TOUT EST DIT

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ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO

vendredi 3 septembre 2010

La dérive intellectuelle d'Alain Minc

Certains ont pensé qu'un excès de discours sécuritaire risquait de revenir comme un boomerang sur le gouvernement. Les sondages ne le vérifient pas.

En revanche, un célèbre conseiller du pouvoir – qu'il soit de gauche ou de droite – s'est exercé à ce sport avec un manque évident de talent. Emporté par le zèle médiatico-mondain anti-Benoît XVI, Alain Minc a reproché au pape d'être "allemand", et pour cette raison, lui a enjoint de se taire. Manifestement, dans son esprit, le fait d'appartenir au peuple qui a élu Adolf Hitler, il y a un certain nombre de générations, crée pour tous les Allemands une culpabilité collective. De même qu'il y a un peuple élu, il y aurait, en quelque sorte, un peuple maudit…
Sans doute, par distraction, Alain Minc ne se rend pas compte que son discours est précisément celui qui rend le nazisme particulièrement condamnable. Le nazisme consistait à reprocher à certaines personnes d'être nées, aux juifs d'être Juif, et en tirait la conclusion que tout ce que faisaient, ce que disaient, ce qu'écrivaient les juifs, était nécessairement mauvais. C'est ainsi qu'on a brûlé les œuvres de Stefan Zweig. Alain Minc conseille-t-il de brûler les encycliques de Benoît XVI ? Juge-t-il non les actes ni les discours, mais l'homme qui en est l'auteur, parce qu'il est né Allemand ? Qu'une pareille dérive intellectuelle se produise chez une personne qui a la réputation d'éclairer les responsables politiques au plus haut niveau est assez effrayant.

RESPECT MUTUEL

Dans le débat actuel sur l'expulsion des Roms, il y a deux interprétations de la politique gouvernementale. Ceux qui la critiquent considèrent qu'il s'agit d'une politique qui vise un groupe ethnique particulier : c'est ainsi que certains ont osé parler d'un "racisme d'Etat". Ceux qui soutiennent l'action menée par le gouvernement – et j'en suis – pensent, au contraire, qu'il s'agit d'une réponse à des comportements qui ne sont pas tolérables : occupations illégales de terrains, délinquance, mendicité agressive, prostitution… La solution consiste donc à demander au gouvernement Roumain, dans le cadre européen, d'améliorer la situation des Roms sur son territoire, et la France est prête à apporter sa contribution.

D'une façon particulièrement maladroite, Alain Minc vient "défendre" la position du gouvernement en employant à l'encontre du pape un argument évidemment raciste, germanophobe, comme si Benoît XVI était si peu que ce soit responsable des exactions commises par les nazis à l'encontre des tsiganes. Il est d'ailleurs assez incroyablement irresponsable qu'une personnalité réputée proche du président de la République stigmatise ainsi l'Allemagne, c'est-à-dire aussi celle d'aujourd'hui, avec laquelle il est essentiel, dans le contexte économique actuel, que nous ayons des relations de respect mutuel et de solidarité constructive. Son dérapage est toutefois révélateur de l'hostilité pavlovienne que le pape actuel suscite dans certains milieux.

Christian Vanneste, député (UMP) du Nord


Il n'y a pas plus pro-européen et pro-allemand que moi

Monsieur le député,

J'ai lu avec soin votre propos sur ma "dérive intellectuelle". Puis-je vous rappeler un fait ? S'exprimant avec la légitimité qui est la sienne, Madame Merkel avait rendu public son appel téléphonique au pape après la nomination de l'évêque révisionniste et avait précisé qu'elle lui avait demandé de revenir sur cette désignation.

Croyez-vous que la chancelière aurait appelé un pape italien ou argentin dans les mêmes circonstances ? Non, bien sûr. Pourquoi elle qui a en charge l'intérêt supérieur de l'Allemagne s'était-elle manifestée ? Parce qu'elle estimait qu'un Allemand, fut-il pape, était certes non responsable mais héritier de l'Histoire et donc tenu, sur certains sujets, à un degré de réserve supplémentaire.

Il n'y a pas plus pro-européen et pro-allemand que moi. En particulier à cause du doigté avec lequel les Kohl, Merkel, Fischer assument le poids de l'Histoire tout en donnant au monde l'image de la plus accomplie des démocraties européennes.

Se seraient-ils exprimés comme le pape ? Je ne le crois pas.

Veuillez croire, Monsieur le député, à l'expression de ma considération la plus distinguée.
Alain Minc, essayiste et consultant

Baroin à tort et à raison


Le plan de relance des Bleus

Ce n’est pas un bulletin météo, mais ça y ressemble. Pas non plus un sondage sur le moral des Français, mais quelque chose dans le genre, qui nous renseigne toujours un petit peu sur l’état de forme du pays : l’équipe de France de football et ses résultats.

Car même si pour parler aux filles cet été, il valait mieux être nageur ou sprinteur, le foot reste le foot. Peut-être parce qu’avec un ballon et deux maillots disposés par terre, on peut jouer partout. A la récré ou au pied des immeubles. Ce n’est pas un bulletin météo, mais ça y ressemble. À voir le fiasco de la Coupe du monde qui a tourné à l’affaire d’Etat, avec cette surenchère dans le vocabulaire : mention spéciale aux “caïds immatures”.

Autant de commentaires “inspirés”, à droite comme à gauche, qui ont conduit les “mutins” au tribunal. L’honneur est sauf. Ouf ! Qu’on se rassure, l’équipe de France n’est pas morte dans un bus en juin dernier. Le plan de relance a des allures de cause nationale, Blanc et Zidane ont fait leur rentrée. Et à en croire le Net, Domenech s’est mis au poker. Tant mieux. Les Bleus affrontent la Biélorussie, ce soir, en qualification pour le championnat d’Europe.

Ce n’est pas à proprement parler une affiche, certains vous diront même que le match a pour seul mérite de mieux situer la Biélorussie sur une carte. C’est faux. Car grâce à ce match, les profs de géo, à peine rentrés, vont aussi s’arracher les cheveux pour expliquer à leurs élèves ce que fait la Biélorussie en Europe.

Dieu n'a pas créé l'univers, selon Stephen Hawking

L'astrophysicien britannique Stephen Hawking affirme que l'univers n'a pas eu besoin de Dieu pour être créé. Dans son nouveau livre, The Grand Design, Stephen Hawking souligne qu'en comprenant une série complexe de théories physiques, la création de l'univers s'expliquera. Des extraits de cet ouvrage, écrit avec le physicien américain Leonard Mlodinow, ont été publiés jeudi dans The Times.
"Il n'est pas nécessaire d'invoquer Dieu (...) L'univers peut et s'est créé lui-même à partir de rien", selon Stephen Hawking. "La création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, la raison pour laquelle l'univers existe et nous existons."

Dans Une brève histoire du temps (1989), Stephen Hawking semblait accepter l'éventualité d'un créateur. C'est la découverte d'autres sytèmes solaires en dehors du nôtre, en 1992, qui a remis en cause selon lui une des idées phares d'Isaac Newton – à savoir que notre monde était si intelligemment conçu pour la vie que seule une origine divine pouvait en être l'explication.

C'EST ENCORE HEUREUX, DIEU N'EXISTE QUE POUR EXPLOITER L'INCONNU ET LES PEURS DE L'HOMME, AFIN DE MIEUX L'ASSERVIR.

La croissance sera meilleure qu'attendu en zone euro

La Banque centrale européenne a revu à la hausse ses prévisions de croissance en zone euro. En 2010 elle sera comprise entre 1,4% et 1,8%. En 2011 elle se situera entre 0,5% et 2,3%.

C'est officiel: l'activité économique en zone euro sera meilleure que prévu. La Banque centrale européenne l'a reconnu ce jeudi en relevant ses prévisions de croissance pour 2010 et 2011. Selon les nouveaux chiffres, l'activité progresserait en 2010 dans une fourchette comprise entre 1,4 et 1,8%, au lieu de 0,7% à 1,3% estimée auparavant. En 2011, la croissance serait comprise entre 0,5% à 2,3%, contre +0,2% à +2,2% précédemment.

«La fourchette de croissance du PIB réel cette année a été révisée à la hausse grâce au rebond plus vigoureux que prévu de la croissance économique au deuxième trimestre ainsi qu'à l'évolution meilleure que prévu observée durant les mois d'été», a expliqué le président de la BCE, Jean-Claude Trichet. «Pour 2011, la fourchette a également été revue en hausse pour refléter principalement les effets prolongés de la croissance plus forte attendue vers la fin 2010.»

Incertitude

Malgré ces révisions à la hausse, «l'incertitude continue à prévaloir», a nuancé Jean-Claude Trichet. D'autre part, «la reprise de l'activité devrait être freinée par le processus des ajustements de bilan dans divers secteurs et par les perspectives du marché du travail.»

Surtout, les écarts de croissance se creusent entre les différents pays de la zone euro, font remarquer des économistes. Quand l'Allemagne cavale en tête avec 2,2% de croissance au deuxième trimestre, la Grèce s'enfonce dans la récession avec un recul de 1,5% du PIB. Même tendance pour les taux de chômage nationaux. Dans ces conditions, la stratégie de la BCE s'annonce compliquée.

Ce n'est pas un problème, a rétorqué Jean-Claude Trichet: la Fed, aux Etats-Unis, se trouve dans la même situation depuis des décennies avec les 50 Etats. «Ces dix dernières années, la plus faible croissance d'un Etat américain a été de 0,9% (Ohio) et la plus forte de 4,7% (Arizona). Nous avons observé le même écart dans la zone euro sur la même période», a argumenté le président de la BCE. «Même chose pour le chômage: les taux se sont étalés de 3,5% à 14% selon le Etats. Encore une fois, nous avons relevé la même fourchette au sein de l'Eurozone.»

Sérénité

La sécurité est un droit de l’homme intangible : comment les libertés pourraient-elles se déployer dans un climat de peur ? Cette exigence guide l’action des gouvernements : assurer l’ordre nécessaire pour que la loi du plus fort cède la place au dialogue, que la règle s’impose et que le droit apparaisse à tous comme la seule méthode acceptable de gestion des conflits.

