Dans les faits, l'administrateur délégué de Fiat est obligé de constituer deux nouvelles sociétés, l'une à Naples, l'autre à Turin, de façon à ne plus dépendre des règles patronales. S'il s'était agi de deux cas isolés, l'affaire aurait été pliée sans drame. Or Sergio Marchionne vient d'annoncer la généralisation de son dispositif à toute l'Italie, au motif que « l'on ne peut pas vivre dans deux mondes à la fois » et qu'il n'y a « pas d'alternative ». Ce ne sont donc plus deux usines représentant au total 11.000 salariés qui feront exception mais un groupe employant 62.000 personnes, voire 81.000 en comptant les effectifs de Fiat Industrial, la nouvelle enseigne couvrant les camions et le machinisme agricole. Un ensemble dont l'histoire est liée depuis plus d'un siècle à celle du pays tout entier, comme rarement ailleurs dans le monde.
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vendredi 28 janvier 2011
Le patronat italien aux abois
Les coups de boutoir de Fiat contre le droit du travail ont semé la zizanie au sein de la CGIL, l'équivalent transalpin de la CGT. Et voilà que leurs répliques ébranlent maintenant la Confindustria, l'homologue du Medef. En ce début d'année, à un petit peu plus d'un an du renouvellement de ses instances, un vent de panique secoue le bunker du viale dell'Astronomia, l'énorme siège patronal romain qui s'étend au pied du « Colisée carré » construit par Mussolini, dans le quartier de l'EUR.
Fiat, qui est son plus gros et son plus vieil adhérent, vient de gagner deux référendums, à Naples et à Turin. Dans ces deux villes, les salariés ont donné leur accord à des gains de productivité sans précédent. Ils ont accepté de rogner d'un quart leur temps de pause, ils ont consenti à effectuer trois fois plus d'heures supplémentaires et ils sont convenus que les congés maladie abusifs devaient être sanctionnés. En outre, et c'est là la plus grande victoire du patron du groupe, Sergio Marchionne, tout syndicat qui refuse de signer l'accord ainsi validé par le personnel de l'usine s'y verra privé de représentants.
Concrètement, la CGIL va disparaître des sites de Pomigliano d'Arco et de Mirafiori pour avoir dit « non » au référendum. Mais ce sera également le cas de la Confindustria. En effet, pour pouvoir imposer ses vues, Fiat doit sortir du cadre contractuel dessiné par les partenaires sociaux en 1993, à savoir, s'agissant de l'industrie automobile, la convention collective de la métallurgie. C'est son droit, Sergio Marchionne préfère prendre pour référence la loi de 1970 sur le statut des salariés. Un texte qui pose, dans son article 19, le principe de la reconnaissance réciproque des parties contractantes. En d'autres termes, le droit de représentation syndicale aux seules organisations signataires des accords nationaux, de branche ou d'entreprise.
Dans les faits, l'administrateur délégué de Fiat est obligé de constituer deux nouvelles sociétés, l'une à Naples, l'autre à Turin, de façon à ne plus dépendre des règles patronales. S'il s'était agi de deux cas isolés, l'affaire aurait été pliée sans drame. Or Sergio Marchionne vient d'annoncer la généralisation de son dispositif à toute l'Italie, au motif que « l'on ne peut pas vivre dans deux mondes à la fois » et qu'il n'y a « pas d'alternative ». Ce ne sont donc plus deux usines représentant au total 11.000 salariés qui feront exception mais un groupe employant 62.000 personnes, voire 81.000 en comptant les effectifs de Fiat Industrial, la nouvelle enseigne couvrant les camions et le machinisme agricole. Un ensemble dont l'histoire est liée depuis plus d'un siècle à celle du pays tout entier, comme rarement ailleurs dans le monde. Dans ces conditions, on comprend l'inquiétude de la Confindustria. D'autant que l'effet de contagion se fait déjà sentir. A Gênes, le constructeur naval Fincantieri, contrôlé par l'Etat, a prévenu début janvier qu'il ne paierait pas ses 340.000 euros de cotisation cette année. Son dirigeant, Giuseppe Bono, se plaint du manque de soutien du patronat dans son combat pour les gains