« Il y a moyen de faire reculer le gouvernement », affirmait hier le porte-parole du PS, Benoît Hamon. Le mot d'ordre est simple : tous les socialistes doivent suivre l'exemple de Martine Aubry, qui défilera à Paris, et se joindre aux manifestations contre cette « politique du passage en force ».
Ségolène Royal en sera, chez elle.
Pour la présidente de Poitou-Charentes, le gouvernement « devra tenir compte (de la mobilisation) et retirer cette mauvaise réforme ».
Mais cette unité est factice, l'opposition frontale à la réforme ne fait pas l'unanimité à gauche. « Je ne pense pas qu'il faille y avoir de dogme » sur la retraite à 60 ans, déclarait Dominique Strauss-Kahn en mai dernier, après Gérard Collomb.
« Se focaliser sur l'âge légal n'a aucun sens », écrit Manuel Valls dans son dernier livre, expliquant : « Si nous restons bloqués sur l'acquis des 60 ans, nous perdrons toute crédibilité ».
Martine Aubry elle-même a hésité, on s'en souvient. En janvier, elle envisageait de repousser l'âge légal « à 61 ou 62 ans ». Une déclaration aussitôt saluée par Gérard Collomb, mais aussi les Verts, tandis que la gauche du PS hurlait son désaccord avec Benoît Hamon. Pour des raisons de tactique interne, mais aussi de bonne entente avec les syndicats, la première secrétaire a ensuite fait volte-face, et fait inscrire le maintien de l'âge légal à 60 ans dans le programme du PS. Elle est ainsi entrée avec le PS dans le clivage binaire gauche-droite que souhaitait Nicolas Sarkozy. La suite dira si c'était le bon choix.
Francis Brochet
mardi 7 septembre 2010
Unité de façade au PS
RETRAITES – Que veulent les syndicats ?
C’est une journée de grève massive qui s’annonce aujourd'hui, pour le lancement du débat parlementaire sur la réforme des retraites. Les syndicats, opposés à la réforme, font l'union sacrée face à un exécutif fragilisé. Ils estiment qu'une très forte mobilisation est "la seule chance de faire changer la réforme"
Manifestation contre la réforme des retraites (photo AFP)
En ce mardi 7 septembre, l'objectif des syndicats CFDT, CGT, CFTC, CFE-CGC, FSU, Solidaires et Unsa est clair : faire mieux que la dernière journée d’action nationale, qui avait rassemblé
le 24 juin entre 800.000 et deux millions de personnes. Réunies en intersyndicale, les organisations sont vent debout contre le projet du gouvernement. Si Force ouvrière s'est abstenue de signer le communiqué commun, le jugeant trop timoré, la centrale appelle les salariés à participer à la journée d’action. La mobilisation pourrait être d'autant plus forte que tous les partis politiques de gauche, plusieurs dizaines d'associations et les principaux syndicats d'étudiants et de lycéens appellent à s'y joindre.
Des mesures phares non négociables ?
Le texte présenté au Parlement par un ministre - Eric Woerth- fragilisé, vise à juguler les déficits croissants des régimes de retraite pour parvenir à l'équilibre financier en 2018. Il comprend deux mesures principales : la remise en cause des 60 ans et le passage de la retraite à taux plein de 65 à 67 ans.
- "Passer de 60 à 62 ans, ça rapporte 28 milliards d’euros, voilà !", a résumé le président de la République. Un argument auquel est sensible la CFE-CGC, mais pas la CFDT : "la fin de la retraite à 60 ans est inacceptable car elle va aboutir à faire travailler ceux qui ont commencé tôt, souvent les plus modestes, plus longtemps que les cadres".
- Entre 2016 et 2023, l’âge où on peut obtenir un taux plein, quel que soit le nombre de trimestres cotisés, passera de 65 à 67 ans. Une mesure qui génère le tiers des économies attendues par la réforme, selon le gouvernement. Tollé chez les syndicats, pour qui cela revient à s’en prendre aux plus fragiles, et notamment aux femmes, loin d'avoir toutes leurs annuités.
Les syndicats estiment qu'en l'état, l'essentiel de l'effort de cette réforme pèse sur les salariés, sans résoudre le problème des déficits à long terme. Alors chaque syndicat propose sa recette pour trouver de nouvelles sources de financement pour les retraites: hausse de la CSG, taxation de la valeur ajoutée des entreprises, élargissement de l’assiette de ces cotisations à l’intéressement, à la participation, aux stock-options ou aux bonus… L'enjeu est "d'obtenir un autre contenu pour une autre réforme des retraites", pour la CFDT.
Quelques évolutions possibles
Pour le moment, le gouvernement semble inflexible sur le principal, mais il laisse la porte ouverte à des évolutions, notamment sur la "pénibilité" et le dispositif de départs anticipés pour ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans. De même pour les polypensionnés, ces 40 % d’actifs qui ont cotisé dans plusieurs caisses et dont la retraite est calculée au prorata du temps cotisé dans chaque régime, même si leurs 25 meilleures années se sont déroulées dans un seul d’entre eux. La CFDT fait de cette question une priorité.
Pour le leader de FO Jean-Claude Mailly, négocier seulement sur ces points revient à ne parler que "des décimales après les virgules". Estimant que rien n'est encore joué, et forts de l'approbation de 70% des Français*, les syndicats veulent frapper fort et se faire entendre, changer le rapport de force. Quelle que soit l’issue de cette journée d’action, ils ont d’ores et déjà convenu de se retrouver demain 8 septembre pour décider des suites de leur action. Le texte doit être ausculté par les députés pendant une semaine, le vote sera organisé mardi 14 ou mercredi 15 septembre.
Pour Nicolas Sarkozy, voici la mère de toutes les batailles, le temps décisif de son quinquennat. Un échec à réformer nos retraites l’obligerait sans doute à prendre la sienne prématurément. Dès 2012, par exemple.
Le staff élyséen, de Guéant en Guaino, suit l’affaire d’un œil préoccupé. Parce qu’être majoritaire au Parlement ne suffit pas toujours à faire la loi. Alain Juppé, lors de l’hiver 1995, l’a appris à ses dépens. Ou Alain Savary, en 1984, s’agissant de l’école privée. Et combien d’autres, que la rue poussa à reculer ?