Aujourd’hui, il existe pourtant un écart manifeste entre ces principes, aux fondements de la démocratie, et les réalités de terrain. Depuis au moins dix ans, des inquiétudes sourdes parcourent la France. L’existence de zones de non-droit, des agressions nombreuses ou la répétition de délits contre les biens nourrissent un ressentiment d’autant plus fort que les engagements de vaincre l’insécurité se sont multipliés. L’implication de la police et de la gendarmerie a été plus visible, la politique pénale s’est faite plus répressive… pour un bilan mitigé. En tout cas, ceux qui ont eu la responsabilité de cette politique, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy, comme ministre de l’intérieur, puis comme président de la République, se préparent aujourd’hui à l’amplifier.

Cette spirale, nourrie de réactions à chaud, a, bien sûr, ses vertus. Elle donne à l’opinion le sentiment que le pouvoir agit. Elle a des appuis et des relais politiques : une trentaine de députés UMP, étiquetés sarkozystes, seront reçus jeudi prochain à l’Élysée pour défendre cette ligne claire. Ils espèrent que cette « droite populaire » (du nom de leur collectif) sera représentée dans le prochain gouvernement.

Mais cette voie n’est pas sans pièges. Les réponses sécuritaires peuvent aussi avoir pour effet de faire reculer les politiques de prévention, d’accroître les tensions pour des bénéfices difficilement chiffrables et rarement démontrés. Politiquement, elles ont aussi un coût. Aujourd’hui, elles divisent la majorité, jusqu’à pousser François Fillon à exprimer mezza voce ses réserves.

Contenir les violences a toujours supposé une politique globale. Jamais la répression, toute seule, n’a suffi pour assurer la sécurité. Dans nos pays réputés pacifiés, la sérénité devrait être la norme, et l’inquiétude, l’exception.



François Ernenwein

Le piège de Pinocchio

Les placards de l'histoire en regorgent. Et tous les grands cuisiniers de la politique - bien lire, tous ! - en font un usage immodéré. Des gros, des moyens, des petits. Des graves, des très graves et des moins graves. Des minables et des superbes. Des cyniques et des gratuits. Des méchants ou des inconscients. Des élégants et des vulgaires. Il y en a de toutes tailles en magasin et pour toutes les situations. Les mensonges, puisqu'il s'agit d'eux, sont devenus des accessoires incontournables du débat, des options obligatoires pour la scène démocratique, des éléments d'un langage à décrypter pour le public. Parfois, un réflexe conditionné. Et même, pour certains, une seconde nature. Alors, il faut bien affronter ces ustensiles d'arracheurs de dents.
Une pratique assidue les a rendus presque inoffensifs : ils sont tellement repérables. Ah, si les nez s'allongeaient... Ils n'en restent pas moins dangereux pour qui les manipule en amateur. Trop de désinvolture et, hopla geiss, ils vous explosent à la figure. C'est ce qui risque d'arriver à Éric Woerth. Bien sur, il bénéficie de la présomption d'innocence et on souhaite que la justice apporte une clarté qui lèvera des ombres ambiguës. Mais à force de dissimuler des petits détails gênants sur d'encombrantes décorations, et de rhabiller la vérité avec une bonne conscience presque trop naïve, le ministre du travail a stimulé la curiosité d'une presse toujours prompte à mettre sur la table ce qu'on cherche à planquer dessous.
Il n'est pas le cerf, traqué, d'une chasse à courre, simplement le chat d'un cache-cache pas très drôle mais qu'il a lui même initié. Les artifices de la communication se retournent cruellement contre ceux qui, parfois, comptent trop sur eux.
En répétant « je n'ai pas menti » contre toutes les évidences dans cette histoire de légion d'honneur, M.Woerth fait penser à un enfant pris la main dans le pot de confiture et qui, la bouche barbouillée, continue de dire « j'ai rien fait » comme pour s'en persuader lui-même. A cinq ans, cela peut être touchant. A cinquante-cinq, c'est toujours pathétique.
Il ne s'agit pas de jouer les redresseurs de torts. Le mensonge est humain, après tout. Qui n'en fait pas ? Encore faut-il le reconnaître à temps, avec simplicité. C'est tout ce qu'on demande aux hommes et aux femmes politiques. Si, de temps en temps, ils savaient dire « je ne sais pas », « je me suis trompé(e) », « j'ai été nul(le) sur ce coup là » ou même « j'ai menti parce que j'ai eu peur d'être injustement soupçonné(e) de malhonnêteté, et je le regrette », ils se grandiraient. Et nous feraient économiser beaucoup de temps et d'énergie.

Olivier Picard

L'espoir quand même ?

La photo de Barak Obama encadré de l'Israélien Netanyahou et du Palestinien Abbas, rejoindra-t-elle l'album des clichés de la paix aussi historiques que vite jaunis ? À chaque fois, on se prend à espérer, avant de voir les énièmes processus et négociations rejoindre le cimetière des espoirs mort-nés. Le fait qu'il ait fallu 20 mois au président pour rendre possible cette photo et le dialogue à suivre, n'incite guère à l'optimisme. D'autant que la mort de quatre colons et la décision de Nétanyahu de ne pas prolonger le gel des colonies sont plutôt de nature à doucher toute nouvelle illusion.

Et pourtant, il faut croire que si Barak Obama a décidé de se lancer quand même dans cette aventure, c'est qu'il en a mesuré tous les risques. Celui de l'échec, mais comme ses prédécesseurs, il pourra toujours dire qu'il a essayé. Ou plus probablement fait-il le pari d'un demi-succès que constituerait la solution de deux États, Israël et Palestine. Demi-succès parce que l'État palestinien, en l'absence du règlement des colonies, de Jérusalem et du reste, tiendrait plutôt du « canada dry», sous domination israélienne.

Même un ersatz d'État, espèrent les Américains et aussi l'Autorité palestinienne, donnerait une autre perspective à la population et créerait une dynamique nouvelle sur le terrain. À ce scénario, le plus optimiste, on opposera bien sûr les faiblesses cumulées de Nétanyahu, coincé par sa coalition et ses colons, prêts à tout, et de Mahmoud Abbas, dans la ligne de mire du Hamas.

La marge de manoeuvre d'Obama n'est pas non plus considérable. S'il est décidé à tout tenter, il lui faudra le moment venu faire pression sur Israël. On peut en douter, sauf si le lobby juif américain encourage finalement une solution pragmatique. Cela fait beaucoup de si, mais le jeune patron des États-Unis n'a pas d'autre choix que de montrer que l'hyperpuissance n'a pas déserté ses responsabilités mondiales. Tâche d'autant plus difficile que le pays doute de lui et que son désarroi est à la mesure des ravages économiques. C'est là que les Américains attendent Obama en priorité.

XAVIER PANON

Une si simple ambition

Plus loin que le bout du nez de sa rentrée, l'école ne perd jamais de vue que pour elle la performance ne se mesure pas à la réussite d'une matinée chargée d'émotions. Ce jour si dur pour la maman en larmes qui laisse son petit au monde hostile ou le retour vers le collège d'adolescents qui jusqu'aux prochaines vacances vont bourgeonner d'envies secrètes, ne sont que de courts moments dans le cycle. Derrière cette rituelle imagerie, le véritable enjeu est dans la durée et dans la qualité du service public tout au long de l'année scolaire. L'année ne se passera pas forcément bien parce qu'il n'y a pas eu d'accrocs de rentrée. La réussite et l'effort en continu se jugent sur les vingt ans à venir pour le bambin qui demain fera ses débuts à la maternelle.

Passée la dramatisation et les grains de sable, inévitables quand un million de personnes sont mobilisées, ce qui se joue à chaque rentrée c'est le passage de l'enfance à l'âge adulte. Et la seule question qui vaille d'être posée est celle des moyens mis en oeuvre pour faire progresser l'ensemble des jeunes et pas seulement pour trier les bons qui accéderont aux grandes écoles. De la nature de la réponse dépend que l'on mette fin à la dérive sélective et injuste du système éducatif, au formatage des élèves et aux fausses démocratisations de ces dernières décennies.

L'école n'est pas un compartiment étanche de la société et ses règles n'en sont pas indépendantes. Sans une véritable politique de la jeunesse et sans dynamisme économique, l'éducation ne peut pas offrir les débouchés conformes aux compétences qu'elle enseigne.

Un peu moins de maths, un peu plus d'histoire-géo ou d'économie? Mécomptes d'apothicaires que ces chicaneries quand il importe d'abord et avant tout que le maître enseigne bien et que l'élève apprenne bien. Les politiques décidées pour l'école feront, ou non, qu'elle soit émancipatrice et permette à chacun de tirer le meilleur parti de ses apprentissages. C'est dans cette si simple ambition qu'est l'avenir de notre jeunesse bien plus que dans un élitisme qui ne fait qu'accroître les inégalités et les reproduire.

DANIEL RUIZ

Bons points, approximations et impasses

Comment en vouloir à Luc Chatel ? Tous les ministres de l'Education nationale partagent la même coquetterie. A chaque rentrée, ils aiment annoncer des « nouveautés », comme si l'école, comme un élève turbulent, ne parvenait jamais à trouver son équilibre autrement que dans le mouvement permanent.
Traditionnellement, beaucoup d'innovations annoncées à grand fracas restent des engagements sur le tableau noir tout propre du ministère et ne deviennent jamais réalité. Celle qui domine toutes les autres dans cette édition 2010-2011 est pourtant prometteuse puisqu'en instituant un suivi permanent des élèves intégré aux heures de présence au lycée, elle s'efforce de privilégier l'introuvable égalité des chances. Un bon point, donc, pour le ministre. Il y en a d'autres qui pourraient récompenser de bonnes intentions, au moins celles énoncées sur la copie. Revalorisation des jeunes enseignants, révision du système des remplacements ou encore autonomie des établissements sont autant de principes prêchés depuis longtemps par l'ensemble de la communauté éducative. Il serait injuste de noter sévèrement ces têtes de chapitres au prétexte qu'elles restent conditionnées aux paragraphes très concrets de la pratique qui, eux, ne sont pas encore écrits.
Le problème du ministre, c'est le calcul. L'éternelle question des soustractions de postes -une opération qu'une large majorité de l'opinion ne comprend pas-, l'équation des moyens à laquelle elle aboutit, et les sempiternelles histoires de redistribution de l'argent injecté dans la machine, mettent de la confusion dans ce bulletin de septembre. Avec l'interrogation politique « Est-il possible de faire mieux avec moins ? », on bascule cette fois de la technologie à la philosophie, puis de la philosophie à la poésie quand on finit par éluder le réel pour fleurir les impasses.
Le manque de tuteurs, par exemple, est enveloppé d'un flou hamiltonien qui peut se transformer en un périlleux brouillard pour les jeunes stagiaires parachutés devant des classes sans avoir eu aucune formation spécifique pour y faire face. Comment s'étonner que cette virile stratégie du saut dans le vide -il (elle) retombera bien sur ses pieds, non ?- ne provoque l'inquiétude quasi unanime de l'ensemble du corps éducatif quand elle concerne un point essentiel du programme ?
Même s'il est à petit coefficient, le préavis de grève du 6 prétend d'abord sanctionner l'approximation ministérielle. Dommage pour le pouvoir, quand on sait que dans cette matière délicate, elle ruine fatalement la cohérence du devoir.