de productivité. A Trieste, Mario Carraro pense la même chose. A la tête d'un groupe familial spécialisé dans les systèmes de transmission, il dénonce une Confindustria « éléphantesque » qui « ne fonctionne plus » et « ne fournit plus » les services qu'on attend d'elle. La sentence la plus cruelle, enfin, est venue tout récemment de l'économiste Francesco Giavazzi, chroniqueur au « Corriere della Sera » : « Le roi est nu. A l'avenir, pourquoi les autres entreprises devraient-elles continuer d'adhérer si la Confindustria n'arrive même pas à se battre pour réformer les règles du jeu de manière à rendre la production plus efficace ? »
Face à ce sentiment d'abandon, expression d'une crise profonde, Emma Marcegaglia veut reprendre l'initiative. La patronne des patrons a accordé coup sur coup deux interviews fleuves au journal que son organisation possède, « Il Sole-24 Ore », puis au « Corriere della Sera ». D'abord pour qualifier le dossier Fiat de « stimulant » et souligner que le nombre d'adhérents à la Confindustria a augmenté de 11 % depuis son arrivée en 2008. Ensuite, pour prétendre y avoir songé depuis trois ans déjà : « Dès que j'ai été élue, j'avais en tête l'objectif de rendre la confédération plus légère et plus efficace, puis la grande crise nous a tous contraints à changer d'agenda et à gérer l'urgence. Maintenant que la situation s'apaise, on ne peut plus tergiverser. » Avant de se lancer, enfin, dans les promesses. « Nous avons encore trop de doublons », avoue-t-elle. « Je m'engage à organiser moins de conférences et de conventions coûteuses, désormais nous nous réunirons quand nous aurons quelque chose à dire. Je promets de réduire les missions pléthoriques à l'étranger, au profit de voyages plus concrets qui servent à faire des affaires. »
Parallèlement, Federmeccanica, qui est à l'Italie ce que l'UIMM est à la France, est prête à se tirer une balle dans le pied en réclamant l'ouverture d'une négociation nationale avec les syndicats, afin de rendre les accords d'entreprise prépondérants sur la convention collective de la métallurgie. Quant à la fédération de l'automobile, elle se propose de rédiger sa propre convention collective.
En cherchant par tous les moyens à faire revenir Fiat dans le giron de la Confindustria, les uns et les autres reconnaissent implicitement que la firme automobile va faire jurisprudence. De même qu'en France Laurence Parisot avait été obligée de réformer le Medef il y a trois ans, à cause de l'affaire UIMM et de ses millions d'euros dispersés dans la nature, à la suite de quoi la fédération de l'agroalimentaire avait plié bagage, Emma Marcegaglia est aujourd'hui au pied du mur. Le Medef avait son Gautier-Sauvagnac, la Confindustria a son Marchionne. Chacun sa croix.
vendredi 7 janvier 2011
Inquiétude sur la dette des ménages italiens
En apparence, l'Italie a relativement bien résisté à la conjoncture économique dégradée de ces deux dernières années. Quelques jours avant Noël, la banque centrale du pays, gouvernée par Mario Draghi, a fait savoir que les ménages avaient à peu près réussi à préserver leur patrimoine au premier semestre 2010. Mieux : pendant la grave récession de 2009, ils se sont enrichis de 93 milliards d'euros, soit une progression supérieure à 1 %. Admirable, quand on sait qu'en France les familles parvenaient tout juste à sauver les meubles, avec une progression de 0,2 %. Comme chez nous, les produits financiers ont généré un rendement supérieur à la pierre, avec le recul des prix de l'immobilier. Aujourd'hui, le patrimoine des ménages italiens équivaut à 8,2 années de revenu net disponible, contre 7,3 en France et 4,8 aux Etats-Unis. On comprend que dans ces conditions, Rome se frotte les mains d'appartenir « à la partie la plus riche du monde » et de figurer « parmi les dix premiers pays en termes de richesse par tête » : les familles transalpines détiennent 5,7 % du patrimoine privé de la planète, alors que la richesse produite par leur pays ne pèse que 3 % du PIB mondial et la population seulement 1 % de l'humanité.
