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samedi 19 mai 2012

Grèce: les contradictions d'un retour à la drachme

Sortir de l’euro pour retrouver de la compétitivité à l’exportation: pourquoi pas? Encore faut-il pouvoir exporter beaucoup.

Que peut-il se passer si, décidée à quitter la zone euro pour ne pas boire la potion amère que les chefs d’Etat et grands argentiers veulent lui infliger, la Grèce choisit la faillite?
Car c’est bien le dilemme: sans aides des partenaires de la zone euro si elle fait bande à part, la Grèce qui affiche une dette de 350 milliards d’euros et dont les caisses sont vides, fera défaut. C’est-à-dire qu’elle ne remboursera pas sa dette, ni le capital ni les intérêts. Les créanciers en seront pour leurs frais, mais ils n’y reviendront pas de sitôt. Quand la signature d’un débiteur n’est plus honorée, on ne se bouscule plus pour lui prêter de l’argent. Pourtant, la Grèce actuellement ne vit qu’à crédit. Alors, que faire?

Une dévaluation affecte avant tout les classes les plus modestes

En sortant de l’euro, les Grecs qui ont inventé la monnaie reviendraient à leur devise nationale. La drachme serait réhabilitée… mais que vaudrait-elle? Pas grand-chose. L’histoire des monnaies dans le monde est jalonnée d’épisodes où, ne valant plus rien, elles deviennent des «monnaies de singe», incapables de jouer leur rôle dans les échanges au quotidien. Le franc n’y a pas échappé, le mark non plus après la Première Guerre mondiale lorsque 1 reichsmark était échangé contre 1.000 milliards de marks papier.
Dans ces situations, les couches les plus modestes des populations, celles qui n’ont pas d’épargne à mettre à l’abri, sont toujours les premières touchées. Les petites économies sont brutalement laminées. En revanche, les personnes les plus riches, en général, ont placé leur argent à l’étranger avant l’effondrement de la monnaie, là où une dévaluation drastique n’affectera pas leurs avoirs.
Les Grecs les plus aisés, armateurs ou non, semblent bien avoir anticipé ainsi une sortie de l’euro. Comme, d’ailleurs, la bourgeoisie argentine qui, au moment de la crise de 2001, avait procédé à une massive évasion de capitaux, au point qu’elle fut accusée de jouer contre l’économie de son pays.

La Grèce n’a pas le potentiel de l’Argentine

Le cas de l’Argentine est d’ailleurs souvent évoqué pour être comparé à celui de la Grèce. Il y a dix ans, déclarant le pays en faillite pour sortir de l’état d’asphyxie dans lequel le FMI l’avait placé, Buenos Aires avait opéré une dévaluation de 70% sur la monnaie. Ce point est régulièrement mis en avant par les opposants à Georges Papandréou, le Premier ministre grec, pour justifier une sortie de l’euro de la Grèce qui rendrait les productions nationale plus compétitives à l’exportation. Et permettrait des rentrées de devises nouvelles grâce à une taxe qu’acquitteraient, comme en Argentine, les exportateurs.
Or, l’opération est à double tranchant. D’abord, quand une monnaie est dévaluée, le coût des importations est plus lourd. Ensuite, il faut avoir de quoi exporter, et exporter plus que l’on n’importe pour que les effets de la dévaluation sur le commerce extérieur soit positif. Sur ce plan, l’Argentine et la Grèce ne sont pas sur un pied d’égalité.  Avant la crise de 2008, les exportations de l’Argentine dépassait 40 milliards de dollars alors que celles de la Grèce n’atteignaient pas 18 milliards. Et les importations d’Athènes (52 milliards de dollars) étaient près de deux fois supérieures à celles de Buenos Aires (27 milliards). Autrement dit, le solde du commerce extérieur était positif –et depuis de nombreuses années– en Argentine, et très négatif en Grèce.
Où l’Argentine puise-t-elle son avantage? Dans l’agriculture, avec plus de 50 millions de bovins, quasiment cent fois plus qu’en Grèce et dont la viande est exportée. Le pays produit aussi du maïs (dix fois plus qu’en Grèce), du blé et du riz (six fois plus). Le cheptel ovin (50% de plus) permet de produire des textiles de qualité qui ont trouvé des débouchés en Europe. 
Certes, la population en Argentine est quatre fois plus importante qu’en Grèce.  Mais elle ne consomme que deux fois plus d’énergie alors qu’elle en produit huit fois plus. C’est un indicateur parmi d’autres qui montre que, s’ils décident de se redresser seuls, les Grecs vont devoir restreindre leur niveau de vie de façon drastique.