Olivier Picard

Le deuxième jour

Tous les élèves le savent bien. Le plus dur, c'est le deuxième jour. Ce matin donc. Sonne alors le « vrai » début de l'année scolaire, après le temps suspendu des premières heures de la rentrée, de la découverte de sa classe, de ses emplois du temps... et de la tête de ses professeurs. « Il a l'air sévère, on va pas rigoler, elle a des baskets, il est pas commode etc. ». Hier encore, les spéculations allaient bon train mais toujours avec la même éternelle frustration : le moment tant attendu ou, plus fréquemment, tant redouté, pourrait être plus intense et mieux organisé. Ah, si on arrêtait de le présenter, avec une psychologie pénitentielle, comme le commencement des travaux forcés. Ah, si la rentrée était une fête, même ! Mais défendez une telle revendication auprès d'un chef d'établissement, et vous vous sentirez aussi décalé que le jeune appelé réclamant une nouvelle couleur d'uniforme, plus seyante, dans le sketch de Pierre Palmade... Un grand moment de solitude, donc. Mais tout cela, c'est déjà du passé.
Ce deuxième jour, c'est le plus dur, aussi, pour le ministre de l'Éducation. Passés le rituel touchant de la visite d'une maternelle devant les caméras et la promotion de nouveautés alléchantes, il faudra bien justifier les insuffisances d'un dispositif scolaire qu'il s'est évertué, la veille, à présenter comme « au point ». Comment expliquer, par exemple, que de jeunes professeurs se retrouvent devant leur classe sans avoir été formés à les gérer ? Un handicap récurrent, hérité des lacunes des IUFM, qu'on devait régler... et qu'on aggrave, faute de préparation. Selon Luc Chatel, il n'y aurait pas de quoi en faire toute une histoire. On trouvera bien un petit bricolage. Et tout le problème de la grosse et lourde machine de l'éducation nationale est là, dans la négligence de ces « détails » qui, en vérité, n'en sont pas. La contrainte de la massification a alors bon dos.
Dans ce registre, la suppression de 16 000 emplois serait, elle aussi, marginale, sans qu'on n'arrive jamais à trouver des solutions convaincantes pour répondre à la demande de moyens humains dans les établissements. Vous verrez, l'année prochaine, on en parlera encore et le gouvernement, quel qu'il soit, écartera d'un revers de main cette exigence superflue.
Le deuxième jour, on garde à la bouche l'impression d'une occasion ratée de démarrer du bon pied. Ah si, tout de même, il y a un soleil. Dans la morosité ambiante, et malgré toutes les critiques justes ou caricaturales qui pleuvent sur le système éducatif, ces Français qu'on dit râleurs expriment dans les sondages leur satisfaction des enseignants, des programmes, de l'école. Enfin un souffle de confiance. Enfin une bonne nouvelle !

Michel Sardou

Voilà près de quatre décennies que sa « Maladie d'amour » a fait ses ravages dans le public français, mais, à soixante-trois ans, l'artiste aux 120 millions de disques vendus chante toujours le beau sexe, auquel son nouvel album, « Etre une femme », est tout entier consacré. Celui qui dénonçait dans « Les Ricains » le manque de gratitude de ses compatriotes pour leurs libérateurs et regrettait « le temps des colonies » a longtemps donné de l'urticaire aux intellectuels de gauche. Cela n'a pas nui à son succès chez les adeptes des « Bals populaires », et avoir entonné son « Ne m'appelez plus jamais "France" » devant les métallos des chantiers de Saint-Nazaire en délire reste un de ses grands souvenirs. Un clin d'oeil de l'histoire pour cet arrière-petit-fils d'un charpentier de marine toulonnais, qui, en se muant en décorateur de théâtre, donna naissance à une dynastie d'artistes. Si le chanteur a délaissé les textes polémiques, cela ne l'a pas empêché de critiquer les expulsions de Roms, lui dont les parents, les comédiens Fernand et Jackie Sardou, se marièrent aux Saintes-Maries-de-la-Mer. L'interprète de « J'habite en France » est, il est vrai, à sa façon un nomade, puisqu'il a déménagé une trentaine de fois avant de se fixer en Haute-Savoie. Non sans conserver une habitude rapportée de ses années à Miami et fort incongrue dans le show-biz : dîner chaque soir à 18 h 30.

Zapatero sur le fil du rasoir

Affaibli par la tempête financière qui s'est abattue sur l'Espagne en mai dernier, dans la foulée de la crise grecque, José Luis Rodriguez Zapatero s'apprête à connaître des mois particulièrement difficiles. Avec au menu, le 29 septembre, l'appel à la première grève générale depuis son arrivée au pouvoir en 2004 suivi, aux environs du 20 octobre, par le vote d'un budget 2011 des plus austères, par un Parlement où il ne dispose pas de la majorité. Et fin novembre, par des élections régionales en Catalogne où le Parti socialiste qu'il dirige devrait perdre les commandes de la Generalitat. Sans parler de la publication de chiffres économiques qui ont recommencé à se détériorer après une courte embellie, et d'une nouvelle possible poussée de fièvre sur les marchés. Dernière de la « bande des trois » à maintenir la note de l'Espagne au niveau AAA, l'agence Moody's doit, en effet, décider d'une éventuelle dégradation d'ici à la fin de ce mois. Dans ces conditions, le président du gouvernement espagnol va avoir besoin de toute son habileté politique pour éviter une chute que certains lui prédisent pour la fin de l'année.

Traditionnellement invité à présenter sa politique sociale lors de la fête minière de Rodiezmo organisée par l'Union générale des travailleurs (CGT), syndicat où il est encarté, Zapatero a été déclaré, cette année, « persona non grata » à la manifestation qui doit se dérouler dimanche. La réduction des salaires des fonctionnaires décrétée de façon unilatérale à partir du 1 er juin, et surtout la réforme du marché du travail, adoptée le même mois, ont mis à mal la surprenante mansuétude affichée jusque-là par les organisations syndicales face à une crise qui a entraîné un doublement du taux de chômage, à plus de 20 % de la population active en trois ans. Désireux de ne pas couper définitivement les ponts avec l'UGT et Commissions ouvrières (CCOO), son frère jumeau, le gouvernement a dû mettre en sourdine pour l'instant son projet de repousser de 65 à 67 ans l'âge de départ à la retraite, et d'allonger de manière concomitante la période de cotisations…

L'heure est aussi aux arrangements pour le vote du budget 2011 qui s'inscrit en baisse de 7,7 % par rapport à celui de cette année. Ce qui ramène l'enveloppe au niveau de 2006. Alors que, principale force de l'opposition, le Parti populaire (PP), donné gagnant dans tous les sondages, rêve d'élections anticipées et que communistes et Verts se refusent à cautionner sa politique d'austérité, José Luis Rodriguez Zapatero n'a pas beaucoup d'options pour faire avaliser sa copie par le Parlement. Les voix des nationalistes catalans de Convergence et Unio (CiU), grand favori des élections de Catalogne, lui feront inévitablement défaut cette année. Il n'a donc d'autre solution que de décrocher le soutien du parti nationaliste basque (PNV). Qui promet de faire payer chèrement son appui, après s'être fait écarter du pouvoir en Euskadi par les socialistes avec l'appui tacite du PP à l'issue du scrutin régional de 2009.

Ce type de négociations qui concerne aussi de plus petites formations comme Coalition Canaries et Union du peuple navarrais (UPN), se solde traditionnellement par des investissements financiers supplémentaires dans les régions concernées. C'est une libéralité que les caisses de l'Etat ne peuvent pas se permettre dans la conjoncture actuelle. Pour calmer les marchés et les inquiétudes de Bruxelles, l'Espagne a été contrainte de durcir son plan de rigueur au printemps afin de parvenir à ramener le déficit de ses comptes publics de 11,2 % du produit intérieur brut l'an dernier à 9,3 % cette année et 6 % en 2011. Dans l'objectif d'atteindre le sacro-saint seuil de 3 % à l'issue de l'exercice suivant. L'heure n'est donc pas aux largesses.

Certes, l'économie espagnole est sortie de la récession au premier trimestre avec une légère croissance de son PIB de 0,1 %, mais la légère embellie, confirmée sur la période avril-juin (+ 0,2 %), ne devrait pas durer. Après quatre mois de timide décrue, le chômage est reparti de plus belle en août, mois habituellement créateur d'emplois. Si, cumulé à une baisse des dépenses de 2,4 %, le tour de vis fiscal a permis d'augmenter de 10,4 % les recettes de l'Etat et de ramener le déficit de ce dernier à 25,7 milliards d'euros (2,44 % du PIB) à fin juillet, il est en passe de provoquer une nouvelle rechute de la consommation. Le second semestre s'annonce donc très difficile.

Les experts interrogés par la Funcas, le cabinet d'études de la confédération des caisses d'épargne espagnoles, voient ainsi 2010 se solder par un nouveau recul du PIB de 0,6 % (contre - 3,4 % l'an dernier) quand le gouvernement table sur une baisse de seulement 0,3 %. Surtout, ils ne tablent que sur un timide rebond de 0,6 % l'an prochain, contre + 1,3 % pour les prévisions officielles, ce qui rendrait totalement caduque le plan de retour à l'équilibre des finances publiques.

« Le défi fiscal de l'Espagne est le plus important de tous les autres pays bénéficiant de la note AAA avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis qui disposent d'une plus grande vitalité économique », estimait récemment l'agence de notation Moody's. Qui pourrait bientôt suivre Standard & Poor's qui a ramené la note du pays à AA avec perspective négative, le 28 avril dernier, et Fitch qui a abaissé le curseur à AA+ avec perspective stable, un mois plus tard. Le calme revenu sur le marché des bons du Trésor espagnols après la flambée du printemps pourrait donc ne pas durer. L'Espagne et José Luis Rodriguez Zapatero n'en ont sans doute pas terminé avec les turbulences.