A y regarder de plus près, la réalité n'est pas aussi rose. En valeur absolue d'abord, le patrimoine des ménages atteint 8.600 milliards d'euros quand en France, à nombre d'habitants équivalent, il représente 9.300 milliards d'euros. Ensuite, cette richesse demeure extrêmement concentrée, à l'image du patrimoine du président du Conseil, Silvio Berlusconi, soixante-quatorzième fortune mondiale avec 9 milliards d'euros, numéro trois en Italie derrière l'inventeur du Nutella, Michele Ferrero (17 milliards) et le fondateur de Luxottica, Leonardo Del Vecchio (10,5 milliards). Les 10 % des ménages les plus riches concentrent à eux seuls 45 % de la richesse nationale, tandis que la moitié la plus pauvre de la population de la péninsule n'en possède qu'à peine 10 %. Quant à la proportion de ceux qui croulent sous les dettes - la Banque d'Italie parle de « richesse nette négative » -, elle n'a pas cessé de croître au cours des dix dernières années, pour frapper désormais plus de 3 % des gens. Des écarts « incommensurables » qui font penser « aux pays pauvres dotés de régimes autoritaires, où un petit nombre s'approprie le plus gros des ressources », dénonçait récemment le quotidien d'opposition « La Repubblica ». C'est parfois vrai au sein d'une même entreprise : chez Fiat, où Sergio Marchionne est de plus en plus impopulaire, l'ouvrier en bas de l'échelle salariale gagne quatre cents fois moins que le patron. Il y a quinze jours, l'Institut national de la statistique (Istat) a complété ce diagnostic en indiquant que, entre 2005 et 2009, la proportion d'Italiens vivant en état de « pauvreté absolue » est passée de 4 % à 4,7 %. Le taux est supérieur à 9 % dans les familles comptant plus de cinq membres et il est particulièrement élevé dans la tranche des 35 à 44 ans, ainsi qu'au-delà de 65 ans.
Si le phénomène de concentration des richesses existe aussi en France, il se double, en Italie, d'inégalités très fortes d'une région à l'autre. En clair, les écarts entre riches et pauvres sont encore plus criants à Naples qu'à Milan, à Palerme qu'à Venise, à Bari qu'à Turin. Cela n'existe nulle part ailleurs dans les pays développés, souligne la Banque d'Italie. En outre, l'ascenseur social ne fonctionne que pour une minorité. Ici, plus que dans les pays voisins, la destinée des jeunes dépend la plupart du temps des ressources de la génération précédente, rendant les inégalités en quelque sorte héréditaires. Une réalité à mettre en parallèle, évidemment, avec la montée inexorable du chômage. L'Istat a récemment sonné l'alarme à ce sujet. Non seulement la part de la population active actuellement sans emploi a encore grimpé en octobre, à 8,7 %, un score qui n'avait pas été atteint depuis janvier 2004. Mais en plus, les jeunes en ont été une nouvelle fois les premières victimes. Chez les 15-24 ans, le taux de chômage approche maintenant les 25 %, avec des pointes locales à 36 %. Dramatique, quand on sait que l'Italie ne comptabilise ni les salariés en chômage technique ni ceux qui ont renoncé à pointer à l'assurance-chômage. Chez les moins de 35 ans, on compte 2,25 millions de « ni-ni », des jeunes qui ont abandonné toute idée d'étudier ou de travailler, ajoute le centre de recherche Censis dans son rapport annuel sur la situation sociale du pays. Un document qui montre qu'en Europe, l'Italie présente, avec Malte et la Hongrie, le plus bas taux d'emploi de la population en âge de travailler (57,5 %, contre 64,2 % en France).