La mobilisation syndicale d’aujourd’hui inquiète donc le pouvoir. Si les protestataires venaient à se compter par millions, si le mouvement menaçait de durer, il faudra bien lâcher du lest. L’intransigeance gouvernementale, tenue au nom de “l’intérêt public”, sera alors soumise à rude épreuve.
Sur la “pénibilité du travail”, un des rares points encore négociable, Eric Woerth peut causer. À deux doigts du surmenage, il doit à la fois défendre son honneur... et la réforme. Le ministre, depuis des semaines, traîne les casseroles dorées de la “maison Bettencourt”. Victime ou pas d’un acharnement, il se trouve suspecté de “rapports incestueux” avec l’argent. Et c’est lui, tandis que défilera le peuple, qui va se lever devant l’Assemblée nationale. Pour demander des sacrifices aux Français !
Gilles DEBERNARDI
L’instabilité fiscale est un mal français. Ces temps-ci, il ne se passe guère de jour sans qu’une éventuelle modification du système d’imposition soit annoncée. La semaine dernière, il y a eu la remise en cause de certains avantages fiscaux liés à l’assurance. Au cours de ces dernières heures, on parlait par exemple d’une réduction du crédit d’impôt sur les installations photovoltaïques et d’un hypothétique aménagement du bouclier fiscal : le bénéfice pourrait en être réservé aux contribuables ayant investi dans le capital de petites et moyennes entreprises, a laissé entrevoir le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant.
Cette mutation permanente de la fiscalité est déstabilisante pour le contribuable. Mais, au fond, elle arrange beaucoup de monde. Sa mise en œuvre requiert une importante administration, fait vivre de nombreux conseillers fiscaux et permet sans cesse à de nombreux groupes de pression, relayés par de nombreux parlementaires, de négocier tel ou tel dispositif spécifique. Au final, on se trouve avec un système illisible où chacun a le sentiment de se faire avoir. Depuis quelques années, la complexité des tarifs proposés par les opérateurs téléphoniques a été à juste titre dénoncée. En regardant le code général des impôts, on se dit qu’ils n’ont rien inventé…
Il est temps de se souvenir que la fonction première des impôts est tout simplement de financer les dépenses publiques. Plus ce système sera simple, plus il sera facile de veiller à son équité et moins il sera facile de frauder. Ajoutons un autre argument. L’énergie que toutes les parties prenantes dépensent aujourd’hui pour bricoler la fiscalité au jour le jour serait bien plus utile pour veiller à ce que l’argent du contribuable soit dépensé intelligemment. Si les Français avaient la conviction que leurs impôts sont bien utilisés, ils consentiraient plus volontiers à les acquitter. Simplicité, efficacité : voilà les mots d’ordre qui pourraient fonder un beau débat sur les impôts et leur usage dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012.
Et même si les manifestations ne peuvent plus rien contre le recul de l'âge légal de la retraite, comme semblent le prétendre quelques augures adeptes de la méthode Coué, la mobilisation d'aujourd'hui marquera un virage dans l'action sociale. Non seulement elle n'est pas la fin d'un cycle mais, motivée par le refus de la réforme, alimentée par l'affaire Woerth-Bettencourt et la pétaudière à droite, choquée par les trop brutales expulsions, la contestation va devenir le moyen de défense privilégié de tous ceux qui veulent que Nicolas Sarkozy s'aperçoive, à l'avenir, qu'il y a des grèves. Cette question des retraites est, on l'oublie trop souvent, l'affaire des jeunes. Leur niveau de participation sera un vrai baromètre de leur ras-le-bol de voir l'espérance de vie servir de cache-sexe à l'austérité et de leur détermination à ne pas céder face à ce qu'ils considèrent comme une régression sociale.
La méthode à la hussarde, qui prévaudrait sur la négociation, n'est pas sans risque. Si rien ne bouge sur le fond après un succès syndical, le sentiment d'échec se transformera en sentiment d'impuissance. Il accréditerait alors, chez les jeunes en particulier, la conviction que les structures intermédiaires du dialogue social, maîtrisé et organisé ont explosé.
S'il se combine à une surdité politique face à la mobilisation, ce sentiment d'impuissance peut ouvrir la porte à la rue et à toutes les formes d'actions moins institutionnelles. Les oppositions entre secteurs privé et public, entre régime général et régimes spéciaux ne marchent plus malgré la multiplication des tentatives de division. Preuve, s'il en fallait une, que le mouvement s'est unifié, et que tout le monde se sent concerné par le maintien de la protection sociale, pour lui ou pour ses enfants.
La bataille des chiffres aura bien lieu demain soir encore et il se trouvera sans doute un factotum pour dire la déception des syndicats à la place des syndicats. Qu'importent les exagérations des uns et des autres et les discours catastrophistes, derrière cette réforme pas toujours facile à lire on cherche à accréditer l'image du retraité inactif qui coûte cher aux actifs. La véritable attaque contre la répartition est dans cette affirmation insidieuse.
DANIEL RUIZ
C'est assez drôle, quand même. « Écouter », « écouter », « écouter »... La majorité a promis « d'écouter » la rue. Qu'elle prépare ses tympans car elle sera servie. Ce sera bruyant. Très. Assourdissant. La première sortie de la vuvuzela dans une manifestation française tiendra toutes ses promesses. Elle donnera à l'ampleur des cortèges une puissance supplémentaire qui compensera une météo défaillante.
L'Élysée et Matignon préfèrent envisager le pire. Plus de deux millions de personnes dans la rue. Une mobilisation « massive », emblématique d'une contestation que le pouvoir assume par avance : il l'a même déjà intégrée à sa stratégie. A la limite, Nicolas Sarkozy souhaite cette épreuve de force. S'il triomphe, alors il aura apporté la preuve qu'une réforme peut s'imposer en dépassant l'incompréhension sociale. Que le courage et l'obstination peuvent avoir raison des résistances au changement. Que le volontarisme politique est capable de braver l'impopularité quand il avance au nom de l'avenir du pays. Le président de la République a finalement beaucoup plus à gagner qu'à perdre dans ce mardi « de tous les dangers ». Le souffle de la vuvuzela finira bien par s'éteindre. A l'usure.