Le tourisme, une ressource aléatoire

L’Argentine a profité, en outre, de la flambée des prix des matières premières. Mais la Grèce, elle, possède un patrimoine historique et une situation géographique qui lui sont autant de trésors inaliénables. Le tourisme est une véritable manne pour Athènes et une ressource fabuleuse de devises étrangères: plus de 13 milliards de dollars avant la crise, quatre fois plus qu’en Argentine.
Avec une monnaie dévaluée, les équipements qui accueillent les voyageurs étrangers pourraient être encore plus attractifs, et drainer encore plus de touristes… et de devises. Mais un pays peut-il se transformer en un parc d’attractions, alors que la densité de population dans certaines îles grecques l’été détruit précisément ce que les touristes viennent y rechercher?
Bien malin qui pourrait prédire l’avenir de la Grèce, réinvesti par les Grecs eux-mêmes pour ne pas laisser les institutions internationales et l’Europe décider à leur place de la potion amère qu’ils devront ingurgiter. Mais c’est certain: elle sera très dure à avaler.
Sans solidarité européenne, c’est un véritable mode de vie nouveau que les Grecs vont devoir inventer. Un nouveau système, forcément sans euro mais avec beaucoup d’austérité et même plus. Seront-ils un laboratoire pour l’Europe tout entière? En Argentine, où le miracle économique n’a malgré tout pas eu lieu, plus d’un citoyen sur quatre vit aujourd’hui dans la pauvreté.

lundi 8 août 2011

L'euro face au dollar: l’aveugle et le paralytique

L’euro reste une monnaie forte en dépit de la crise de la dette en Europe. La devise européenne profite des difficultés économiques et politiques américaines qui font planer des doutes sur la solidité du dollar. Un équilibre instable.
La crise de la dette de part et d’autre de l’Atlantique donne le tournis. Et chamboule les repères. Normalement, depuis le temps que les alertes et sauvetages en catastrophe se multiplient dans la zone euro, la monnaie européenne aurait dû perdre de sa valeur. Il n’est pas une opération de sauvetage, de l’Irlande à la Grèce en passant par  le Portugal, qui ne se termine sans qu’une autre se profile, en Grèce une deuxième fois et bientôt peut-être en Italie. Avec en toile de fond les prédictions de tous les adversaires plus ou moins déclarés de l’euro sur son prochain effondrement.
Il n’est pas question seulement de techniques financières, mais aussi de détermination politique. Dans d’autres situations, l’euro n’aurait pas résisté à une dégradation de la solidarité entre pays membres, seul ciment politique qui fonde la monnaie unique. Or, la crise grecque et la lenteur à trouver des solutions a fortement ébranlé cette solidarité. En plus, à peine une solution est-elle enfin élaborée comme le second plan de 158 milliards d’euros pour sortir la Grèce de la faillite, que déjà des doutes sont exprimés sur l’efficacité des mesures. Mais l’euro, cette fois, n’a pas bougé, ou presque sur les marchés de change.
Encore ne parle-t-on là que du sauvetage d’un pays qui ne pèse que 2% du PIB de l’Union européenne. Mais imaginons  qu’un poids lourd de la zone euro – l’Espagne, l’Italie ou la France – doive à son tour être soutenu. Les réponses ne pourraient être identiques à celles qui furent trouvées pour la Grèce: trop lourd! Ces risques font partie des hypothèses tout à fait réalistes qui devraient d’ores et déjà faire flancher l’euro.  Mais il tient bon. Voilà  de quoi donner du grain à moudre à ceux qui affirment que l’Europe est face à une crise de la dette, pas à une crise de l’euro.

L’euro, toujours une monnaie forte

La monnaie européenne s’échangeait à 1, 40 dollar à la mi-juillet, demeurant à son niveau d’octobre 2010. Le deuxième plan de sauvetage grec du 21 juillet a eu peu d’incidence sur le marché des changes. Puis le 5 août, après l’accord américain sur le relèvement du plafond de la dette et  juste avant la dégradation de la note des Etats-Unis par l’agence Standard & Poor’s, l’euro cotait près de 1,43 dollar. Depuis le début de l’année, l’euro a oscillé entre un minimum de 1,30 dollar début janvier et un maximum de 1,50 début mai.
Voilà une dizaine d’années, la valeur de la monnaie européenne par rapport au dollar avait dégringolé, à son plus bas, jusqu'à 0,85. A l’inverse, à son zénith de 1,60 dollar en juillet 2008, elle asphyxiait les exportateurs français. En pleine crise de la dette publique, malgré les alertes, les psychodrames politiques et des situations de faillites tout à fait inédites dans la zone euro, la monnaie européenne reste à un niveau élevé. Pourquoi?

