TOUT EST DIT

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jeudi 7 mars 2013

Quand les papes renonçaient au trône


4 juillet 1415 Grégoire XII remet sa démission au concile de Constance et met ainsi fin au grand schisme d’Occident. Avant lui, un seul pape avait volontairement abdiqué : Célestin V, en 1294. Benoît XVI est le troisième…
Il aura donc fallu attendre le 11 février 2013 et l’annonce, par Benoît XVI, de sa renonciation, pour saisir le sens de l’hommage qu’il avait rendu, trois ans plus tôt, à son lointain prédécesseur Célestin V, canonisé en 1313. À l’occasion d’une visite à L’Aquila, quelques semaines après le tremblement de terre meurtrier qui avait secoué les Abruzzes, le pape s’était longuement recueilli sur les reliques du saint, sauvées de justesse du séisme. Il avait même déposé sur la châsse contenant les reliques le pallium que lui-même portait le jour de son élection, le 19 avril 2005 : les insignes du pouvoir pontifical. Quand on sait que Célestin V fut le premier pape de l’Histoire à démissionner de son plein gré, comment ne pas voir dans ce geste l’annonce d’une règle de conduite ? Le 4 juillet 2010, encore, ce même Benoît XVI revenait dans les Abruzzes pour y célébrer le 800e anniversaire de la naissance de Célestin V.
Celestin V
Quoi de commun, pourtant, entre Célestin V, fils de paysans, maîtrisant mal le latin et démissionnant, à 85 ans, après cinq mois de règne, parce qu’il s’estimait non seulement inculte en droit canon mais désarmé face aux rouages du gouvernement de l’Église, et le théologien de haute volée qu’est Benoît XVI ? Rien, hors l’essentiel : l’humilité que requiert la fonction la plus haute de l’Église.
Avant Célestin V, aucun pape, en tout cas, n’avait renoncé de son plein gré. Ceux de ses prédécesseurs ayant abdiqué avaient été contraints de le faire. Ou on les démettait quand ils avaient failli. Les dépositions les plus célèbres furent celles de Benoît IX en 1045 et de son successeur Grégoire VI l’année suivante : le premier pour avoir, semble-t-il, accepté de l’argent du second pour abandonner le trône pontifical ; le second pour avoir ainsi monnayé sa charge, ce qui faisait de lui un simoniaque.
Avant de prendre sa décision, Célestin V, lui, avait convoqué les plus éminents théologiens de son temps. Peut-on et doit-on se démettre quand on ne se sent pas capable de servir une charge confiée par le Tout-Puissant ? Et la réponse avait été majoritairement oui. Seuls les cardinaux français avaient émis des doutes, a posteriori, sur la licéité d’une démission, mais leurs arguments étaient plus politiques que théologiques : le roi Philippe le Bel, en conflit ouvert avec le pape Boniface VIII, élu à la suite de Célestin V, fera remarquer, non sans raison, que le canoniste le plus favorable à la renonciation n’était autre que le cardinal Caetani, autrement dit, ce même Boniface VIII… Aussitôt élu, celui-ci fera d’ailleurs enfermer son prédécesseur dans la forteresse d’Anagni — officiellement pour le protéger contre un coup de main de ceux qui, plaidant l’illégalité de son abdication, auraient été tentés de le remettre au pouvoir.
Seule chose certaine : même si le texte originel de la constitution pontificale promulguée par Célestin V pour étayer sa renonciation a disparu, cette possibilité a, depuis, été confirmée par le droit canon sans que quiconque se mêle de la contester. Après Célestin V, et avant Benoît XVI, la papauté ne connaîtra pourtant qu’une abdication volontaire : celle de Grégoire XII, en 1415. Un sacrifice dûment consenti pour mettre fin au Grand Schisme qui, depuis près de quarante ans, divisait l’Église romaine, elle-même amputée des chrétiens d’Orient depuis le schisme orthodoxe de 1054.
Déclenché après la mort de Grégoire XI, en 1378, le schisme a pris un tour aigu en 1409, avec le concile de Pise. Jusqu’alors, les États catholiques se partageaient en deux obédiences : l’Empire et l’Italie du Nord, mais aussi l’Angleterre (en guerre avec la France) soutenaient les papes romains (Urbain VI, puis Boniface IX, Innocent VII et Grégoire XII) ; cependant que la France, la Castille, l’Aragon, la Navarre, le Portugal et le royaume de Naples appuyaient les papes avignonnais qualifiés d’antipapes : Clément VII puis Benoît XIII. Chaque camp se considérant comme légitime, tous les échelons de la chrétienté étaient concernés par le schisme, deux papes signifiant deux Sacrés Collèges, deux nominations à chaque siège épiscopal et, partant, une anarchie de chaque instant, qu’il s’agisse de la définition du dogme ou du prélèvement de la dîme, nerf de la guerre…