Gilles Sengès

Le royaume des « mains courtes »

Après la décennie perdue, l'année pour rien. Le temps est loin où la Bourse de Paris, portée par les valeurs technologiques, tutoyait les sommets. Avec une chute de 34 % au cours des années 2000 et un recul de près de 8 % depuis janvier, le parcours du CAC 40 depuis 2000 ressemble davantage à une descente aux enfers qu'à des montagnes russes.

Au-delà de l'indice phare parisien, c'est en réalité le placement actions dans son ensemble qui n'a plus la cote. A se demander s'il mérite toujours sa réputation d'investissement le plus rentable. On se prend à douter. A moins, évidemment, comme aiment à le rappeler les boursiers les plus chenus, de raisonner à très long terme. Sur cent ans, la Bourse, c'est 5 % de croissance annuelle contre 0,8 % pour les obligations par exemple. Mais qui investit sur une période aussi longue ?

Si les actions ont perdu beaucoup de leur attrait ces dernières années, elles le doivent d'abord à la succession des coups de tabac qui ont conduit nombre d'investisseurs à s'en détourner. Et pas seulement ces particuliers dont il est aisé de railler la propension à se ruer en Bourse juste avant l'explosion des bulles. Depuis 2007, les investisseurs institutionnels aussi se montrent beaucoup plus prudents. Guère rassurés par les incertitudes macroéconomiques et inquiets des changements prudentiels à venir, ils ont réduit drastiquement leur exposition aux actions.

Résultat, la Bourse est aujourd'hui le royaume des « mains courtes ». Ces arbitragistes et autres « hedge funds » dont les stratégies - à l'horizon du millième de seconde parfois -ajoutent à la volatilité ambiante. Du coup, les volumes d'échange se contractent et la valorisation des titres n'a plus grand-chose à voir avec les fondamentaux des entreprises cotées, pourtant redevenus très solides. Le CAC est aujourd'hui à son niveau de 1998, alors que la richesse du pays s'est accrue de moitié et les profits des entreprises de près de 80 % ! Un peu comme si le thermomètre ne donnait plus d'indications sur la santé du patient, mais plutôt sur l'humeur du médecin.

On pourrait s'en amuser, si le sujet n'était capital. Car, au-delà de l'intérêt financier des actionnaires - souvent des épargnants in fine -, la désaffection de la Bourse pose la question du financement des entreprises. Et si le marché actions remplit toujours pour le moment cette mission, sa volatilité croissante et la sous-valorisation persistante des titres rendent l'exercice de plus en plus périlleux pour les groupes cotés.

Il est urgent que les parquets se repeuplent. Pour restaurer un semblant de confiance chez les investisseurs, on pourrait commencer par revoir la composition de l'indice phare de la Bourse de Paris. Car, de tous les grands indices boursiers mondiaux, il est celui dont la performance a été la plus désastreuse depuis le pic de septembre 2000. Trop exposé aux technologiques en 2000, aux financières en 2007, il est temps de le doter d'un profil plus équilibré.


François Vidal

jeudi 2 septembre 2010

Les vacances finies, l'Italie retrouve ses vieux démons


GUILLAUME DELACROIX EST LE CORRESPONDANT DES « ECHOS » À ROME. CETTE ANALYSE EST LA QUATRIÈME D'UNE SÉRIE DE SEPT CONSACRÉE À LA SITUATION CONJONCTURELLE EN CETTE RENTRÉE DANS LES GRANDS PAYS.

Les Italiens sont encore en vacances, mais la rentrée qui les attend ne s'annonce pas folichonne. Ce n'est pas un hasard si la croissance, ou plus exactement l'absence de croissance, s'est retrouvée au coeur des débats du traditionnel meeting de Rimini, la semaine dernière. Elle le sera également ce week-end au forum Ambrosetti, où les milieux d'affaires réunis sur le lac de Côme vont plancher sur le thème de la compétitivité. Il faut dire qu'au sortir de l'été, la dynamique du produit intérieur brut s'avère très poussive. Contrairement à l'Allemagne et à la France, l'Italie n'a pas été en mesure de revoir à la hausse ses espérances pour 2010, faute de plan de relance. Les dernières livraisons statistiques sont en ligne avec les prévisions du ministre de l'Economie, Giulio Tremonti. Le PIB a progressé de 0,4 % au premier comme au deuxième trimestre. Et, à ce stade, l'acquis de croissance pour l'année en cours n'atteint que 0,8 %. Pas terrible, quand on se souvient que la crise a frappé fort de l'autre côté des Alpes, avec un recul du PIB de 1,3 % en 2008 et une chute de 5 % en 2009. Car, contrairement à ce qu'a pu prétendre le gouvernement Berlusconi, le pays a été parmi les premiers à entrer en récession, il y a plus de trois ans maintenant.

L'avantage, si l'on peut dire, c'est que ce diagnostic est assez partagé. A l'instar de l'exécutif romain, l'Institut d'études et d'analyses économiques (Isae) et le très sérieux Centre de recherches pour l'économie et la finance (« Ricerche per l'economia e la finanza », REF) tablent sur un modeste 1 % de croissance en 2010, la Commission européenne sur 0,8 %. S'agissant de 2011, le gouvernement avait ramené sa prévision à 1,5 % au printemps et le plan de rigueur de 25 milliards d'euros voté en juillet risque de diminuer ce pourcentage de 0,2 point supplémentaire. Le problème, explique l'économiste Luigi Zingales, c'est que « l'on ne voit rien, dans l'immédiat, qui puisse modifier radicalement la situation ». Pis, à l'heure de la reprise mondiale, certains atouts peuvent se transformer en boulets. Ainsi de l'appétence des familles italiennes pour leurs bas de laine. Dans la tempête, l'épargne élevée constitue un fort amortisseur, mais, une fois le vent retombé, la consommation ne redémarre pas nécessairement. C'est « le » point faible aujourd'hui. Certes, les dépenses des ménages ont rebondi de 0,3 % en juin, a indiqué mardi l'Institut national de la statistique (Istat). Mais, en rythme annuel, elles n'affichent qu'une progression de 0,5 %, après avoir baissé de 1,8 % l'année dernière. Signe inquiétant au pays du bien-vivre, les achats de produits alimentaires sont tout juste parvenus à se stabiliser durant la trêve estivale. Du reste, l'inflation a de nouveau ralenti en août, à 1,6 %.

Dans ce contexte de demande déprimée, rien d'étonnant à ce que l'investissement soit encore en panne, après avoir dégringolé de 12 % en 2009. Le moral des entreprises s'est redressé en août et la production industrielle a repris des couleurs. Mais les carnets de commandes ne se remplissent pas et seul l'export rend légèrement optimiste le patronat. En dépit de la dégradation de la balance commerciale au premier semestre, la Confindustria estime que l'Italie peut atteindre 1,2 % de croissance si la reprise du commerce mondial se confirme. Sous réserve, prévient sa présidente, Emma Marcegaglia, que le gouvernement engage par ailleurs d'indispensables réformes de structure. « Depuis l'adoption de l'euro, l'Italie a perdu 32 points de productivité par rapport à l'Allemagne », met-elle en avant pour réclamer l'assouplissement du marché du travail, une piqûre de vitamines en faveur de l'innovation et des infrastructures, et une réduction de la légendaire bureaucratie. C'est là tout le débat de la rentrée politique. Quelles priorités, alors que la dette publique flirte avec les 118 % du PIB ? Et avec quel gouvernement ? La droite au pouvoir s'est déchirée tout l'été, entre les partisans de Silvio Berlusconi et ceux du président de la Chambre des députés, Gianfranco Fini, lesquels ont fait sécession fin juillet. Le « Cavaliere » a besoin de recomposer sa majorité, mais il est tiraillé entre deux frères ennemis, d'un côté le leader de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, qui siège au gouvernement, de l'autre le centriste Pier Ferdinando Casini, pour l'heure dans l'opposition. C'est pourquoi il tentera dans quelques jours d'obtenir la confiance du Parlement sur un programme en cinq points : la sécurité, la décentralisation, la baisse des impôts, l'aide au Mezzogiorno et… la justice, au travers d'une réforme qui lui permettrait d'échapper définitivement à ses procès. Ce n'est pas vraiment ce qu'attendent les entreprises, pour qui la menace d'élections anticipées brandie par certains est « irresponsable » au moment où pointe un risque de rechute aux Etats-Unis. « Ne soyons pas fatalistes », a lancé à Rimini Giulio Tremonti, dont le nom circule pour prendre la tête d'un gouvernement technique et qui se focalise sur la lutte contre la fraude, soupçonnée de réduire le PIB de 25 % de sa valeur. Peut-être l'Etat pourrait-il commencer par publier des chiffres fiables ? Exemple avec le chômage. Officiellement, son taux est retombé à 8,4 % en juillet. Sauf que, sur les sept premiers mois de l'année, plus de 650.000 personnes ont été placées en chômage technique et que les statistiques ne comptabilisent pas les personnes immédiatement disponibles et ne recherchant pas activement un emploi. Selon la Banque d'Italie, la réalité tournerait plutôt autour de 11 %. Un autre gros point noir.


Guillaume Delacroix

La question à 4.000 milliards

Evidemment, le chiffre est vertigineux. Il s'échange chaque jour 4.000 milliards de dollars de devises sur les marchés des changes. C'est trois fois plus qu'il y a une décennie. Et moitié plus que l'ensemble des richesses produites en France en… un an. Mais l'enquête triennale publiée hier par la Banque des règlements internationaux, d'où vient ce chiffre, montre aussi et surtout comment bouge la planète monétaire. Le plus grand marché au monde est d'abord plus ouvert. Les acteurs non bancaires font désormais la moitié des transactions. Comme en Bourse, il y a beaucoup de « flash trading » dans le lot. Les traders profitent d'infimes écarts, en jouant sur le marché au comptant, qui a bondi de moitié en trois ans. Ensuite, la City renforce encore sa prééminence, avec 37 % des échanges de monnaies et 46 % des transactions sur les dérivés de taux d'intérêt. Paris pèse peu, avec 3 % du négoce de devises et 7 % sur les dérivés de taux (troisième rang derrière Londres et New York). Enfin, les nouveaux venus pointent le nez. Le dollar australien, le won coréen, la lire turque et même la roupie indienne progressent, au détriment du billet vert.