A la manœuvre, le général Sarkozy a un coup d'avance, en effet. Tel un rouleau compresseur la machine législative est lancée, et elle est déjà sur les talons des manifestants. Un blitzkrieg. Seulement 50 heures de débats programmées à l'Assemblée, une procédure accélérée avec une seule lecture dans chaque chambre : tout ira si vite que les mécanismes de blocage n'auront même pas le temps de pétrifier l'opinion. Tout sera voté avant que la révolte ne soit irréversible.C'est un pari et, comme tous les paris, il est forcément risqué. D'autant plus qu'il a été fait au moment où la France semblait adhérer de plus en plus largement à l'idée qu'il faudra travailler plus longtemps, au moins jusqu'à 62 ans, pour sauver le régime des retraites. L'argument démographique a pesé, et l'opposition, sans dispositif de rechange, a montré ses limites. Mais voilà que les derniers sondages montrent que les Français soutiennent aussi, à 70%, et sans état d'âme, ce mardi de grève. Dans cette ambivalence très française, laquelle des deux attitudes apparemment contradictoires va dominer l'autre ?
Le sentiment d'injustice sera décisif. Le gouvernement l'a anticipé, prêt à sortir de sa manche des options pour la pénibilité ou les longues carrières. Mais en retardant le tour de passe-passe jusqu'à l'ultime moment, il en a déjà amoindri l'efficacité. Tout le monde a bien vu que le lapin est dans le chapeau... Et surtout, l'artiste - en l'occurrence, le ministre du Travail - a épuisé son crédit auprès du public. La confiance, impalpable, s'est dissoute dans l'ombre de l'argent.
Nouveaux compteurs électriques à plus de 100 euros : UFC Que Choisir proteste
Pour l'association de consommateurs, "la publication du décret du 2 septembre est une fuite en avant qui montre que l'expérimentation et la concertation organisées au sein de la Commission de Régulation de l'Energie n'étaient que simulacre.
La polémique est en train de monter sur le coût pour les Français d'installation de nouveaux compteurs électriques dits
"intelligents". Ce lundi, dans un communiqué, l'association de consommateurs UFC Que Choisir pousse un coup de gueule.
Elle souligne que "à l'heure où l'expérimentation des nouveaux compteurs Linky rencontre de nombreux retards et difficultés techniques, l'Etat passe par-dessus les critiques avec un rouleau compresseur et publie en catimini un décret pour raccourcir l'expérimentation et pour généraliser ces compteurs communicants. Pourtant, les objectifs assignés à l'expérimentation en cours sont loin d'être atteints : il s'agissait de tester le processus de déploiement, de dresser un bilan technique et de vérifier l'impact éventuel de Linky sur la maîtrise de la consommation d'électricité au 31 mars 20111. Or, le planning de pose dérape, les compteurs disjonctent un peu trop facilement et la transmission des données ne se fait pas. Comment réaliser un bilan complet au 31 décembre 2010, c'est-à-dire trois mois plus tôt que prévu, avant la pose de l'ensemble des compteurs expérimentaux et sans même les tester pendant la période hivernale ?"
Pour l'UFC Que Choisir, "la publication du décret du 2 septembre est une fuite en avant qui montre que l'expérimentation et la concertation organisées au sein de la Commission de Régulation de l'Energie n'étaient que simulacre. D'autre part, sans revenir sur les réserves de la CNIL sur le traçage des usagers, l'UFC-Que Choisir, dès le départ, a critiqué les fonctionnalités du compteur Linky, pensé par et pour le distributeur ERDF et pas du tout au bénéfice du consommateur. Certes, il évite les surestimations de facture mais il ne présente pas d'avantages décisifs pour les consommateurs.
Contrairement à l'engagement pris dans la loi Grenelle 1, il ne leur permet pas de « mieux connaître leur consommation d'énergie en temps
réel et ainsi de la maîtriser ». Et surtout, son coût élevé (entre 120 euros et 240 euros par compteur contre 80 euros en Italie, financé par le fournisseur Enel) est laissé à la seule charge du consommateur."
Selon l'association de consommateurs, "au final, les avantages du compteur sont avant tout pour le distributeur ERDF et pour les fournisseurs, qui vont ainsi pouvoir proposer des services payants au consommateur pour suivre sa consommation électrique et de nouvelles offres tarifaires." L'UFC-Que Choisir annonce avoir écrit à Jean-Louis Borloo, ministre de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de la Mer pour lui demander un décret modificatif prévoyant "un prolongement de l'expérimentation des compteurs Linky jusqu'au 30 juin 2011, un bilan économique et technique complet et transparent avant une éventuelle décision de généralisation et un financement partagé entre ERDF, les fournisseurs et le consommateur".
Herman Van Rompuy
Depuis sa nomination il y a près d'un an, le premier président permanent du Conseil européen fait preuve sur la scène publique d'un effacement qui n'a eu d'égal que son activisme en coulisses. Tout en veillant à ne jamais faire d'ombre aux dirigeants des grands pays, auxquels il doit sa promotion, l'ancien Premier ministre belge a su marquer des points dans la rivalité d'influence qui l'oppose au président de la Commission, José Manuel Barroso. L'actuelle vacance gouvernementale à Bruxelles, alors même que le Royaume est supposé présider l'Union, a également joué en faveur de l'ex-professeur d'économie. Longtemps militant du Parti chrétien-démocrate flamand, cet amateur de poésie qui se détend en composant des haïkus à la japonaise est marié à une biologiste réputée avoir des sympathies pour l'autonomisme flamingant. L'allure terne de ce catholique pratiquant, qui aime promener lui-même le chien qu'il a recueilli et refuse toutes les interviews télévisées, lui a valu d'être aimablement comparé à « une serpillière humide » par l'eurodéputé britannique Nigel Farage. L'aptitude du matois négociateur à faire avancer ses pions dans l'ombre devrait, pourtant, inciter ses opposants à se tenir à carreau.
Malade, l'économie chinoise ? Cet été, l'hypothèse d'un brusque ralentissement du principal moteur de l'économie mondiale a été prise au sérieux. Dans un contexte d'inquiétude sur la reprise américaine, plusieurs indicateurs ont démontré que l'industrie chinoise traversait une mauvaise passe. Entre une inexorable baisse de la demande en Occident et une tendance de plus en plus patente à la hausse des salaires, la machine exportatrice semble en danger. Sans compter que les exportateurs ont vu disparaître des dispositifs fiscaux qui les avaient aidés depuis le début de la crise internationale.