Le dollar ne rassure pas

Tout simplement parce que les valeurs des devises sont relatives. Et que le dollar américain n’a absolument rien actuellement d’une devise refuge. Dès le début de l’été, le risque de dégradation des Etats-Unis émis par deux agences de notation (Moody’s et Standard & Poor’s), a confirmé aux marchés qu’il serait risqué d’arbitrer en faveur de la monnaie américaine contre l’euro  .
Puis, les passes d’armes entre Démocrates et Républicains pour relever le plafond de la dette américaine ont mobilisé les médias mais rien réglé au plan économique, les deux camps ayant surtout cherché à élargir leur base électorale en vue des prochaines élections présidentielles. Standard s Poor’s en a tiré les conclusions conformément à ses annonces précédentes, sanctionnant «le processus dans le cadre duquel sont décidées les politiques publiques», a déclaré l’agence de notation. Ce qui en dit assez long sur la gestion de l’économie aux Etats-Unis ainsi que sur la capacité de la première économie mondiale à enclencher une vraie dynamique de reprise. D'où la grande fragilité de la monnaie américaine.
La Chine, premier détenteur étranger de créances américaines avec près de 10% de la dette, ne modère pas ses critiques. Dadong, sa jeune agence de notation, a même dégradé la note des  Etats-Unis avant Standard & Poor’s. La mobilisation ce week-end de la BCE (Banque centrale européenne) et des pays du G7 pour tenter d’éviter une propagation de l’inquiétude créée par la situation américaine et une nouvelle aggravation de la crise de la dette, illustre assez bien la déroute du système dont le dollar est un pilier.

Planche à billets américaine

D'un autre côté, le dollar aurait déjà dû plonger depuis plusieurs mois, si on considère que la Réserve fédérale américaine s’est engagée dans une politique de rachat d’emprunts d’Etat… en faisant tourner la planche à billets. Après l’injection annoncée de 600 milliards de dollars en octobre 2010, le relèvement du plafond de la dette fédérale devrait accentuer ce recours à la planche à billets. C’est cette situation qui a été poinyée par les agences de notation, ce qui aurait dû logiquement être fatal au billet vert. Mais la parité entre la monnaie européenne et le billet vert est malgré tout restée, jusqu’à présent, stable. Car lundi 8 août au matin, après la dégradation de la note américaine par Standard & Poor’s, la devise européenne valait juste un peu plus de 1,43 dollar, seulement 0,5 cent de plus que le vendredi précédent, Comme si, au plan des monnaies, cette dégradation était presque un non évènement.

Rappel de forces négatives

En réalité, le dollar se tient à cause des inquiétudes qui pèsent sur la zone euro et sur le risque de propagation de la crise de la dette à des poids lourds de la zone. Et l’euro se maintient à cause de la fragilité du dollar qui retient les opérateurs de marchés de s’y réfugier. Drôle d’équilibre, forcément très instable, obtenu par un rappel de forces négatives. On ne doit pas s’étonner que chacune des deux monnaies profite des faiblesses de l’autre, même si elles souffrent toutes les deux de la corrosion qui attaque leur fondamentaux. 

Le spectre d’une guerre des monnaies

Les Etats, dans leur ensemble, n’ont pas intérêt à bousculer ce fragile équilibre. En octobre 2010, le FMI estimait le montant des réserves de change allouées en devises étrangères à 4500 milliards de dollars, dont 61% en dollars et 27% en euros. Pour des pays comme la Chine (qui détient 30% des réserves internationales),  le Japon (11%), l’Arabie Saoudite, la Russie, le Brésil, Taïwan ou la Corée (entre 3 et 5%) selon l’agence Bloomberg, l’effondrement de l’une ou l’autre des monnaies causerait d’importants préjudices. Cette situation est source de déséquilibre, et le G20 a d’ailleurs inscrit à son programme de travail la réduction du besoin d’accumulation des réserves. Mais on n’a pas enregistré, jusqu’à présent, de réelles avancées sur la question.
La zone euro elle-même n’a aucun intérêt à voir le cours du dollar baisser. Les Etats-Unis y gagneraient une plus grande compétitivité à l’exportation alors que, à l’inverse, les exportateurs européens seraient pénalisés. Et la monnaie européenne, déjà trop forte pour les pays dans le collimateur des agences de notation (les PIGS: Portugal, Irlande, Grèce et Espagne), se verrait encore renforcée par rapport au dollar, ce qui ne pourrait qu’aggraver leur cas.
Le G20 a soulevé le problème en constatant que le risque de guerre des monnaies existe. Il a donc aussi inscrit à son agenda une réforme du système monétaire international «pour assurer la stabilité financière d’un monde multipolaire». Le triplement des fonds dont dispose le FMI en 2009 entre dans cet objectif. L’Europe en a profité l’an dernier pour la Grèce. Mais il en faudra beaucoup plus pour espérer stabiliser le système.