Ces mutations sont à suivre de près. Car si le marché des changes a été relativement préservé dans la crise récente, il pourrait en être tout autrement dans les deux ou trois prochaines années. Les craquements sont de plus en plus bruyants, comme sur le yen aujourd'hui. Et la liquidité pourrait là aussi s'évanouir. Il est encore temps de prendre des précautions supplémentaires. Les régulateurs financiers doivent mieux surveiller les « non-banques », les « hedge funds » et autres acteurs de plus en plus actifs sur les marchés des changes. Ils doivent aussi contrôler spécialement les très grandes banques par où passe une part croissante des transactions, comme l'indiquent des résultats de la même enquête publiés par la Banque d'Angleterre. Le G20, lui, pourrait travailler sur deux sujets. D'une part, l'absence criante du yuan chinois sur ce marché - qui est une solution pour la Chine, mais de plus en plus un problème pour ses partenaires. D'autre part, le rôle toujours croissant de Londres dans ces transactions. Lors de la crise bancaire, la supervision financière britannique a révélé sa profonde inefficacité. Rapportées au PIB, les pertes des banques implantées au Royaume-Uni ont été cinq ou six fois supérieures à ce qui a été enregistré sur le Continent ou aux Etats-Unis. La surveillance de la City est peut-être une affaire trop sérieuse à l'échelle mondiale pour être confiée à nos seuls amis anglais.



JEAN-MARC VITTORI

lundi 30 août 2010

Le PS n'a aucun programme

Le candidat socialiste à la présidentielle de 2012 est aujourd'hui en position de force. Mais pour faire quoi?
C’est entendu. Un: à l’heure qu’il est, le candidat du PS, que ce soit Dominique Strauss-Kahn ou Martine Aubry, bat Nicolas Sarkozy en 2012. Rien n’est joué bien entendu mais, pour l’instant, l’alternance va conduire les socialistes au pouvoir. Deux, le PS n’a aucun programme. Je dis bien «aucun». Ni en matière de politique étrangère: que ferait un(e) présidente socialiste en Afghanistan? Sur la bombe iranienne? Quelle idée sur l’Europe? Ni en matière de politique intérieure: que propose-t-il pour l’école? Pour la justice? Pour l’aménagement du territoire? Les banalités sur la sécurité entendues ce week-end à La Rochelle ne sont écoutées que parce que Nicolas Sarkozy s’est mis, y compris sur son sujet favori, dans une impasse aux yeux des Français. Et le PS n'a bien entendu, aucun programme en matière économique et sociale.

Le PS travaille à son projet, dit-on. Ce n’est pas encore le moment de faire des propositions, elles viendront en temps et en heure. Sans doute, sans doute… Mais quand on regarde le travail de préparation, les études plus ou moins en coulisse et les premiers éléments qui sortent, on comprend que la construction du «projet» s’annonce longue, ardue, dissensuelle et que, vraisemblablement, elle n’aboutira jamais. Le PS fera semblant d’avoir un programme. Il va en réalité se contenter de jouer en «contre». Pour deux raisons. D’abord parce que toute proposition un peu précise, se voit immédiatement contrée par tous les autres «courants» ligués contre elle. Ensuite et surtout car au fond le socialisme est et reste, idéologiquement, à poil.

Prenez le Care, la seule «idée» avancée officiellement aujourd’hui par le parti. Avec d’ailleurs de longs coups de trompes comme s’il avait miraculeusement trouvé «la» voie du socialisme du XXI ème siècle. Nous en avons souligné ici le caractère anachronique: le pays n’a simplement pas les moyens de donner aux seniors et à tout un chacun, des nouveaux droits et des nouveaux avantages sans dire quels autres on supprime. Il y a un aveuglement du PS à ne pas admettre l’état catastrophique des finances du pays.

Mais, la critique du Care la plus meurtrière revient à François Hollande, l’ancien Premier secrétaire. Il suffit de citer la descente en flamme du projet Aubry qu’il fait dans un excellent petit livre édité par Libération, autour d’un débat lancé par Jacques Julliard (Pour repartir du pied gauche). Hollande explique: «la deuxième tentation [les erreurs à ne pas faire pour les socialistes] est celle des bons sentiments. Puisque le capitalisme est écrasant, le marché violent, la mondialisation impitoyable et la compétition féroce, pourquoi ne pas en revenir aux recettes tombées injustement en désuétude, du socialisme utopique: l’attention aux autres, le partage, la production hors système, la coopérative. Bref, la conjugaison d’attitudes altruistes au plan individuel avec les vertus collectives de l’économie non marchande. Le mouvement est respectable mais il n’est pas de taille. Il place la confrontation sur un terrain moral mais il ne permet de gagner que des batailles qu’à la marge». Puis François Hollande donne le coup de grâce: «Il appelle à un nouvel humanisme, à un mouvement citoyen, à une mobilisation généreuse mais il ne donne pas un sens à une nation, une priorité à l’Europe, un ordre du monde. Au mieux c’est un apaisement conjoncturel. Au pire, une illusion sympathique».

Je souligne le dernier mot «sympathique» car il démolit ce qui est, à mon sens, la première raison au vide idéologique de nombre de militants PS (et des sympathisants sympathiques): le côté bobo, bisounours, la conviction que le monde va mal à cause des méchants (les banquiers, Sarkozy, les riches..) et qu’il suffit de rétablir des impôts et de la morale. Qu’il faille parler des «valeurs», sans doute. Mais je crains que Marx, et Hollande avec, n’ait raison et que ce discours sur la «citoyenneté», sur la dévotion aux autres, ne soit, au-delà de certains choix personnels admirables, que préchi-précha de dîners en ville et que cela ne conduise directement à la désillusion.

Il faut s’attaquer au cœur du système, aux «structures» économiques et sociales. Sur ce sujet, les socialistes sont creux. Leur seul discours est de dire qu’il faut changer le capitalisme et que cela passe par un gouvernement mondial. On l’entend sur la finance, sur les bonus, sur les rendements du capital etc... C’est une argumentation qui est juste mais qui est juste impossible: il n’y a pas de gouvernement mondial et il n’y en aura pas avant belle lurette. La compétition entre les Etat-nations est le modèle qui demeure et qui a été, contrairement aux espoirs émis lors des G20, renforcé par la crise. Alors? Alors il faut être modeste et commencer au niveau européen, disent les socialistes. Mais hélas, déjà à ce niveau, ça coince. La seule et unique politique sérieuse que devrait conduire le PS dans ce cadre, serait de s’entendre avec le SPD allemand. Mais l’arrogance socialiste française vis-à-vis de ces sociaux-démocrates «sociaux- traîtres» est telle qu’on n’en voit pas le début du commencement depuis trente ans!

Alors? alors, il faut bien en revenir à la France. Dans ce même petit livre déjà cité Jean Peyrelevade déplore: «la mauvaise habitude de toute la gauche française de s’abriter derrière les méfaits du capitalisme international pour ne pas traiter un certain nombre de faiblesses propres à la France qui sont ainsi masquées et ont donc toutes les chances de n’être jamais résolues». Et de souligner que la désindustrialisation est plus rapide en France qu’ailleurs, que notre pays accumule des mauvais scores sur l’emploi comme sur les déficits. Pourquoi? Il faudrait y répondre et ne pas se tromper de diagnostic. Or, les socialistes retournent en permanence à leur même indécrottable confort intellectuel d’opposer toujours et encore le capital et le travail, le méchant et le bon. Il serait temps d’arrêter par exemple la langue de bois sur la fiscalité: taxer les riches comme solution à tout. Sans doute, cette manie d’accuser les entreprises, par effet historique culbuto, a-t-elle quelque chose à voir avec la composition sociale d’un PS parti de fonctionnaires.

La vérité est que la pensée socialiste est aujourd’hui régressive. Tantôt dans l’utopisme bobo, tantôt dans une analyse sommaire qui voudrait combattre un capitalisme revenu aux temps durs du XIXième siècle par un socialisme lui aussi de cette époque, étatiste et fiscal. Il reste moins d’un an pour rompre avec ces faciles vacuités, pour découvrir que la société complexe, individualiste, mondialisée et technologique mérite des réponses modernes. Est-ce possible ?

Eric Le Boucher

Au secours ! Tout va trop vite !

L'homme contemporain remonte désespérément une pente qui s'éboule. Nous fonçons pour rester à la même place, dans un présent qui fuit sans cesse. Car si nous arrêtons une seconde de courir – après le travail, nos courriels, nos rendez-vous, nos obligations, notre argent, après le temps qui file – nous tombons. Dans le chômage, la pauvreté, l'oubli, la désocialisation.

Voilà le portrait du moderne, selon le sociologue allemand Hartmut Rosa. Le temps désormais s'accélère et nous dévore, comme hier Cronos ses enfants. L'accélération technique, au travail, sur les écrans, dans les transports, la consommation, a mené à l'accélération effrénée de notre rythme de vie. Puis a précipité le changement social. Rien n'y résiste.

Les métiers changent en quelques années, les machines en quelques mois, aucun emploi n'est assuré, les traditions et les savoir-faire disparaissent, les couples ne durent pas, les familles se recomposent, l'ascenseur social descend, le court terme règne, les événements glissent.

L'impression de ne plus avoir de temps, que tout va trop vite, que notre vie file, l'impression d'être impuissant à ralentir nous angoisse et nous stresse. Ainsi Hartmut Rosa, 45 ans, professeur à l'université Friedrich- Schiller d'Iéna, développe sa "critique sociale du temps" de la "modernité tardive" dans sa magistrale étude, Accélération (La Découverte).

Après les études inquiètes de Paul Virilio sur la vitesse, Hartmut Rosa examine la dissolution de la démocratie, des valeurs, de la réflexion, de notre identité, emportées par la vague de l'accélération. Entretien de rentrée, alors que déjà, tous, congés derrière nous, on se magne.

C'est la rentrée, le moment où on ressent avec le plus d'acuité la façon dont nos vies s'accélèrent. Nous avons même souvent le sentiment que les vacances se sont passées à toute allure. Comment expliquer ce sentiment d'urgence permanent ?

Hartmut Rosa : Aujourd'hui, le temps a anéanti l'espace. Avec l'accélération des transports, la consommation, la communication, je veux dire "l'accélération technique", la planète semble se rétrécir tant sur le plan spatial que matériel.

Des études ont montré que la Terre nous apparaît soixante fois plus petite qu'avant la révolution des transports. Le monde est à portée de main. Non seulement on peut voyager dans tous les coins, rapidement, à moindres frais et sans faire beaucoup d'efforts, mais on peut aussi, avec l'accélération des communications, la simultanéité qu'elle apporte, télécharger ou commander presque chaque musique, livre ou film de n'importe quel pays, en quelques clics, au moment même où il est produit.