Mais voici qu’à Pise, le 26 juin 1409, surgit un troisième pape : Alexandre V, désigné par les cardinaux des deux bords qui, du même mouvement, frappent de nullité l’élection du pape de Rome, Grégoire XII, et celle de l’Avignonnais Benoît XIII ! Censée en finir avec le schisme en imposant l’idée, en germe depuis le début du XIVe siècle, que le pouvoir d’un concile général était supérieur à celui du pape, l’initiative des évêques l’aggrave en divisant un peu plus la chrétienté d’Occident puisque ni Grégoire XII ni Benoît XIII ne reconnaissent ce qu’ils tiennent pour un coup d’État !
Si une majorité d’États et de princes accepte la désignation d’Alexandre V, la France et l’Espagne restent fidèles à Benoît XIII, tandis que la Bavière, Naples, Venise et Rimini en tiennent pour Grégoire XII, le pape de Rome. Deux hommes vont alors jouer un rôle clé pour sortir de la crise : l’empereur Sigismond et ce même Grégoire XII.
Grégoire XII
Roi des Romains (comme le fut Charlemagne) en même temps que souverain germanique, Sigismond veut-il, en rétablissant l’unité des chrétiens, récupérer un peu du pouvoir perdu par ses prédécesseurs, Frédéric II de Hohenstaufen, en particulier, excommunié et déposé pour s’être opposé au pouvoir temporel des papes ? Le fait est qu’en obtenant de Jean XXIII (successeur d’Alexandre V, mort en 1410, et à ne pas confondre avec le pape Jean XXIII, élu en 1958) qu’il convoque un concile général à Constance, pour le 1er novembre 1414, il replace l’Empire au centre du jeu. Car, non seulement Grégoire XII et Benoît XIII acceptent d’y envoyer leurs représentants mais ils sont suivis par 300 docteurs de l’Église, 29 cardinaux, 33 archevêques, 155 évêques, une centaine d’abbés, près de 20 000 clercs, sans compter la plupart des princes chrétiens ou leurs ambassadeurs, tous d’accord pour juger intenable la situation. Spécialiste de l’Église médiévale, l’historien Jean Chélini estime à 100 000 personnes « la masse de population attirée par le concile ». Pendant quatre ans, écrit-il, « Constance fut la capitale fiévreuse d’une chrétienté en proie à l’angoisse de l’unité perdue ». Il est vrai que, pour parvenir à ses fins, Sigismond a joué d’un puissant moteur : la crainte de voir l’hérésie hussite (du nom du prêtre tchèque Jan Hus, que Luther, un siècle plus tard, placera au rang de ses inspirateurs) contaminer l’ensemble de la chrétienté. Pour s’attirer la confiance du concile, Sigismond fait ainsi instruire le procès de Jan Hus, condamné et exécuté le 6 juillet 1415.
En même temps, l’empereur ne néglige pas la “cuisine” politique : pour ôter du poids à l’Italie, il modifie le mode de scrutin en vigueur jusqu’alors et décide que la désignation du prochain pape ne se fera plus sur la base d’une voix par cardinal, mais sur le principe d’un suffrage par nation. Comprenant qu’il n’a plus le soutien de l’empereur, Jean XXIII, le pape de Pise, s’enfuit, le 20 mars. La réaction du concile ne tarde pas : le 6 avril, les cardinaux adoptent le décret Sacrosancta qui affirme définitivement la supériorité du concile sur le pape. Un mois plus tard, Jean XXIII est déposé et accepte la sanction du concile. Ce qui, depuis le début du schisme n’était jamais arrivé, chaque pape révoqué continuant à régner comme si sa légitimité restait intacte.
C’est là qu’intervient l’ultime coup de théâtre : l’abdication volontaire de Grégoire XII qui, le 4 juillet 1415, annonce qu’il « sacrifie sa dignité à la paix de l’Église ». Pour le remercier, le concile de Constance le réintègre immédiatement au Sacré Collège et le nomme légat perpétuel de la Marche d’Ancône, où il mourra deux ans plus tard. C’est à cette démission volontaire qu’il doit de figurer dans la liste officielle des papes romains, contrairement à ses concurrents d’Avignon et de Pise. Grâce à lui, le schisme s’éteindra de lui-même : déposé à son tour, et surtout abandonné par les princes qui le soutenaient, Benoît XIII mourra en 1423, réfugié dans la forteresse de Peníscola, au large de la côte valencienne. Entre-temps, le 11 novembre 1417, non sans avoir présidé deux ans sans pape aux destinées de l’Église romaine, le concile de Constance avait désigné Martin V comme successeur de Grégoire XII. Grâce à sa sagesse, l’unité de l’Église avait repris sa marche avant que, cent ans plus tard, Luther ne reprenne le flambeau de Jan Hus et divise à nouveau la chrétienté. Mais cette fois, sans revendiquer pour quiconque le trône de Pierre puisque l’idée même de papauté était pour lui un non-sens.
À lire :
Dictionnaire historique de la papauté, de Philippe Levillain, Fayard, 2006. 
Histoire religieuse de l’Occident médiéval, de Jean Chélini, Hachette, coll. “Pluriel”, 2010. 
Les Papes d’Avignon, de Jean Favier, Fayard, 2006.

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