Pour ne rien arranger, les autorités se retrouvent, au même moment, obligées d'appuyer sur la pédale de frein. Car, dans un pays où les dépôts bancaires sont délibérément rémunérés à des niveaux ridiculement bas - afin que, par ricochet, les banques puissent prêter généreusement aux entreprises -, les ménages se sont rués vers l'immobilier pour placer leur argent. Le résultat est une bulle immobilière doublement explosive : non seulement sur le plan purement économique, mais aussi d'un point de vue social et politique, puisqu'elle se traduit par des coûts de logement presque insoutenables pour la classe moyenne. Ce qui a poussé Pékin à prendre des mesures drastiques pour limiter le crédit. Au lieu d'agir sur les fonds propres des banques, comme à leur habitude, les autorités ont ciblé l'activité spéculative, en relevant le pourcentage d'apport personnel pour l'achat d'une deuxième propriété. Et en bloquant quasiment le crédit pour une troisième. Pour la première fois depuis longtemps, l'équation que doit résoudre Pékin s'apparente donc à un vrai casse-tête : comment diminuer l'activité de crédit au moment où le principal moteur de l'économie, l'export, semble en danger ? Autant vouloir freiner tout en accélérant… Pour les Cassandre, le régime chinois, dont la légitimité a découlé, jusqu'à présent, de sa capacité à garantir une vigoureuse croissance économique, risque d'être confronté sous peu à un difficile test politique.
On peut pourtant émettre des doutes devant cette hypothèse. Complexe, le pilotage de l'économie chinoise l'est certainement. Mais Pékin dispose encore d'une grande marge de manoeuvre pour empêcher une catastrophe.
Il est incontestable que, en matière de crédit, Pékin a « grillé ses cartouches », selon Hervé Liévore, stratégiste chez AXA IM. Non seulement stimuler le crédit serait contraire au projet de freiner la hausse du marché immobilier, mais, en plus, cette arme a été largement utilisée en 2009. Au point que les banques s'inquiètent aujourd'hui de la quantité de prêts « pourris » qu'elles ont accordés. En revanche, Pékin dispose plus que jamais de l'arme budgétaire. Avec une dette publique qui n'excède pas 30 % du PIB, l'Etat central n'aura aucun mal à investir, notamment dans la construction de logements pour soulager le marché de l'immobilier. Contrairement aux pays développés, la Chine a les moyens de pratiquer un « keynésianisme pur et dur », comme le dit Hervé Liévore. Même en tenant compte de l'endettement substantiel des collectivités locales, elle dispose là d'une incontestable réserve de croissance.
Deuxième point : la compétitivité des produits chinois est-elle profondément menacée ? Rien n'est moins sûr. D'abord parce que, contrairement à ce que certains ont trop vite espéré en juin dernier, Pékin garde la main sur l'évolution de son taux de change et maintient depuis lors un yuan faible. Mais aussi parce que, au-delà de l'effet de loupe médiatique que les grèves de ces derniers mois ont déclenché, la hausse des salaires est à l'oeuvre depuis longtemps, si bien que les faibles coûts de main-d'oeuvre ne sont plus le seul atout d'un pays qui s'est construit une force de frappe industrielle sans égal. Même dans un secteur comme le textile, fabriquer des petits lots peut être pertinent au Bangladesh ou en Inde, mais la Chine reste imbattable pour les productions de masse qui plaisent tant à la grande distribution occidentale.
Enfin, tout porte à penser que la dépendance de l'économie chinoise vis-à-vis des exportations a commencé à décroître, de manière certes encore discrète. Il semble logique que la consommation des ménages augmente lorsque les salaires font de même et que les zones industrielles, qui sont aussi celles de consommation, ne se cantonnent plus à la côte. Mais plusieurs signaux corroborent cette hypothèse. Sur douze mois, les crédits à la consommation semblent avoir explosé de plus de 40 %. En Bourse, ce sont les secteurs des biens de consommation ou des services aux consommateurs qui se portent le mieux. Et le dernier indice en provenance de Chine confirme que la demande interne aux entreprises connaît une hausse vigoureuse.
La crise obligeait la Chine à se réinventer. C'est ce qu'elle semble commencer à faire. Sauf rechute de l'économie mondiale, elle devrait donc maintenir une croissance solide en 2011. Ce qui épargnerait au régime les sueurs froides que certains, en Occident, lui prédisent.
Nos voisins européens, qui ont pour la plupart réformé leurs régimes de retraite dans le consensus, regarderont sans doute avec incrédulité les images des défilés qui vont sillonner la France et la paralysie des transports publics qui les accompagne. De leur côté, le gouvernement et les syndicats vont passer la journée un compteur de manifestants à la main pour déterminer l'ampleur de la protestation et, comme des entomologistes, la comparer aux exercices précédents. Enfin, dès ce soir, les commentateurs se livreront à l'exercice bien connu et rituel de l'évaluation du rapport de forces…
Il est en réalité peut-être temps de rappeler, à ce stade, trois vérités essentielles. On ose à peine citer les deux premières. L'âge de départ à la retraite est dans notre pays un des plus bas d'Europe (59,3 ans contre 61,4 en moyenne), ce qui nous permet de bénéficier d'un temps de repos parmi les plus longs au monde. Il y aurait bien sûr lieu de s'en réjouir si nos régimes collectifs n'accusaient pas un déficit insupportable et qui va le devenir de plus en plus.
Comment la France peut-elle croire qu'elle seule aurait le remède miracle qui ne serait douloureux pour personne et bénéfique à tous ?
La troisième vérité est plus brutale. Cette réforme constitue probablement la dernière chance du système de répartition bâti après la Seconde Guerre mondiale. Dans cinq à dix ans, si les déficits sont abyssaux et les pensions toujours plus faibles, il n'y aura plus grand monde pour le défendre. Comment ceux qui contestent toute mesure d'âge ne voient-ils pas que le statu quo est un encouragement à toujours épargner davantage pour financer ses vieux jours, sous forme d'assurance-vie ou de tout autre produit d'épargne ? En rejetant tout en bloc, les syndicats devront assumer une lourde responsabilité devant l'histoire alors qu'il y a fort à parier que cette réforme apparaîtra insuffisante d'ici quelques années si la croissance reste faible dans les pays développés.
Reste une question : Nicolas Sarkozy doit-il entrer dans un processus de négociation ? Il est clair que reculer sur les 62 ans n'est pas envisageable - sauf à accepter un suicide politique (y compris vis-à-vis de nos partenaires européens) et financier. En revanche, tel ou tel point peuvent probablement être améliorés. Mais là encore, attention ! Chacun se souvient que les contreparties négociées en coulisses avec les syndicats au moment de la réforme des régimes spéciaux de retraite (SNCF, RATP) l'ont réduite à pas grand-chose.