Ceci expliquant peut-être cela, l'endettement des ménages s'envole. Entre septembre 2008, date de déclenchement de la crise, et septembre 2010, celui-ci a enregistré un bond de 29 %, calcule le Centre d'études de l'artisanat et des PME de Mestre (CGIA). Les foyers italiens, qui étaient jusqu'alors très peu exposés, ont dorénavant sur le dos 19.500 euros de dette en moyenne. C'est un très mauvais signe. Et sans aucun doute, au-delà de l'atonie persistante de la croissance, le sujet de préoccupation majeur du gouvernement pour cette année. Car c'était jusqu'à présent le grand dada de Giulio Tremonti que de masquer le poids astronomique de la dette publique en y agrégeant la dette privée, faisant de l'Italie l'un des meilleurs élèves d'Europe avec un taux global de 236 % du PIB, contre 238 % en France ou 295 % au Royaume-Uni. En 2011, les marchés en demanderont davantage pour être rassurés.
vendredi 17 décembre 2010
Le sauvetage de Berlusconi,
bonne nouvelle pour l'Italie
Aussi précaire soit-elle et quoi que l'on pense du personnage, la victoire de Silvio Berlusconi est une excellente nouvelle pour les institutions italiennes. En repoussant la motion de censure, ne fût-ce que par trois voix d'écart, les députés ont renvoyé dans ses buts un homme, Gianfranco Fini, qui tentait de réveiller par ambition personnelle la Première République heureusement disparue bien que jamais remplacée en 1994. Une République qui date d'avant la « descente sur le terrain » du patron de Fininvest, une éternité ! Une République qui a pris fin avec la célèbre opération « mains propres », emportant dans sa tombe la Démocratie-chrétienne, le Parti communiste et leurs cuisines politiciennes qui composaient et décomposaient les exécutifs, plusieurs fois par an parfois, dans le dos des citoyens toujours. Il suffit de penser aux sept gouvernements Andreotti ou aux huit gouvernements De Gasperi pour retrouver un instant le tournis de l'époque. Depuis l'après-guerre, Silvio Berlusconi est le seul président du Conseil à avoir mené une législature à son terme, de 2001 à 2006. Et aucun événement exceptionnel ne justifiait qu'il soit mis un terme prématuré à sa tentative actuelle de battre ce record. Le vote du 14 décembre 2010 a ceci de salutaire que le choix des électeurs sorti des urnes en avril 2008 a été respecté. En faisant revenir au pouvoir Silvio Berlusconi pour la troisième fois, avec 47 % de leurs suffrages contre 36 % à ses adversaires, les Italiens avaient dit non à Romano Prodi, qu'ils jugeaient inactif. Ils avaient préféré le « Cavaliere », en faisant semblant de croire à ses promesses de baisser les impôts, de débarrasser Naples de ses ordures et de renouer avec l'énergie nucléaire. Au bout du compte, on le sait déjà, le bilan risque d'être sévère. Mais si la Constitution italienne et le mode de scrutin en vigueur ont des tas de défauts, ils ont au moins le mérite de garantir, peu ou prou, un fonctionnement bipolaire du pays et de lui assurer une certaine stabilité. Pas inutile, en ces temps de crise de la zone euro.
Ce n'est pas un hasard si ceux qui cherchent des explications à l'attitude de Gianfranco Fini ne trouvent pas de réponse. Que s'est-il passé, au fond, pour que le président de la Chambre des députés ne sache attendre les échéances officielles ? Rien, si ce n'est qu'il entrera en janvier dans sa soixantième année. Fin novembre, ses partisans ont mis en ligne sur le site de leur club, Generazione Italia, une lettre ouverte à Silvio Berlusconi. « Monsieur le président du Conseil, nous considérons qu'a échoué l'expérience de ce gouvernement […]. Vous avez fait du pouvoir une fin en soi, sans réformer le pays, en conflit avec la magistrature et les syndicats, et en contrôlant l'information. » Une plaisanterie, car il s'agissait en réalité du discours tenu il y a exactement seize ans par Umberto Bossi, leader de la Ligue du Nord, le jour où celui-ci rompit avec Silvio Berlusconi, obligeant pour le coup le tycoon des médias à mettre fin, plus vite que prévu, à sa première expérience politique. Or la plaisanterie s'est retournée contre son auteur. Qu'a fait Gianfranco Fini ces deux dernières années pour interdire au président du Conseil de garder la haute main sur la quasi-totalité des télévisions et des journaux de la péninsule ? Qu'a-t-il fait pour l'empêcher d'insulter les juges et pour l'obliger à se rendre aux audiences de ses procès ? Qu'a-t-il fait, enfin, pour l'inciter à freiner l'envolée de la dette publique ? Derrière les coups d'éclat et le courage, bien tardif, de crever l'abcès, bien malin celui qui peut lire la ligne politique. En un quart de siècle, Gianfranco Fini est passé par presque toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Choisi au milieu des années 1980 par Giorgio Almirante pour diriger le Mouvement social italien (MSI), le Front national transalpin, il se voyait ces derniers jours gouverner avec le centre et les pseudo Verts, voire avec la gauche, après avoir travaillé main dans la main avec la droite berlusconienne de 1994 à 2010, d'abord sous l'étiquette d'Alliance nationale (AN), comme numéro deux du deuxième gouvernement Berlusconi, puis sous les couleurs du Peuple de la liberté (PDL), comme président de la Chambre des députés.