Cette rapidité et cette proximité nous semblent extraordinaires, mais au même moment chaque décision prise dans le sens de l'accélération implique la réduction des options permettant la jouissance du voyage et du pays traversé, ou de ce que nous consommons. Ainsi les autoroutes font que les automobilistes ne visitent plus le pays, celui-ci étant réduit à quelques symboles abstraits et à des restoroutes standardisés.

Les voyageurs en avion survolent le paysage à haute altitude, voient à peine la grande ville où ils atterrissent et sont bien souvent transportés dans des camps de vacances, qui n'ont pas grand-chose à voir avec le pays véritable, où on leur proposera de multiples "visites guidées". En ce sens, l'accélération technique s'accompagne très concrètement d'un anéantissement de l'espace en même temps que d'une accélération du rythme de vie.

Car, même en vacances, nous devons tout faire très vite, de la gymnastique, un régime, des loisirs, que nous lisions un livre, écoutions un disque, ou visitions un site. Voilà pourquoi on entend dire à la rentrée : "Cet été, j'ai fait la Thaïlande en quatre jours." Cette accélération des rythmes de vie génère beaucoup de stress et de frustration. Car nous sommes malgré tout confrontés à l'incapacité de trop accélérer la consommation elle-même.

S'il est vrai qu'on peut visiter un pays en quatre jours, acheter une bibliothèque entière d'un clic de souris, ou télécharger des centaines de morceaux de musique en quelques minutes, il nous faudra toujours beaucoup de temps pour rencontrer les habitants, lire un roman ou savourer un air aimé. Mais nous ne l'avons pas. Il nous est toujours compté, il faut se dépêcher. C'est là un des stress majeurs liés à l'accélération du rythme de vie : le monde entier nous est offert en une seconde ou à quelques heures d'avion, et nous n'avons jamais le temps d'en jouir.

Selon vous, l'accélération de la vie se traduit par l'augmentation de plus en plus rapide du nombre d'actions à faire par unité de temps. C'est-à-dire ?

Ces jours-ci, les gens rentrent de congés et déjà tous, vous comme moi, se demandent comment ils vont réussir à venir à bout de leur liste de choses "à faire". La boîte mail est pleine, des factures nouvelles se présentent, les enfants réclament les dernières fournitures scolaires, il faudrait s'inscrire à ce cursus professionnel, ce cours de langue qui me donnerait un avantage professionnel, je dois m'occuper de mon plan de retraite, d'une assurance santé offrant des garanties optimales, je suis insatisfait de mon opérateur téléphonique, et cet été j'ai constaté que je négligeais mon corps, ne faisais pas assez d'exercice, risquais de perdre ma jeunesse d'allure, si concurrentielle.

Nous éprouvons un réel sentiment de culpabilité à la fin de la journée, ressentant confusément que nous devrions trouver du temps pour réorganiser tout cela. Mais nous ne l'avons pas. Car les ressources temporelles se réduisent inexorablement.

Nous éprouvons l'impression angoissante que si nous perdons ces heures maintenant, cela serait un handicap en cette rentrée sur les chapeaux de roue, alors que la concurrence entre les personnes, le cœur de la machine à accélération, s'aiguise.

Et même si nous trouvions un peu de temps, nous nous sentirions coupables parce qu'alors nous ne trouverions plus un moment pour nous relaxer, passer un moment détendu avec notre conjoint et nos enfants ou encore aller au spectacle en famille, bref profiter un peu de cette vie. Au bout du compte, vous voyez bien, c'est l'augmentation du nombre d'actions par unité du temps, l'accélération du rythme de vie qui nous bouscule tous.

En même temps, chaque épisode de vie se réduit…

En effet, la plupart des épisodes de nos journées raccourcissent ou se densifient, au travail pour commencer, où les rythmes s'accélèrent, se "rationalisent". Mais aussi en dehors. On assiste à une réduction de la durée des repas, du déjeuner, des moments de pause, du temps passé en famille ou pour se rendre à un anniversaire, un enterrement, faire une promenade, jusqu'au sommeil.

Alors, pour tout faire, nous devons densifier ces moments. On mange plus vite, on prie plus vite, on réduit les distances, accélère les déplacements, on s'essaie au multitasking, l'exécution simultanée de plusieurs activités. Hélas, comme nos ressources temporelles se réduisent, cet accroissement et cette densification du volume d'actions deviennent vite supérieurs à la vitesse d'exécution des tâches.

Cela se traduit de façon subjective par une recrudescence du sentiment d'urgence, de culpabilité, de stress, l'angoisse des horaires, la nécessité d'accélérer encore, la peur de "ne plus pouvoir suivre". A cela s'ajoute le sentiment que nous ne voyons pas passer nos vies, qu'elles nous échappent.

Nous assistons, dites-vous, à une "compression du présent", qui devient de plus en plus fuyant. Pouvez-vous nous l'expliquer ?

Si nous définissons notre présent, c'est-à-dire le réel proche, comme une période présentant une certaine stabilité, un caractère assez durable pour que nous y menions des expériences permettant de construire l'aujourd'hui et l'avenir proche, un temps assez conséquent pour que nos apprentissages nous servent et soient transmis et que nous puissions en attendre des résultats à peu près fiables, alors on constate une formidable compression du présent.

A l'âge de l'accélération, le présent tout entier devient instable, se raccourcit, nous assistons à l'usure et à l'obsolescence rapide des métiers, des technologies, des objets courants, des mariages, des familles, des programmes politiques, des personnes, de l'expérience, des savoir-faire, de la consommation.

Dans la société pré-moderne, avant la grande industrie, le présent reliait au moins trois générations car le monde ne changeait guère entre celui du grand-père et celui du petit-fils, et le premier pouvait encore transmettre son savoir-vivre et ses valeurs au second.

Dans la haute modernité, la première moitié du xxe siècle, il s'est contracté à une seule génération : le grand-père savait que le présent de ses petits-enfants serait différent du sien, il n'avait plus grand-chose à leur apprendre, les nouvelles générations devenaient les vecteurs de l'innovation, c'était leur tâche de créer un nouveau monde, comme en Mai 68 par exemple.

Cependant, dans notre modernité tardive, de nos jours, le monde change plusieurs fois en une seule génération. Le père n'a plus grand-chose à apprendre à ses enfants sur la vie familiale, qui se recompose sans cesse, sur les métiers d'avenir, les nouvelles technologies, mais vous pouvez même entendre des jeunes de 18 ans parler d'"avant" pour évoquer leurs 10 ans, un jeune spécialiste en remontrer à un expert à peine plus âgé que lui sur le "up to date". Le présent raccourcit, s'enfuit, et notre sentiment de réalité, d'identité, s'amenuise dans un même mouvement.
C'est septembre, nous reprenons le travail. Au début de l'été, le directeur général de France Télécom reconnaissait que le suicide d'un de ses employés était un accident du travail. Il y a eu près de cinquante suicides au sein du groupe depuis 2008. Comment en sommes-nous arrivés là ?

L'accélération au travail en est-elle la cause ?


Evidemment, pour l'économie capitaliste, que nous le voulions ou non, l'équation simple selon laquelle "le temps c'est de l'argent" se vérifie partout. Pour les employeurs, gagner du temps revient à améliorer leurs bénéfices, et ils y réussissent en accélérant la production et la circulation des biens, c'est-à-dire en faisant travailler ouvriers et employés plus vite, avec toutes les techniques de "gestion par le stress" qui vont avec.

Dorénavant, lorsqu'une entreprise ou une administration licencie des gens, cela ne signifie pas qu'il y a moins de travail à faire, mais que ceux qui restent en auront plus à réaliser. Tout cela conduit à une polarisation malsaine, bien montrée par les études de sociologie, entre ceux qui sont surchargés de travail et ceux qui sont exclus du système d'accélération par le chômage.

Car le chômage est aujourd'hui une forme de décélération forcée, et mal vécue. Cependant, ce n'est pas simplement parce que les gens ont beaucoup de tâches à faire et doivent travailler plus vite qu'ils tombent malades ou sont victimes de dépression. Ce qui fait aller vraiment mal, jusqu'au "burn-out" et au suicide, c'est le sentiment général de courir de plus en plus vite sans jamais aller nulle part et que la valeur de leur travail se déprécie rapidement.

Un être humain peut encaisser de grands efforts dans le but d'atteindre un objectif, ou de se construire une carrière où il déploiera un talent. Mais l'impression dominante des salariés actuels, au moins dans nos sociétés occidentales, c'est qu'ils doivent courir de plus en plus vite simplement pour faire du surplace, juste pour ne pas tomber du monde du travail, pour survivre…

C'est votre image du travailleur d'aujourd'hui, un homme courant sur un tapis roulant, s'épuisant pour rester immobile…

De nos jours, même en Allemagne les entreprises ont commencé à imposer la "flexibilité" au détriment des emplois stables. Des études récentes ont révélé une érosion constante des emplois durables depuis les années 1990, une réduction sensible de la durée d'emploi au sein d'une même entreprise, une augmentation des déplacements d'une entreprise à l'autre, une recrudescence des contrats à court et moyen terme.

Ajoutez la dérégulation des conditions de travail, les nouvelles formes d'emploi intérimaire, à temps partiel, à la maison, etc., qui renforcent cette impression d'insécurité professionnelle et de course vers nulle part. Si on ne court pas, nous en sommes persuadés, on décline, on perd en qualification, le chômage nous guette, la dépression, la misère.

A l'accélération technique, à celle des rythmes de vie, il faut ajouter une accélération sociale. Aujourd'hui, aucune situation n'est assurée, la transmission n'est pas garantie, le précaire règne. Il est symptomatique de constater que les parents ne croient plus que leurs enfants auront des vies meilleures que les leurs. Ils se contentent d'espérer qu'elles ne seront pas pires.

Il existe une autre raison pour laquelle les gens se sentent si mal, déprimés, voire suicidaires au travail. Régulièrement, les dirigeants des entreprises présentent de nouveaux projets, des stratégies pour gagner du temps et de l'argent, rentabiliser la production, dégraisser les effectifs. Ou encore, ils mettent en place de nouveaux outils informatiques plus performants, ou des concepts marketing présentés comme innovants, ou réorganisent les chaînes de travail, et ainsi de suite.