DOMINIQUE SEUX
lundi 6 septembre 2010
Et si l’on s’offrait une dernière carte postale du monde avant, dès demain, de ne parler plus que de la France, de ses retraites et d’un remaniement ministériel. Une carte postale du Chili. Et des nouvelles de nos 33 mineurs, bloqués depuis le 5 août, 688 mètres sous terre. Le forage censé les libérer s’active mais l’opération, on le sait, prendra des mois. Forcément, le suspense en prend un coup, l’histoire s’annonce aussi animée qu’un épisode de “Derrick”. Avec la tentation pour l’opinion de filer directement à la dernière page, autrement dit de les retrouver à leur sortie dans trois mois. Si tout se passe bien. C’était sans compter sur la faiblesse des hommes. Et la colère des femmes, depuis que les autorités chiliennes ont promis une compensation financière de dizaines de milliers d’euros pour les familles des mineurs. À eux de désigner celles qui recevront l’argent. C’est là tout le problème, car les épouses ont vu, ces derniers jours, débarquer d’autres femmes prétendant être le véritable amour. Ce qui forcément a entraîné des tensions et même des bagarres. Les travailleurs humanitaires parlent de “cauchemar” et tentent de démêler le vrai du faux. Pas simple. En plus de sa partenaire officielle, un mineur aurait poursuivi sa relation avec une épouse dont il n’a pas divorcé, il aurait eu un enfant avec une autre et il y a cette femme qui dit être sa petite amie actuelle. Tout cela promet de jolies retrouvailles.
Demain, sur fond d’unité syndicale, la France va connaître sa énième journée de grève contre la réforme des retraites lancée par le gouvernement. Même s’ils devaient atteindre une grande ampleur, les cortèges n’auront, au fond, qu’une portée symbolique. Plus personne, ou presque, ne conteste la nécessité d’aménager, une nouvelle fois, le système des pensions. Quant aux modalités, la potion ne pouvait qu’être amère : sauver le dispositif signifiait d’emblée des efforts pour tous. Pour qui d’abord ? Ce sera précisément l’objet des conversations la semaine prochaine. Des aménagements sont possibles, sur l’épineuse question de la pénibilité ou sur les carrières longues.

En fait, le scénario est bel et bien écrit : Nicolas Sarkozy voulait mener à bien cette réforme – centrale pour son quinquennat – et, selon toute vraisemblance, il y parviendra. En tirera-t-il le bénéfice qu’il en attendait ? C’est moins sûr. L’équité n’a pas été la préoccupation centrale dans la réflexion du gouvernement, et, même si des ajustements sont arrachés par les partenaires sociaux dans la dernière ligne droite, ils ne suffiront pas à corriger le sentiment d’un chantier mené à la hussarde (comme en 2003), au détriment de la construction plus patiente d’un consensus.
Enfin, comment ne pas voir que les embarras du ministre chargé de conduire le changement n’ont pas aidé à clarifier les intentions ? Il est facile de soutenir qu’il n’y a pas de rapports entre le dossier des retraites et l’affaire Woerth-Bettencourt. Mais comment ne pas voir que ses développements ont éclairé – d’une lumière crue – le choc de deux mondes : celui de la rigueur nécessaire, censée s’imposer à tous, et celui des exceptions que s’autorisent largement certains ? En ces temps de réforme, voilà qui est bien dommage.
Chevènement n'exclut rien pour 2012
Le président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC) décidera à l'automne 2011 s'il se présente à l'élection présidentielle de 2012 ou s'il soutient le candidat que le PS doit désigner par les primaires. Jean-Pierre Chevènement, qui doit rencontrer Martine Aubry, numéro un du PS, le 15 septembre, a répété que le MRC ne participerait pas aux primaires du PS.
L'échiquier politico-syndical pourrait bien être bousculé par la journée de mobilisation de demain. Qu'elle soit une réussite ou un échec pour ses organisateurs. Pour le front syndical, presque reconstitué, la réforme des retraites et de leur financement est acceptée comme une nécessité. Mais les grandes centrales entendent qu'elle corresponde à des critères d'équité sociale qu'elles ne trouvent pas dans le projet du gouvernement. En particulier sur la pénibilité et parce que les hauts revenus ne sont pas suffisamment associés à l'effort commun. Mais au-delà de cet enjeu prioritaire, la mobilisation sera aussi l'instrument de mesure de l'efficacité syndicale et du degré de rejet de la politique sociale de Nicolas Sarkozy.
En entrant dans le dialogue direct avec le gouvernement, les syndicats se placent sur une ligne de défense des valeurs du travail et de la solidarité qui peut se traduire pour eux par un regain de vitalité. Ils redonneraient ainsi un sens à l'action sociale et au militantisme qui n'ont pas toujours trouvé leur compte dans le paritarisme et la cogestion. Sur ce sujet des retraites, qui concerne tout le monde mais dont personne ne pense qu'elles sont garanties par la réforme, une très large mobilisation peut contribuer au retour des salariés dans la vie syndicale.
S'il sort sans dommages de cette journée, Nicolas Sarkozy pourra se targuer d'avoir fait taire tous les clivages dans son camp et d'avoir maté la majorité en l'obligeant à faire bloc sur le projet cardinal de son quinquennat et en maintenant Éric Woerth malgré les affaires. En prenant prétexte de ce conflit classe contre classe, le président de la République pourrait réussir à annihiler toutes les velléités internes de diversification et de remise en cause de sa politique sécuritaire.
Le Parti socialiste se frotterait bien sûr les mains d'une réussite de la journée qui affaiblirait Nicolas Sarkozy. Mais le PS sait aussi que des syndicats redevenus forts se tiendront en dehors de la bataille politique de l'alternance pour n'être que des acteurs du dialogue social. Il y a trop longtemps que les socialistes n'ont pas contribué à faire avancer l'idéal de justice sociale pour qu'ils puissent imaginer tirer parti d'une victoire syndicale.
DANIEL RUIZ
Une fois de plus, Johnny, avec le flamboyant témoignage dominical qui lui a été consacré, a donné le tempo. Cette semaine sera rock'n roll ou ne sera pas. On dit qu'elle sera celle « de tous les dangers », ou on l'estampille déjà du label « de vérité » : le fantasme du grand rendez-vous quinquennal affole chroniqueurs et rédactions. Une seule certitude : ça va déchirer.