dimanche 24 juillet 2011

Sauvetage de la Grèce: l'impasse politique

La crise de la dette publique en Europe implique une solution politique, à un niveau plus élevé et radical que ce qui fut mis en œuvre au sommet de Bruxelles. Ajouter de la dette à la dette ne peut déboucher sur une vision pour l’avenir.
 Il ne faut pas attendre d’un sommet européen qu’il déclenche une révolution. Celui du 21 juillet, pour le sauvetage de la Grèce mais aussi de l’euro, n’a pas fait exception à la règle.
Les 17 membres de la zone euro et les représentants de la BCE et du FMI ont tenu le seul discours qu’ils savent partager: celui de l’arithmétique financière.
Certes, on rétorquera que, pour ficeler un plan à 158 milliards d’euros, il faut bien plus que des règles de trois. Et que les débats qui se sont développé en Europe sur le sort réservé à la Grèce s’inscrivaient plus dans un champ politique que financier.
Mais le compte n’y est pas. Le deuxième plan d’aide à Athènes, après celui de 110 milliards intervenu en mai 2010, appelait des solutions plus politiques, comme l’ont souligné en France aussi bien Martine Aubry à gauche que Jean-Louis Borloo chez les centristes. L’endettement à outrance n’est pas un mode de gouvernement, sauf à rendre un pouvoir illégitime; c’est la politique qui doit changer.

Un sommet progressivement mis en scène

Angela Merkel a fait un grand pas vers une solution de compromis. Mais il fallait, vis-à-vis de son opinion publique plutôt opposée à financer le redressement de la Grèce, dramatiser l’émergence d’une solution pour que l’Allemagne ne donne pas l’impression de payer sans sourciller. D’autant que, même si son économie est la plus florissante de la zone euro, l’Allemagne est confrontée à la dette publique la plus élevée en valeur de la zone (2.079 milliards d’euros) devant l’Italie (1.843 milliards) et la France (1.591 milliards).
Ramenée au PIB, elle en représente tout de même 79%, contre 85% pour la France et 125% pour la Grèce. Les Allemands, déjà contraints à la rigueur, savent que la période de vaches maigres va se poursuivre malgré leurs performances à l’exportation. Berlin ne pouvait donc pas adhérer à un deuxième sauvetage grec sans manifester de réticences pour rassurer les électeurs allemands. 
Côté français et côté BCE, on se refusait à émettre l’hypothèse d’un défaut de paiement de la Grèce. Une position balayée au sommet par la reconnaissance d’une «faillite partielle» –c'est-à-dire d’une faillite tout court– de la Grèce.
En fait, depuis de nombreuses semaines, l’idée d’une restructuration de la dette faisait son chemin jusque parmi les banquiers. Mais, pour éviter un vent de panique et une propagation de la défiance à d’autres pays de la zone euro, la BCE et l’Elysée s’accrochèrent le plus longtemps possible à leur position.
Pour sauvegarder une monnaie, tout comme on n’annonce pas à l’avance une dévaluation, on ne clame pas sur les toits une faillite à venir. Et l’on attend qu’une solution alternative ait émergé pour le reconnaître sans risquer une réaction brutale des marchés. Ce que firent Paris et Francfort. Jusqu’à leur volte-face de Bruxelles. Mais en l’occurrence, tout ceci avait été anticipé.
Il y eut donc une pseudo gestion politique de ce dossier, jusque dans les dernières heures entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel et avec les pays de l’Eurogroupe. Mais cette politique-là, qui vise à créer de la solidarité en situation de crise, en catastrophe, n’est pas à la hauteur des besoins pour consolider l’euro.