Les marchés financiers saluent ces mouvements comme autant de signes positifs d'activité. Mais très souvent, ces formes frénétiques d'accélération et de réorganisation ne procèdent pas d'un processus d'apprentissage à l'intérieur de l'entreprise, ou d'une meilleure utilisation des talents, il s'agit presque toujours de changements aléatoires, erratiques, caractériels, des changements pour le changement, dépourvus de sens.

Et comme la plupart du temps ils ne débouchent sur aucune amélioration réelle, ils accroissent le sentiment de dévalorisation et d'anxiété chez les travailleurs concernés. Dans le même temps, les directions d'entreprise entendent conserver leurs "normes de qualité", ajoutent toujours de nouvelles formes de classement, d'évaluation et de notation des employés, créant une tension supplémentaire qui finit par rattraper les dirigeants eux-mêmes.

Le résultat peut être observé dans presque toutes les sphères du travail contemporain, à tous les niveaux des entreprises. Les employés se sentent non seulement stressés et menacés, mais encore sous pression, désarmés, incapables de montrer leur talent, bientôt découragés. Voyez comme partout les enseignants se plaignent de ne plus avoir de temps pour apprendre à leurs étudiants, les médecins et infirmières pour s'occuper humainement de leurs patients, les chercheurs pour se concentrer sans être soumis à des évaluations permanentes.

D'où ce sentiment de courir sur un tapis roulant ou une pente qui s'éboule. Au final, nous éprouvons tous ce que le sociologue Alain Ehrenberg nomme la "fatigue d'être soi" (Odile Jacob, 1998) tandis que, constate-t-il, la dépression devient la pathologie psychique la plus répandue de la modernité avancée.

Le mois de septembre sera difficile en France comme en Europe, avec tous les plans d'austérité annoncés. Selon vous, la plupart des crises actuelles, écologiques ou économiques, sont liées à la désynchronisation induite par l'accélération générale…

La grave crise écologique actuelle est sans conteste une crise de désynchronisation. On épuise les ressources naturelles à un rythme bien plus élevé que la reproduction des écosystèmes tandis qu'on déverse nos déchets et nos poisons, on l'a vu cet été dans le golfe du Mexique, à une vitesse bien trop élevée pour que la nature s'en débarrasse.

D'ailleurs, le réchauffement de la Terre signifie littéralement qu'on accélère l'atmosphère, parce qu'une augmentation de la température équivaut à une augmentation de l'agitation des molécules qui la composent. Mais il existe d'autres formes de désynchronisation, tout aussi graves.

Je prendrai la désynchronisation entre la démocratie politique d'une part, et l'économie mondialisée d'autre part. Le débat politique prend du temps, il ne peut en être autrement pour qu'il reste démocratique. Il faut beaucoup de discussions, d'arguments, de réflexions, de délibérations pour construire un consensus politique dans une société pluraliste et organiser la volonté démocratique.

Par contraste, avec la mondialisation et l'accélération technologique, la vitesse de la transaction économique et financière s'accroît sans cesse. Le résultat immédiat est la désynchronisation des sphères politiques et économico-technologiques, que l'administration Obama a dénoncée à plusieurs reprises.

Depuis les années 1980, les néolibéraux ont tout fait pour réduire le contrôle politique et étatique sur le monde financier afin d'augmenter la vitesse des transactions économiques et des flux du capital. Nous connaissons le résultat, la désynchronisation radicale entre le monde des bénéfices instantanés de la finance assistée par la haute technologie, et celui de l'économie réelle, du logement, de la consommation, beaucoup plus lent.

Il a fallu que la bulle éclate pour parvenir à un ralentissement – en anglais, une récession économique est un slowdown – non seulement des flux de la finance, ce qui a failli aboutir à une débâcle du système bancaire, mais aussi de l'économie. Actuellement, suite aux risques d'effondrement consécutifs à la crise mondiale débutée en 2007, les politiciens se mobilisent.

Nous sommes dans la phase de re-synchronisation, et cela coûte une fortune aux Etats et aux populations qui doivent désormais subir un plan de rigueur sans précédent. Mais si on regarde de près, on constate que les politiciens n'arrivent à proposer que d'éteindre les feux ou de tenter d'installer des garde-fous à l'accélération financière comme à Wall Street.

L'accélération affecte aussi les actualités, les événements et même, dites-vous, la mémoire.

Il est frappant de constater combien des successions d'événements du mois précédent, ou de quelques jours auparavant, parfois même de quelques heures, auxquels nous donnions tant d'importance, qui nous semblaient chargés de signification, disparaissent de notre mémoire.

Parfois, ils ne semblent même pas laisser de trace. Ainsi, que reste-t-il de la Coupe du monde de football, cet été, ou de la crise européenne, il y a six mois, lorsque la Grèce s'est retrouvée au bord du défaut de paiement ?

Tous ces événements nous apparaissent déjà comme voilés par la brume de l'histoire accélérée. Ces épisodes ne semblent plus faire partie de nos vies, ils ne sont plus reliés à notre présent, encore moins à notre présence au monde. Ils ne nous disent plus rien sur ce que nous sommes, ils ne nous concernent plus ou si peu.

Notre époque se montre extrêmement riche en événements éphémères et très pauvre en expériences collectives porteuses de sens. Des épisodes aussi importants que la disparition de l'URSS ou la première guerre d'Irak appartiennent déjà à un passé lointain. L'histoire depuis s'est encore accélérée.

Si les premiers journaux quotidiens s'étaient donné pour objectif de nous offrir les "nouvelles du jour", ils ne suffisent plus aujourd'hui. Les médias d'information en continu comme CNN sont apparus, les "JT" sont réactualisés tout au long de la journée, nourris en permanence par un texte défilant donnant, minute par minute, les toutes dernières news. L'actualité du monde est devenue un flux constant de nouvelles offert 24 heures sur 24.

Ici encore, l'accélération technique contribue à celle du changement social. En effet, la diffusion de plus en plus rapide des informations induit des réactions de plus en plus rapides, que ce soit dans les marchés financiers ou dans les médias. La connaissance de l'état du monde à midi est déjà dépassée à 16 heures, la durée de vie d'une actualité se réduit jusqu'à tendre vers zéro, les journalistes ont à peine le temps de la décrire et l'analyser, les gens de la comprendre.

Au final, nous avons tous l'impression de vivre dans une instabilité permanente, un présent court où des faits rapportés en début de journée semblent avoir perdu toute leur valeur le soir même, et dont nous ne savons plus quoi penser…

L'accélération touche donc aussi notre capacité de comprendre notre époque en profondeur.

Oui, nous perdons notre emprise théorique sur le monde, la réflexion de fond régresse, nous n'arrivons plus à appréhender le sens et les conséquences de nos actions. Nous n'avons plus le temps de délibérer, de réfléchir, de formuler, de tester et construire des arguments. C'est pourquoi, en politique, le parti victorieux n'est plus celui qui présente les meilleurs arguments ou le meilleur programme, mais celui qui sera doté des images les plus frappantes.

Car les images vont vite, les arguments lentement. Ainsi, nous assistons au règne de l'opinion rapide, des décisions politiques réactives. Au règne de l'aléatoire et de la contingence : un seul aspect d'un problème important se voit retenu par les médias, souvent par hasard, ou parce qu'il fait réagir et donne des images, puis il devient peu à peu le sujet unique du débat.

Prenez le débat actuel sur l'islam en Europe. En France on ne parle plus que du voile, en Allemagne des minarets, un thème devient très vite le point central des analyses menées par les commentateurs, puis par les hommes politiques.

Ainsi, le point de vue illusoire et réactif, la doxa, n'est elle-même que la conséquence aléatoire d'une constellation d'événements eux-mêmes aléatoires. C'est pourquoi j'en arrive à comparer l'accélération sociale à une forme inédite de totalitarisme.

Elle affecte toutes les sphères de l'existence, tous les segments de la société, jusqu'à affecter gravement notre soi et notre réflexion. Personne n'y échappe, il est impossible d'y résister, et cela génère un sentiment d'impuissance.

Si l'Eglise catholique a été accusée de produire des fidèles enclins à la culpabilité, au moins proposait-elle du réconfort : "Jésus est mort pour porter vos péchés, vous pouvez en être absous par la confession et l'absolution." Rien de tel n'existe dans la société contemporaine. Nous n'échappons pas à l'accélération.

Un passionnant ennui

Le grand problème du spectacle politique, c'est l'ennui. Tout y est tellement prévisible avec ses répliques téléphonées, ses indignations programmées, ses tirades épuisées. De congrès de droite en congrès de gauche et de dimanche en dimanche, on pourrait s'amuser à écrire les textes à l'avance sans prendre le risque d'être démenti par les propos tenus. Mêmes images, même film, mêmes brochettes de tontons flingueurs (et tatas flingueuses) sur les prie-Dieu du premier rang. On baille.
Le discours de clôture de Martine Aubry à La Rochelle n'a pas échappé à la torpeur de ce registre ordinaire, finalement très consensuel, qui peine, décidément, à renouveler le genre. Attaques contre Nicolas Sarkozy avec l'aide du dictionnaire de rimes, cocoricos unitaires parfaitement incantatoires, promesses que la gauche fera - évidemment - mieux que la droite, espoir qui change de camp, forcément, etc. : la première secrétaire du Parti socialiste a puisé dans les classiques pour atteindre son objectif. Et elle y est parvenue : pour les JT, c'était parfait ! Du travail de professionnelle.
Ce lundi de rentrée est pour elle plus beau que samedi. Entre-temps, elle est apparue comme une vraie candidate pour les socialistes. Comme elle a du métier, elle a su faire comprendre à ses camarades concurrents (ou concurrents camarades) qu'elle n'était pas arrivée à la tête du parti simplement par défaut.
L'ancienne ministre du Travail n'a pas une âme d'intérimaire. Et « La dame des 35 heures », longtemps snobée par les siens, n'est pas du genre à choisir le temps libre plutôt que l'ambition. Elle a pris toute sa place. La voilà même qui se lâche en tribune - qui n'a pas toujours été son point fort - pour bien montrer qu'elle est bel et bien compétitive pour 2012. Moins à l'aise dans ce genre d'exercice, DSK, le Fmiste américain, aura compris qu'il a du souci à se faire. Est-ce le stress devant l'avènement d'une coriace rivale ? Ses amis ne sont même pas restés pour écouter la patronne. L'union ne va pas encore jusqu'à l'élégance.
Il y a bien eu des propositions. Beaucoup de propositions. Plus ou moins abouties, ce n'était pas le problème. Martine Aubry sait que le PS ne pourra pas se contenter de faire de l'opposition primaire. Dans une société que tout encourage dans son individualisme - y compris les politiques - la crédibilité fera la différence. Alors, proposons, camarades ! Si on en croit le sondage (Viavoice/Libération) publié la semaine dernière, qui montrait que 55 % des Français considéreraient que la gauche « ne ferait pas mieux que la droite », ce n'est pas gagné. Il ne sera pas si facile de prendre des parts de marché au Sarko Show avec des numéros déjà vus.