Le succès, plutôt inattendu, des manifestations de samedi contre la politique sécuritaire du gouvernement donne une première indication du potentiel de mobilisation pour la grande journée de demain. Dans les ministères comme à l'Elysée, on s'attend déjà à un télescopage explosif des colères et des affaires.
L'UMP avait parié sur l'été pour étouffer la polémique Woerth, ou au moins réduire sa charge nocive. C'est exactement le contraire qui se produit. Les « aveux » d'un ministre du Travail acculé par les faits et bien obligé de concéder son appui direct pour faire décorer M. de Maistre ne pouvaient tomber au plus mauvais moment. La majorité crie, naturellement, à la manipulation politique, mais c'est bien le choc entre un pouvoir trop proche du monde de l'argent et les efforts que les Français pressentent qui créent les frustrations et les colères.
Même chez ses amis qui prétendent officiellement le contraire, personne ne se fait d'illusion : M. Woerth est bel et bien affaibli pour mener l'acte principal de la réforme majeure du quinquennat. Les cortèges de demain seront sans pitié pour ce ministre déstabilisé et surtout dévalorisé par des dissimulations successives qu'il a toujours habillées de sa bonne foi, au mépris - circonstance aggravante - du bon sens élémentaire de l'opinion. Raté. Aujourd'hui, c'est la réforme toute entière qu'il avait portée jusque là avec compétence et efficacité qui se trouve fragilisée.
Au plus bas dans les sondages, le président de la République prend tous les risques pour braver ce coup du sort en soutenant son poulain. Trop tard pour faire machine arrière... Mais surtout, il ne veut pas donner l'impression de céder à la pression médiatique. Grave erreur d'analyse : c'est l'indignation populaire voire l'écœurement qui ont donné à l'affaire cette étonnante résistance aux démentis et au contre-attaques.
Le chef de l'Etat n'a pas voulu admettre que le « C'est légal » répété en boucle ne suffirait pas davantage à retourner les Français que la presse. Même protégé par la présomption d'innocence, Eric Woerth, avec ses amitiés ambiguës et ses faux-vrais mensonges, n'a plus la légitimité ni le profil exemplaire indispensables pour défendre un texte forcément douloureux. Le président le sait mais, au plus bas dans les sondages, il a tout de même choisi de passer en force en jouant le tout pour le tout. Au risque d'allumer le feu.
Si le mot déterminant a un sens en politique, c'est bien le moment de l'appliquer. Soumise au double feu de la rentrée parlementaire et syndicale, la réforme des retraites va subir, cette semaine, un test déterminant. Décisif et attendu, tant il est vrai que le Président n'a pas vraiment cherché à l'éviter. On l'a bien vu, le guichet de la concertation-négociation du gouvernement est resté délibérément fermé tout l'été.
C'est peu dire pourtant que Nicolas Sarkozy n'aborde pas l'épreuve de force dans les meilleures dispositions. Sa diversion sécuritaire a fait pschitt et s'est même révélée contre-productive. Ses troupes parlementaires se retrouvent, aujourd'hui, plutôt désarçonnées et désabusées quand elles ne cèdent pas aux querelles fratricides.
Pis, de plus en plus empêtré dans l'affaire Bettencourt, le ministre du Travail chargé de porter le dossier emblématique du quinquennat est plus proche de la sortie que de la promotion. Après le lâchage par les syndicats, la curée politique de l'opposition et, parfois, le désaveu de son camp, sa parole n'est plus ni audible ni crédible. C'est mission impossible de faire porter un message essentiel par un messager 3D : déboussolé (personnellement), déconsidéré (publiquement), dévalué (politiquement).
Plus grave peut-être, le gouvernement a perdu, cet été, la bataille de la communication sur le point de friction central de la réforme : son côté injuste. Le fait que l'effort exigé par la double butée légale ¯ âge de départ légal à 62 ans, âge du taux plein à 67 ans ¯ pèse d'abord sur les salariés modestes privés d'études, les exclus, les chômeurs de longue durée, les femmes...
En constatant que sept Français sur dix jugent la réforme « pas juste », le dernier sondage Ifop-dimanche ouest-france signe la victoire de l'explication syndicale sur la pédagogie gouvernementale. En même temps qu'il souligne, par ailleurs, un recul de l'adhésion à la mesure phare des 62 ans et une radicalisation des positions, a priori favorables à la mobilisation.
Mieux, à en croire le même sondage, les syndicats dégagent dans l'opinion une large majorité de soutien à leur journée de ce mardi 7 septembre. Là encore, sept Français sur dix ! Reste, évidemment, que tout le problème est de transformer l'essai dans la rue. Et là, c'est la bouteille à l'encre. Même le tandem CGT-CFDT, qui donne désormais le tempo revendicatif en France, fonctionne avec une réelle efficacité, en contraignant ses partenaires à s'aligner. FO en tête, qui a dû se résoudre à rentrer dans le rang, ne serait-ce que pour continuer à exister.
Pour autant, aucun conflit de rentrée n'a donné le moindre signal avant-coureur de la forte mobilisation qu'espèrent les syndicats. Ce qui est sûr, c'est que la clé la plus inédite du mouvement est apparemment entre les mains des jeunes. Neuf d'entre eux sur dix, toujours selon le sondage Ifop-dimanche ouest-france, affichent leur soutien à la journée du 7. Passeront-ils de l'adhésion symbolique à la contestation militante, eux qui répugnent, par ailleurs, à l'engagement syndical ? Leur réponse sera décisive.
En tout état de cause, les syndicats, s'ils veulent faire bouger la ligne élyséenne, sont condamnés à faire sensiblement plus fort que le 24 juin. Simplement rééditer le score de juin serait perçu comme une incapacité à accentuer et à accélérer la mobilisation, au moment précis où le temps parlementaire enclenche, lui, la vitesse supérieure. Le temps est clairement l'allié du gouvernement.