S'agissant de la méthode, ce qui s'est passé tout au long de l'année écoulée laisse rêveur. Tout a commencé le 22 avril, lors du congrès du PDL. L'Italie est agitée par les scandales entourant la vie privée du chef de l'exécutif et ce jour-là, dans un amphithéâtre proche du Vatican, les deux hommes s'envoient des noms d'oiseau à la figure avec une rare violence, devant un public effaré. Fin juillet, le président du Conseil estime que son partenaire ne fait plus partie de la famille. Du coup, à la rentrée, l'intéressé prend acte du divorce. S'estimant victime d'une purge « stalinienne », il déclare « la fin » du PDL et crée un groupe parlementaire autonome, sans mettre sur la table aucune divergence idéologique. Début novembre, il fonde un nouveau parti, Futur et Liberté pour l'Italie (FLI), toujours sans programme, et convainc ses quatre amis ministres de quitter le gouvernement. Silvio Berlusconi riposte en organisant pour le 14 décembre un vote de confiance au Sénat, où ses fidèles détiennent la majorité absolue. La gauche s'engouffre dans la brèche et annonce une motion de censure le même jour à la Chambre, où le PDL ne dispose que d'une majorité relative. Gianfranco Fini ne peut aller jusqu'à rallier cette initiative. « Je suis du centre droit et je le reste », répète-t-il jusqu'à l'usure. Il décide alors de présenter sa propre motion de censure. Ultime paradoxe, quand on sait qu'il avait apporté sa voix au précédent vote de confiance réclamé par le président du Conseil, pas plus tard que le 29 septembre ! « Je suis dans la majorité », disait-il encore à ce moment-là. « Je suis dans l'opposition », a-t-il martelé dans les heures qui ont précédé le vote de mardi. Et demain ?
vendredi 26 novembre 2010
Le salut de Berlusconi passe par Dublin
La Grèce il y a un an. L'Irlande aujourd'hui. Le Portugal peut-être demain. Et l'Italie après-demain ? De l'autre côté des Alpes, la classe politique tout entière craint l'effet domino qui pourrait bientôt mettre Rome, à son tour, au pied du mur. La semaine dernière, Oscar Giannino, éditorialiste à « Panorama », l'hebdomadaire de Mondadori proche du pouvoir en place, a calculé que la dette publique augmentait « de plus de 2.300 euros par seconde, soit 150.000 euros par minute, presque 9 millions d'euros par heure et plus de 200 millions d'euros chaque jour que Dieu fait ». L'an prochain, l'endettement représentera presque 120 % du PIB (en France, ce taux devrait atteindre 86 %). Aussi le projet de budget pour 2011, adopté à la Chambre des députés le 19 novembre et à l'examen ces jours-ci au Sénat, chiffre-t-il à environ 80 milliards d'euros les intérêts que l'Etat devra rembourser l'an prochain (contre 45 milliards en France). On comprend que droite et gauche confondues s'inquiètent sérieusement de la situation. Mais il n'est pas sûr, hélas, que la peur soit sincère. Au contraire, dans le climat de fin de règne qui caractérise l'Italie en ce moment, l'alarme sur les comptes publics est totalement instrumentalisée. Il s'agit d'éviter le vote de la motion de censure visant à faire tomber Silvio Berlusconi. Le texte sera débattu le 14 décembre dans l'hémicycle de Montecitorio, où le Peuple de la liberté (PDL) ne dispose plus que d'une majorité relative. Et cela à la veille, précisément, d'un Conseil européen de crise qui doit aborder la question des finances publiques.
