Syntagma, au cœur d’Athènes. "Comment voulez-vous que les gens, même ceux dont les salaires n’ont pas baissé, aient envie de consommer dans un tel climat ? C’est tellement vrai que lorsque les médias grecs ont fait grève pendant quatre jours, le moral est remonté et la consommation a repris…"
"Ce ne sont pas les sacrifices et les changements qui dépriment les gens, c’est l’absence de résultat et donc d’issue claire à la crise", estime Yanis Prétendéris, éditorialiste influent. "On ne voit pas encore de preuve que la Grèce dispose enfin d’un Etat organisé", confirme Léna, qui note cependant un recul de la corruption. Sans doute parce que les Grecs n’ont plus d’argent pour remplir les fakelaki (petites enveloppes): "La récession a tué la corruption", s’amuse Prétendéris.
"On savait que 2011 serait plus difficile que 2010, tempère un diplomate européen. Les sacrifices ont été faits, mais les résultats ne sont pas encore là. Les réformes sont laborieusement appliquées, l’Etat reste largement inefficace, les riches échappent toujours en grande partie à l’impôt…" D’où l’ambiance actuelle.

"L'UE ne pense pas au peuple mais à l'économie"

Les citoyens "reprochent à Papandréou son incompétence, son incapacité à faire vraiment changer le pays", affirme Prétendéris. Cependant, déprime ne veut pas dire révolte, même si les grèves et manifestations contre l’austérité se succèdent à un rythme accéléré (le centre-ville d’Athènes a été fermé partiellement ou totalement 496 fois en 2010, selon la police). "Le pays n’est pas au bord de l’explosion, il est bord de la dépression", estime Yannis Prétendéris.
Ilias Iliopoulos, le secrétaire général de l’Adedy (le principal syndicat de la fonction publique), et Georges Pontikos, le secrétaire aux relations internationales du Pame, syndicat proche du KKE (un parti communiste stalinien), partagent le même diagnostic : "Il y a un ras-le-bol général, mais la Grèce est loin de la révolution." D’ailleurs, les manifestations sont loin de faire le plein. La "colère" risque de se manifester autrement, dans les urnes : toujours en tête dans les sondages, à 21%, le Pasok (Parti socialiste) a perdu 23 points depuis 2009.
Avec les conservateurs de la Nouvelle Démocratie, les deux principaux partis qui rythment la vie du pays ne représentent plus qu’environ 40 % du corps électoral contre près de 80 % jusque-là. Ce sont les populismes de tous bords qui font leur miel de la crise : le KKE et la Laos (peuple) notamment. Et, corollaire, l’europhilie est en chute libre : "L’Union ne pense pas au peuple, mais à l’économie", peste Ilias Iliopoulos qui appelle à "l’unité patriotique" pour résister à l’austérité.

Polémique

La contestation de Papandréou contestée

La mésaventure du Premier ministre grec à Hydra a-t-elle été pour le moins exagérée par Jean Quatremer ? A en croire le bureau de George Papandréou, l’envoyé de Libération aurait "grossi l’affaire" ; la correspondante de Presseurop à Athènes affirme que plusieurs journalistes, ainsi que "le bureau de Papandreou et le chef de la police démentent formellement" ce qu’écrit Jean Quatremer sur Hydra. Quant à ce dernier, il "maintient évidemment [sa] version des faits, [ses] sources étant excellentes…"