L'électrochoc n'a pas eu lieu. Lorsque les économistes ont annoncé, à la mi-août, que le PIB japonais avait été inférieur au deuxième trimestre à celui généré, sur la même période, par la Chine, Tokyo est resté de marbre. Quelques experts et officiels japonais ont bien reconnu à mi-voix que leur pays allait abandonner à la Chine, en 2010, le titre de deuxième puissance économique mondiale qu'il détenait depuis plus de trente ans, mais ils ont immédiatement pointé l'évolution mécanique des courbes statistiques et rappelé avec insistance que leur PIB par habitant, mesuré à 39.731 dollars, restait dix foix supérieur à celui de leur voisin communiste. Même dans les médias nippons les plus critiques, la symbolique de ce bouleversement du classement économique mondial n'a pas généré de réel débat. L'arrivée quotidienne en convois de bus de fortunés touristes chinois dans les boutiques de luxe du quartier Ginza de Tokyo n'interpelle personne.
Il y a encore dix ans, la puissance économique japonaise, tant redoutée en Occident dans les années 1980, était pourtant encore plus de deux fois supérieure à celle de la Chine. Les experts pariaient alors sur un « rattrapage chinois » dans les années 2015 ou 2020. La crise financière de 2008, qui a plongé le Japon dans la récession, et l'insolence d'une croissance chinoise, dopée à coups de crédits bancaires par le Parti, auront accéléré leurs scénarios sans véritablement émouvoir les élites japonaises, qui semblent de plus en plus tournées sur elles-mêmes et n'ont enclenché, ces dernières années, ni les réflexions ni les chantiers qui auraient permis à leur pays de défendre, au moins un temps, sa deuxième place sur le podium. Comme l'avaient fait ses nombreux prédecesseurs avant lui, Naoto Kan, l'actuel Premier ministre, vient de proposer, pour sortir le pays de son marasme, un énième plan de relance mêlant une timide politique d'assouplissement monétaire et quelques vagues dépenses publiques limitées par l'énorme dette du pays -évaluée à 10.000 milliards de dollars, elle équivaut à 200 % du PIB -sans oser amorcer de véritable réflexion sur l'identité économique du pays. Confronté au vieillissement accéléré de sa population, le pays n'a toujours pas décidé s'il souhaitait développer, à moyen terme, une société à l'européenne où un complet système de protection sociale serait géré par de lourdes et coûteuses structures gouvernementales ou opter pour un modèle américain plus minimaliste et économe.
L'organisation le 14 septembre prochain de cruciales élections internes au sein du Parti démocrate du Japon (DPJ), qui dirige le pays depuis seulement un an après plusieurs décennies de domination conservatrice, pourrait être l'occasion de raviver ces questionnements. Le chef du gouvernement va affronter pour la présidence de cette formation Ichiro Ozawa, l'un des politiciens les plus machiavéliques du pays. Le vainqueur de ce duel au sein de la formation majoritaire prendra naturellement la direction du prochain gouvernement et pourrait théoriquement réinventer la stratégie de réforme de la nation.
Mais, depuis qu'ils sont entrés en campagne, en début de semaine, auprès des parlementaires de leur groupe et des petits cadres locaux du parti, qui voteront le 14 septembre, les deux hommes ont apparemment opté pour un affrontement plus classique concentré sur les maux traditionnels du pays. Ils ont ainsi consciencieusement promis de lutter contre le vieillissement de la population et le drame de la déflation. Pariant sur une baisse continue des prix, les ménages japonais ne cessent de retarder leurs achats et contraignent les entreprises à enclencher d'interminables campagnes de promotion qui pèsent sur leurs profits. Les deux hommes ont aussi assuré qu'ils allaient lutter contre l'envolée du yen, qui apparaît comme le plus pressant des défis de l'Archipel.
Malgré une croissance en berne, des taux d'intérêt proches de zéro et une Bourse déprimée, le yen continue en effet de s'apprécier et de peser sur les performances du secteur exportateur, qui reste, avec la consommation, l'un des principaux moteurs de la croissance japonaise. La semaine dernière, la devise japonaise a atteint son plus haut niveau des quinze dernières années face au dollar et battu de nouveaux records contre l'euro. Les investisseurs, qui redoutent une détérioration de la conjoncture aux Etats-Unis et en Europe, continuent d'investir dans le yen, qui apparaît, en partie grâce aux surplus de la balance japonaise des paiements, comme une valeur refuge. Cette escalade affole les industriels locaux. Toyota estime qu'il perd 30 milliards de yens (350 millions de dollars) chaque fois que la monnaie nationale gagne un yen contre le billet vert -hier 1 dollar ne valait plus que 85 yens.
Concentrant une partie de leur campagne sur ce malaise, Naoto Kan et Ichiro Ozawa ont annoncé qu'ils emploieraient « tous les moyens possibles » pour faire baisser la valeur du yen. Mais ces déclarations chocs n'ont pas ému les marchés, conscients que l'exécutif japonais n'a presque plus prise sur le cours de sa monnaie. Pour enclencher une baisse significative de sa devise, la banque centrale devrait non seulement vendre massivement du yen sur les marchés, mais également convaincre d'autres investisseurs internationaux de suivre sa stratégie. Le scénario paraît peu probable tant les Etats-Unis et l'Union européenne semblent peu enclins à tolérer un renchérissement de leurs propres devises en cette période de doute.
Face aux combats stériles de ses dirigeants qui feignent toujours d'ignorer ces contraintes internationales et se concentrent sur l'accumulation de postes, l'opinion publique, qui avait espéré un renouveau de la politique en votant l'an dernier pour le Parti démocrate du Japon, semble résignée et en est désormais réduite à parier sur le temps de survie de ses Premiers ministres. Si Ichiro Ozawa emportait la présidence du DPJ le 14 septembre prochain -il est très impopulaire dans la population, mais bénéficie d'un fort réseau de soutien au sein de la formation politique -il deviendrait le sixième Premier ministre du pays depuis le départ de Junichiro Koizumi en septembre 2006.