Dans le camp du « Cavaliere », on estime que, avec la crise que traverse actuellement la zone euro, faire tomber le gouvernement serait « un acte d'irresponsabilité » et « un malheur absolu ». En gros, si le président du Conseil était chassé du pouvoir, les Italiens risqueraient de se retrouver dans l'impasse financière et de voir leurs futurs dirigeants placés sous tutelle européenne, comme l'est désormais d'une certaine manière le Premier ministre irlandais, Brian Cowen. Sans parler du remède de cheval que la BCE ne manquerait pas de leur imposer dans la foulée. Dans le camp d'en face, à l'inverse, on fait de la dette publique l'argument numéro un pour obtenir la chute de l'exécutif et la nomination d'un gouvernement de transition à même d'achever la législature. « Technique », « de responsabilité nationale », « de salut public »… L'équipe qu'appellent de leurs voeux les deux principales formations d'opposition, le Parti démocratique (PD) de Pier Luigi Bersani et l'Union du centre (UDC) de Pier Ferdinando Casini, aurait pour but de rendre l'Italie réellement gouvernable, grâce à la fin des scandales mêlant sexe, corruption et fraude fiscale en tout genre. Elle permettrait aussi d'éviter, fin mars, la convocation d'élections anticipées, précédées d'une longue campagne qui paralyserait la péninsule et à laquelle la gauche, pour avoir déjà commandé ses affiches au cas où, n'en reste pas moins non préparée.
Le patronat a, lui aussi, fait de la rhétorique de la paralysie son antienne. Que la présidente de la Confindustria, Emma Marcegaglia, manifeste quotidiennement sa colère contre un exécutif impuissant à relancer la machine économique en dit long sur l'exaspération des milieux d'affaires. La croissance patine à 1 % et les patrons de Fiat et Ferrari, Sergio Marchionne et Luca di Montezemolo, l'affirment ouvertement : l'image que donne Berlusconi de l'Italie est terrible pour les grands groupes, lesquels ne peuvent plus échapper aux allusions narquoises de leurs interlocuteurs lorsqu'ils voyagent à l'étranger. Il n'est pas sûr que les choses changent après le 14 décembre, tant le fonctionnement des institutions laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses. Au moment où les députés s'exprimeront sur la motion de censure, les sénateurs, eux, voteront pour ou contre une motion de confiance présentée par le PDL, qui jouit de la majorité absolue au Palazzo Madama.
Plusieurs questions restent donc sans réponse. Qu'adviendra-t-il si Silvio Berlusconi est désavoué à la Chambre et confirmé au Sénat ? Si ce dernier démissionne, peut-il être reconduit en jouant la carte de l'ouverture ? S'il jette l'éponge, qui mettre à sa place, sachant que l'intéressé, toujours incontournable dans le paysage, ne jouera jamais les Juppé italien en acceptant un simple portefeuille de l'Economie ou de la Défense ? Dès lors, les anti-Berlusconi sont-ils en capacité d'accorder leurs violons pour former une coalition, alors qu'ils viennent d'horizons aussi disparates que le centre droit de l'ex-postfasciste Gianfranco Fini et la gauche de la gauche incarnée par l'ancien juge Antonio di Pietro et le président de la région des Pouilles, Nichi Vendola ? En outre, ce scénario alternatif peut-il être accepté par des Italiens désormais rompus à la bipolarisation, alors que leur vote aux législatives de 2008 avait été très clair (le PDL et la Ligue du Nord avaient emporté 47 % des suffrages, contre 38 % pour la coalition de gauche) ? Le 14 décembre en tout cas, le véritable événement se jouera à la Cour constitutionnelle, qui doit donner son avis sur la loi de « l'empêchement légitime », instaurée en début d'année pour permettre au « Cavaliere » de ne pas se rendre à ses procès, du fait de son agenda surchargé. S'il sauve sa peau politique dans la matinée, en ralliant les députés à sa version de la menace irlandaise, Silvio Berlusconi sauvera sa peau judiciaire dans l'après-midi. Soit les sages confirmeront son immunité. Soit l'accusé, confirmé à la tête du gouvernement, s'empressera d'écrire une nouvelle loi pour échapper aux juges.
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