De nouvelles interrogations pour les marchés

C’est d’un autre niveau de politique dont l’Union européenne a besoin. En l’occurrence, ce nouveau plan de sauvetage qui ajoute de la dette à la dette, ressemble à un emplâtre dont on ne sait s’il se maintiendra longtemps. Il a l’ambition de régler le cas de la Grèce avec une promesse de trente ans d’austérité. Quel gouvernement peut s’engager sur de telles durées?
Encore faudrait-il que les fondamentaux grecs ne continuent pas à se dégrader, ce qui a été le cas au premier semestre 2011 avec un déficit budgétaire supérieur aux prévisions établies pour boucler le premier plan de sauvetage.
Et quel est le signal lancé par Nicolas Sarkozy à Bruxelles, au nom des participants au sommet, déclarant que le mode de sauvetage de la Grèce ne sera reproduit pour aucun des pays dans le collimateur des marchés – Irlande, Portugal, Espagne, Italie? L’Europe a mis en place un fonds européen de stabilisation financière et vient de décider de le renforcer pour répondre à de nouvelles attaques spéculatives.
Mais tant qu’une nouvelle politique ne permettra pas de pérenniser de nouvelles recettes, toute solution se résume à accroître l’endettement des pays, même si les remboursements sont lissés dans le temps, (comme pour un foyer qui, pour s’endetter plus sans augmenter ses remboursements mensuels, négocie un plus longue durée de crédit).

Une dette asphyxiante, un silence coupable

L’explosion de la dette publique en Europe rend inaccessible son remboursement. Prenons le cas de la France. Par rapport au PIB, la dette publique a augmenté du tiers en trois ans. Mais surtout, le service de la dette –45 milliards en 2009, un peu plus aujourd’hui– atteint des sommets où l’on tombe par asphyxie.
Il s’agit, comme pour tout emprunt, des intérêts que l’Etat doit payer dans l’année. Lorsque les montants étaient de l’ordre de 15 à 20 milliards d’euros voilà vingt ans, les débats allaient bon train pour dénoncer le niveau insupportable du service de la dette qui pénalisait la croissance. Aujourd’hui, à 45 milliards et plus, on semble pouvoir le supporter. Impossible! Malgré tout, les responsables politiques gardent le silence.
Si les contribuables doivent faire les frais des restructurations à venir, ils n’accepteront pas indéfiniment d’être placés devant le fait accompli. C’est le message des «indignés» en Grèce et en Espagne; c’est aussi, en France, celui des participants à la primaire des Verts qui, en désignant Eva Joly pour les représenter aux élections présidentiels, ont choisi la rupture la plus radicale avec la politique en place.
Car les contribuables ne se font guère d’illusion: pour eux, les périodes de vaches maigres commencent. Et pour longtemps, si l’on en croit la Cour des comptes qui tire la sonnette d’alarme dans son rapport annuel, pronostiquant une dette à 100% du PIB et des intérêts de 90 milliards d’euros dans le cas d’une gestion au fil de l’eau.

L’impossible statu quo politique

C’est là qu’une autre politique s’impose. La logique financière a atteint ses limites. A de tels niveaux, un Etat ne peut continuer à recourir à l’endettement, à s’interdire toute stimulation de l’économie et à pénaliser les générations à venir uniquement pour ne pas remettre en question un modèle d’économie libérale dont les excès placent les populations sous pression.
Pas de manichéisme: il ne s’agit pas d’opposer un système collectiviste à un système libéral, mais à introduire de vraies régulations, au niveau au moins européen. Et arrêtons d’agiter le spectre d’une désertion des acteurs financiers: l’Union européenne est encore la région la plus riche du monde, ils ne pourraient la déserter. Au contraire, une plus grande stabilité avec des règles claires répondrait à leur attente.
Les gouvernements ne pourront longtemps conserver leur légitimité s’ils continuent à pratiquer des politiques fondées sur des logiques uniquement financières au détriment de leurs électeurs et de leurs aspirations sociales.
Il est de la responsabilité des politiques de gouverner avec une vision plus large. Ne serait-ce que pour générer des recettes nouvelles (taxe sur les banques) ou pour avancer plus vite que ne le fait le G20 sur une refonte de la gouvernance du système financier international. 
La solidarité européenne devra bien être consolidée par de véritables structures politiques et pas seulement laissée à l’appréciation des gouvernements en place, en fonction du moment. Ce qui passera par des abandons de souveraineté nationale (sur la fiscalité, par exemple), mais permettra aussi d’affirmer une puissance économique collective (plus de 500 millions d’habitants dans l’Union européenne, et 370 millions dans la zone euro) qui ne peut aujourd’hui s’exprimer pleinement. Une vraie remise en question pour l’Union européenne, et pour le couple franco-allemand.