Une fois n'est pas coutume, les oracles du climat social, les Cassandre de la météo politique auront raison : la rentrée sera chaude. Voilà bien vingt ans qu'ils l'annonçaient et qu'aucune éruption ne se produisait plus avant la fin de l'automne dans un pays moins enclin, au retour des vacances, aux problématiques collectives qu'aux préoccupations personnelles. Nul doute cette fois : chauffés tout l'été sur les plages par les caravanes syndicales, assourdis au feuilleton de l'affaire Bettencourt-Woerth, nourris de l'injustice supposée faite aux Roms, les Français se mobiliseront en masse demain. Contre tout et rien, contre la réforme des retraites, contre la rigueur imposée par la crise, mais aussi contre la politique de sécurité, contre ces liens prêtés au pouvoir avec l'argent, contre un style de présidence, et puis, et puis, et puis…
Le communiqué final de cette apothéose de la contestation populaire - précédée, en lever de rideau, d'un mouvement d'enseignants -est déjà écrit par les syndicats. Vrai ou faux, il y aura demain, pour les besoins de la cause, 2 millions de manifestants au bas mot. Mais il ne faut pas s'y tromper, ce ne sera pas le début d'une dynamique incontrôlable similaire à celle de l'automne de 1995, mais la fin d'un cycle. Car, même si d'autres journées seront programmées, les syndicats se sont bel et bien résignés à voir l'âge légal de la retraite passer de 60 ans aujourd'hui à 62 ans en 2018. En atteste la tentative de François Chérèque de négocier sur la deuxième borne, celle de l'âge donnant droit à la retraite au taux plein (65 ans qui doivent passer à 67 ans). A quoi bon mobiliser la France entière pour obtenir des concessions - sur la prise en charge de la pénibilité du travail notamment -que l'Elysée, Claude Guéant, a de nouveau offertes hier ? Pour revenir sur la réforme des retraites, la CFDT et la CGT placent maintenant leurs espoirs sur le printemps 2012, pas sur l'automne 2010.
Pour cette raison et parce que la réalité sociale est devenue meilleure, avec la baisse du chômage et l'accalmie dans les plans sociaux, cette rentrée pourrait bien n'être pas si périlleuse que cela pour Nicolas Sarkozy. Au contraire, puisque le débat parlementaire sur la réforme des retraites aura pour mérite de faire revenir à la surface l'immense mur financier que représente un système perdant 30 milliards d'euros par an alors qu'il engloutit déjà 15 % de la richesse nationale. Le vrai, le seul danger de la rentrée serait, au prétexte d'antisarkozysme, de contester, de minorer, de différer une réforme qui pèche plutôt par défaut que par excès de sévérité.
JEAN-FRANCIS PÉCRESSE
dimanche 5 septembre 2010
Il est temps qu’il arrive, ce remaniement! Il donnera un nouveau souffle à un gouvernement déclaré officiellement en sursis avant même le grand débat sur les retraites – dans la rue et au Parlement. Il permettra de passer à une autre "séquence".
La politique est avant tout l’art de gérer le calendrier. Jacques Chirac, grand jeune homme pressé, a été un Président qui laissait filer le temps. François Mitterrand en fut le maître incontesté: "Donner du temps au temps", disait-il. Mieux que quiconque, il savait donner le tempo, laisser les dossiers mûrir, aller parfois jusqu’à la catharsis, cette éruption si forte qu’elle permet de changer de pied. Nicolas Sarkozy a un rapport moins constant au temps. Il se veut l’homme des séquences. Aujourd’hui, elles s’entremêlent.
La séquence des retraites, polluée par l’affaire Woerth-Bettencourt, est bousculée par un épisode sécuritaire. Et la séquence du remaniement a déjà commencé. Elle doit déboucher sur la présidence française du G20. Maîtriser le temps, c’est avant tout donner de la sérénité. Le quinquennat a démarré dans la frénésie des réformes à accomplir. Il s’est poursuivi dans l’urgence des réponses à donner à la crise. Il appelle maintenant à retrouver une perspective. Comme dit l’adage, le temps n’épargne point ce que l’on fait sans lui.
Sept Français sur dix approuvent la journée de mobilisation pour les retraites
Une majorité de Français (70 %) approuvent la journée de mobilisation syndicale organisée mardi 7 septembre contre le projet de loi sur les retraites, selon un sondage IFOP pour Dimanche Ouest-France. La courte majorité qui jugeait "acceptable" de reculer l'âge légal de départ de la retraite de 60 à 62 ans, point clé de la réforme, s'est érodée en septembre (53 % contre 58 % en juin). Interrogés sur le report progressif de l'âge légal à 62 ans en 2018 souhaité par le gouvernement, 53 % le jugent "tout à fait" ou "assez acceptable", contre 47 % le qualifiant de "tout à fait" ou "assez inacceptable". La proportion de "tout à fait inacceptable" atteint 30 %, soit sept points de plus qu'en juin dernier. A l'inverse, la part des "tout à fait acceptable" chute de sept points à 21 %.
L'étude montre de fortes différences selon l'âge, l'opposition au projet de recul de l'âge de départ à la retraite étant majoritaire chez les 25-34 ans (52 % le jugent inacceptable) et les 35-49 ans (53 %). Dans le même temps, une très large majorité des français (70 %) approuve la mobilisation du 7 septembre contre la réforme des retraites, approbation qui culmine (87 %) chez les 18-24 ans, les employés (82 %) et les ouvriers (79 %).
Lorsque cette question avait été posée sur une manifestation sur le même sujet en mai 2008, 43 % des français trouvaient la manifestation justifiée, précise l'étude. C'est un "tableau balancé et contradictoire : les Français trouvent le projet courageux et nécessaire mais pas juste, et soutiennent majoritairement le mouvement qui s'y oppose", explique Jérôme Fourquet, de l'IFOP. Si une très forte proportion des sondés s'accorde à estimer que le gouvernement n'est "plutôt pas ouvert au dialogue" (69 %), "plutôt pas juste dans ses choix" (67 %) et "plutôt pas attentif aux questions liées à la pénibilité de certains métiers" (62 %), une majorité plus courte lui reconnaît le fait d'être "courageux dans ses choix" (53 %) et "déterminé à maintenir le système de répartition français" (57 %). Pour 70 % des sondés, il est "responsable vis-à-vis des générations à venir". Enfin chez les ouvriers, 76 % des sondés trouvent que le gouvernement n'est "plutôt pas attentif aux questions liées à la pénibilité de certains métiers".
Ce sondage a été réalisé par l'Ifop par téléphone les 2 et 3 septembre auprès d'un échantillon de 957 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas. Selon un autre sondage réalisé par l'IFOP sur le même échantillon et la même période, mais pour Sud-Ouest Dimanche, 49 % des Français jugent les propositions du Parti socialiste "plus équilibrées en ce qui concerne les efforts demandés aux différentes catégories de Français". Les propositions socialistes ne sont cependant jugées "plus sérieuses que celles du gouvernement concernant le financement à long terme du système de retraite par répartition", que par 40 % des sondés.