Olivier Picard

Course d'obstacles

L'affaire serait pliée s'il suffisait de s'en tenir au rejet de Nicolas Sarkozy et à la prestation de Martine Aubry à La Rochelle. À l'abri du calendrier qui impose jusqu'aux primaires cette non-agression qu'on appelle l'unité, la première secrétaire du PS a joué habilement sur tous les tableaux. Patronne des socialistes elle était, chef de l'opposition elle est. Elle repart aussi avec le statut, non déclaré, mais plus affirmé, de présidentiable. En se projetant sur 2012 et en présentant aux Français, bien entendu au nom du parti, les grandes lignes du projet, elle incarne implicitement la candidature socialiste.

Bien joué, mais évidemment pas gagné, malgré l'embellie sondagière du PS. L'ascension à partir du camp de base de La Rochelle s'annonce périlleuse. La cordée socialiste risque de se désunir jusqu'aux primaires et rien ne dit que la course sera facilitée si elle est finalement rejointe par le guide DSK, venu de l'autre voie, celle de la finance internationale, modérément appréciée au PS et à gauche en général. Le vainqueur des primaires pourra compter sur une légitimité et une dynamique nouvelle, mais la crédibilité tant nécessaire ne sera pas assurée d'office.

Car le projet d'une « autre France » avec son catalogue de propositions, annoncé pour le printemps prochain, ne sera pas seulement délicat à négocier entre partenaires disparates. Sa noble ambition et sa cohérence risquent de se heurter à deux écueils dont les candidats du PS sont conscients : la gravité de la situation économique et le déroulé de plus en plus rapide et imprévisible des événements. Pas facile d'être porteur d'espoir, mais aussi de sang et de larmes.

La crédibilité sera à ce prix, mais sans certitude de victoire finale. Car, sauf accident industriel, toujours possible, Nicolas Sarkozy devrait être au rendez-vous. Nul ne sait dans quel état quand on voit sa faiblesse actuelle. Mais ses adversaires savent que tout président sortant dispose d'un avantage, surtout en période de crise. De surcroît, Nicolas Sarkozy a la capacité d'adapter discours et promesses aux situations du moment. La lutte de l'autre France contre un caméléon hyperréactif s'annonce serrée.


XAVIER PANON

Des profondeurs

Il faut être né sous la benne et avoir eu pour tour Eiffel un chevalement et ses poulies, pour comprendre l'angoisse qui saisit les pays miniers quand la nouvelle de l'incident « au fond » courre entre les petites maisons comme vent mauvais. Le « fond », ce monde peuplé de lampes frontales, où des hommes nus dans la chaleur moite tapent avec leur marteau pneumatique dans les galeries boisées pour extraire le minerai. Ce monde où l'on chiquait le tabac par peur du grisou. Cet univers irréel d'yeux noirs, de muscles brillants de sueur où le courage forge les fraternités et les solidarités, dures comme la silice qui dévore les poumons. Monde de morts en sursis, trop souvent enterrés sous les amas de la richesse des autres.

La leçon d'espoir des trente-trois mineurs chiliens depuis les profondeurs de la mine de San José et la fierté heureuse de ce peuple qui n'a jamais eu que le cuivre pour horizon, nous fait l'effet d'une éclaircie de fraîcheur dans le ciel sombre de nos archaïques replis identitaires. Tous vivants ! Les rescapés des entrailles du désert andin se sont donné un chef pour très vite s'organiser et profiter des savoir-faire de tous avant d'affronter l'épreuve de la longue et terrifiante attente qui suivra l'euphorie. L'autorité quand elle est partagée et juste n'a pas besoin de roulements de tambours pour être efficace.

Au pays de la poésie, sur la terre des Nobel, Pablo Neruda, et Gabriela Mistral, du martyr Victor Jara, de la liberté piétinée par la dictature obscurantiste de Pinochet, on sait la souffrance et l'horreur. À Copiapo, à Atacama, à Chuquicamata, on a connu la guerre du cuivre et du lithium entre le Chili et la Bolivie? De là le bonheur des Chiliens en apprenant le miracle de la Cordillère.

Vous imaginez, un peuple tout entier qui danse dans les rues et qui chante son hymne national pour soutenir les mineurs emmurés ? Vous imaginez un pays à qui la voix de Luis, le leader du groupe, fait entendre la petite musique de l'espoir, un pays qui fond en larmes en écoutant la lettre d'amour du vétéran Mario à sa femme qu'il craignait de ne pas revoir. Non ? Vous avez du mal ? C'est peut-être que les plus emmurés ne sont pas ceux que l'on croît.


DANIEL RUIZ

Si la gauche n'est pas adroite...


En quelques semaines estivales, l'opposition a acquis la conviction qu'elle pouvait l'emporter en 2012. Cette perspective est le résultat de trois facteurs : une politique qui trouble, déçoit ou exaspère ; une instrumentalisation trop suspecte du thème sécuritaire qui heurte les humanistes de tout bord ; et un travail de reconstruction des gauches qui relance leur dynamique.

En durcissant le ton au point de mettre mal à l'aise la droite humaniste, de respectables anciens Premiers ministres et nombre d'hommes d'Église, Nicolas Sarkozy facilite la tâche de Martine Aubry et d'Eva Joly, sans convaincre l'extrême droite, comme en attestent les sondages.

En opposant plutôt qu'en rassemblant, il donne à Dominique de Villepin des raisons politiques d'exister et ouvre un espace à Hervé Morin, ministre de la Défense en partance, qui rêve de compter les troupes centristes en 2012.

En isolant la majorité, au seuil d'une rentrée à hauts risques sociaux, en plein débat sur les retraites, et à hautes incertitudes économiques, le président de la République se met dans la plus mauvaise des configurations.

Cette seule possibilité d'une victoire de la gauche, dans vingt et un mois, accélère le travail de rassemblement à l'oeuvre chez les écologistes d'un côté, chez les socialistes de l'autre. On l'a mesuré à Nantes, il y a une semaine, à La Rochelle, ce week-end : l'idée de devoir gouverner ensemble les pousse soudain à privilégier la réussite collective sur les enjeux individuels, les convergences sur les désaccords.

Cette alternance reste pourtant théorique tant que ses acteurs n'auront pas déjoué trois dangers.

Primo, les enquêtes d'opinion montrent que Dominique Strauss-Kahn ou Martine Aubry sont davantage les bénéficiaires d'un rejet du sarkozysme que d'un désir de socialisme. Les Français souhaitent majoritairement un changement de politique, mais déplorent tout aussi majoritairement l'absence d'alternative crédible. Le discours bourratif, et médiatiquement intraduisible, de la patronne du PS, hier, à La Rochelle, n'est pas de nature à combler cette faiblesse.

Secundo, l'hypothèse d'une victoire ne peut qu'attiser la compétition entre ceux qui peuvent prétendre l'incarner. Que l'un grille la politesse à l'autre en imposant précipitamment sa candidature, et le PS risque de voir se rouvrir de mortelles blessures, à peine cicatrisées. En outre, elle ne peut que faire monter les enchères programmatiques et électorales avec les écologistes qui réclament plusieurs dizaines de circonscriptions.

Tertio et surtout, il faudra s'entendre sur ce qu'est un projet écolo-socialiste dans une France anémiée par la dette et la crise. Une rigueur de gauche serait-elle plus douce qu'une austérité de droite ? Où place-t-on le curseur budgétaire et fiscal pour financer la sécurité, l'école, l'environnement ou l'aménagement du territoire ? Quel degré d'engagement de l'État dans l'entreprise ?

L'esprit de justice et la promesse d'une autre gouvernance, dont on peut créditer la gauche, ne répondent pas à ces questions dont l'impréparation fut à l'origine, en 1983, d'une dévaluation et d'un plan de rigueur conduits par un certain Jacques Delors, le père de Martine Aubry, à l'époque ministre des Finances de François Mitterrand. Pour convaincre et surtout pour durer, il faudra alors une gauche très... adroite.

Retour aux affaires

La parenthèse estivale se referme. C’est l’heure du retour aux affaires et par la même occasion du retour des affaires. Après quelques semaines de répit, les auditions dans le cadre des enquêtes sur l’affaire dite « Woerth-Bettencourt » viennent tout juste d’être relancées, et ce week-end deux nouveaux éléments ont remis en pleine lumière un dossier tentaculaire : la décision de Liliane Bettencourt de renoncer à faire de l’artiste François-Marie Banier son légataire universel, d’une part, et d’autre part, la possible saisine de la Cour de justice de la République sur les infractions présumées d’Éric Woerth, qu’envisagerait le procureur général près la Cour de cassation, selon Le Journal du dimanche.

Tout indique que ce domino judiciaire n’en est qu’à ses débuts. On compte ainsi à ce jour pas moins de quatre enquêtes préliminaires pour « atteinte à la vie privée et vol de documents », « blanchiment de fraude fiscale », « trafic d’influence », et enfin « financements politiques illégaux ». Quatre enquêtes donc, mettant principalement en cause une milliardaire, un ministre, un artiste, un gestionnaire de fortune, et conduites par deux magistrats qui manifestement se cherchent querelle… On pourrait dire de l’affiche qu’elle est complète si les effets délétères d’un tel mauvais feuilleton n’interdisaient toute légèreté.

Interrogé hier sur la possible saisine de la Cour de justice de la République, Laurent Fabius qui, après le procès du sang contaminé, sait mieux que personne les enjeux d’une telle procédure, a souhaité d’abord « une instruction sérieuse ». Un appel réconfortant de la part d’un membre de l’opposition. Car le « sérieux » est probablement ce qui manque le plus dans cette affaire où les enregistrements illégaux et les pressions politiques le disputent aux allégations sans preuves et aux ressentiments divers. Le Parlement abordera dans quelques jours l’examen de la réforme des retraites avant de préparer un budget rigoureux, sinon de rigueur ; puis viendra le temps de ce qui devrait être pour le gouvernement le dernier remaniement avant l’élection présidentielle de 2012. Que la politique fasse ; que la justice passe.



Florence Couret